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Nicolas Dieterlé

 Un texte écrit pour soi seul et qui se clôt avec la vie même de son auteur. Un texte de la plus grande intimité, de la plus grande nudité. L’homme qui inaugure la rédaction de ces notes est âgé de trente-six ans. À la fin du premier mois de ses trente-sept ans, il se donnera la mort, dans un choix volontaire et réfléchi, avant que la dégénérescence nerveuse ne le prive de sa liberté et sa lucidité. Et, au tout début de ces notes, voici : cette entrée solennelle, dans la même tonalité qu’une cantate de Bach. « S’installer à V., c’est entrer dans un Ordre très saint : celui des montagnes. » Et quelques lignes plus loin cette notation, pleine d’une pudique nostalgie, où l’on croit entendre quelque discret écho d’un poète persan : « Je dirai un jour ces heures de bonheur parmi la roseraie du temps. »
 C’est le mois de mars, et sur les bords du Var comme dans tout le midi de la France, l’espace est tout entier frémissant et rayonnant de la venue du printemps comme un visage aimé : « Le prunier en fleurs est la joue du paysage. » Un nouveau siècle commence, un nouveau millénaire. Quelque chose d’auguste et de mystérieux se produit devant nous, et pourquoi peinons-nous tant à le comprendre ? « Aujourd’hui, le sommet des montagnes est couvert de neige et l’on dirait le dôme d’une cathédrale invisible et pourtant très présente, nichée dans la pierre mouchetée de blanc Au-dessus, le ciel est d’un bleu voilé. » Comme si nous sentions à portée de main le foyer de toute beauté et de toute vérité, comme si en nous une irrépressible attraction nous y faisait reconnaître sans aucun doute notre lieu : « Car ta patrie, c’est le Dehors, c’est l’immesurable Dehors La nature ne pourrait-elle pas être ma sainte maison, mon monastère ? » Et cependant, par quelque incompréhensible sortilège, l’accès nous en reste interdit : « Un jour l’ombre a fait son lit en moi et depuis je suis séparé de la lumière, de son adorable perfection mouvante. » Les montagnes sont là, puissantes dans leur essor et merveilleusement douces dans le déploiement de leurs courbes, toutes maternelles. La profonde vallée qu’elles forment est l’espace natif de toute vie, de toute joie : « Montagnes comme des pans de fumée bleue Montagnes comme des joues miroitantes Avons-nous été, une fois, des compagnons de jeu ? Dites, avons-nous été, une fois, rayonnants de complicité, dans le même lit ? Et pourquoi ce temps s’en est-il allé ? »
 Il y eut dans nos vies ce moment de parfaite unité, où nous étions toutes choses et toutes ne faisaient qu’un avec nous. Et, dans le moindre objet, nous en ressentons aujourd’hui encore la joie : « Tout est si étrange et si familier Prenons ce caillou : si lointain qu’il soit, dans son enveloppe grise imperméable, il ne cesse de battre en moi, tel une cloche nuptiale » Nous nous frottons les oreilles, nous n’y croyons pas. Et pourtant, c’est cette joie-là qui a raison, c’est cette folie-là qui est raison : « Il faudrait tout voir avec l’œil de la joie, qui est imagination et connaissance. » « La joie est ma demeure nuptiale Mais comme j’en suis éloigné ! Ô joie, fleur de l’espace » Il nous faut seulement réapprendre à lui faire confiance. Seulement accepter de nous mettre à son écoute, à son école, avec la pure réceptivité de l’enfant : « Sur les épaules de l’enfant tombe une neige miroitante et sacrée, celle des fleurs de prunier sauvage Il ne bouge pas, il est tout entier souplesse et perméabilité, si bien que la neige rentre en lui, s’infuse dans ses veines. »
 Ce chemin vers la joie n’est pas une doctrine bien compliquée, tout au contraire. Mais c’est une rigoureuse et incessante discipline de détachement et d’humilité. Un travail d’attention, dont la plaque lithographique est la conscience et les mots, ciseau et burin. Ce travail de recréation, de retrouvaille, qui a pour nom « poésie ». « Qu’est-ce que la poésie ? Une joie très pure, libérée des froides étreintes du souci Le bondissement d’une langue salvatrice. » Joie, parce que naissance du Verbe dans l’âme, pure nativité, vie éternelle : « Et j’entrerai dans la mort comme dans une grande maison illuminée, dit le poète. »