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Roger MUNIER

(1923 - 2010)

 Philosophe de formation après plusieurs années chez les jésuites, en compagnonnage avec Jean Mambrino, Roger Munier a été l’un des écrivains les plus admirés et les plus secrets de notre époque. 
 Il a été, depuis leur origine, l’un des auteurs tutélaires des Éditions Arfuyen, qui ont publié onze de ses ouvrages : Terre sainte (1980) ; Éden (1988) ; Requiem (1989) ; Stèle pour Heidegger (1992) ; Exode (1993) ; Dieu d’ombre (1996) ; Adam (2004) ; Les Eaux profondes (2007) ; Pour un psaume (2008) ; Esquisse du Paradis perdu (2010) et Vision (2012). Arfuyen a également publié en 1993 ses traductions d’Angelus Silesius sous le titre L’errant chérubinique (édition bilingue).
 Roger Munier est né le 21 décembre 1923, à Nancy. De formation philosophique, il a occupé longtemps un poste de responsabilité dans les organisations professionnelles de la métallurgie ; menant une existence double, il écrit alors le matin avant de se rendre à son travail. Il s’est retiré ensuite à la campagne, au pied des Vosges.
 L’un des premiers à traduire l’œuvre de Heidegger en français (Lettre sur l’humanisme dès 1953), il a dirigé, chez Fayard, la collection L’espace intérieur, y publiant des textes des grandes traditions : hindouisme, bouddhisme, taoïsme, islam et grands mystiques occidentaux, autant que des œuvres d’auteurs modernes occupant une place de choix dans l’espace intérieur de notre temps.
 Il a exercé une importante activité de traducteur de l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le grec : Angelus Silesius, Kleist, Octavio Paz, Antonio Porchia, Roberto Juarroz, Héraclite et un volume de Haïku.
 Outre ses essais critiques, notamment sur les poètes, et des textes philosophiques qui le situent dans la ligne des mystiques rhénans, il a tenté une parole nouvelle, au point de rencontre entre philosophie et poésie.
 Roger Munier est mort à Vesoul le 10 août 2010.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Terre sainte

Éden

Requiem

Stèle pour Heidegger

Exode

Dieu d’ombre

Adam

Les Eaux profondes

Pour un psaume

Esquisse du Paradis perdu

Vision

REVUE DE PRESSE

Roger Munier
La Vie spirituelle (09/01/2003), par Gérard Pfister

 Je reprends un vieux numéro de l’excellente revue fondée par Paul de Roux, La Traverse, et j’y retrouve ces lignes de Roger Munier, sur lesquelles s’achève un long texte intitulé L’éveil qui n’est pas l’éveil : « Mais le flux aussi comprend, mystérieusement, insondablement, ce qui se refuse et ne se tient dehors que par décret, en fin de compte, ou illusion ».
 
Ces lignes ont paru à la fin de 1972, dans la cinquième livraison d’une publication qui devait s’arrêter deux ans plus tard. Roger Munier, alors âgé de 49 ans et au faîte de son parcours professionnel dans les organisations de la métallurgie, n’avait encore publié que deux livres – Contre l’image, chez Gallimard en 1963, Le Seul, chez Tchou en 1970 –, mais déjà son prestige littéraire était considérable et je me souviens de la première rencontre que j’ai eue avec lui, au lendemain de ma soutenance de thèse, en 1974, comme d’une joie plus vive que le diplôme. « Mais le flux aussi comprend, mystérieusement, insondablement, ce qui se refuse »  : au fond, ce jour-là, il ne me dit pas autre chose et c’est ce rare témoignage que chez lui je venais chercher. 
 Vivre au milieu du monde, mais comme hors du monde : attentif au terrible flux du destin des hommes, dans sa réalité commune et souvent inquiétante, mais plus encore à cela qui s’y dissimule et tout à la fois s’y manifeste : « Pris entre l’apparence qui nous requiert et l’appel qui nous vient de toi, nous sommes tes témoins déchirés. Mais tes témoins d’abord, à ce faîte de l’apparence où nous sommes » (Exode). Là est le foyer de la méditation de Roger Munier tout au long d’une œuvre qui compte à présent une trentaine de volumes, denses, elliptiques sans doute de prime abord, et pourtant bien plus proches de notre humaine condition que tant de bavards traités…
 « Nous avons deux vies : la fausse, que nous vivons – et la vraie, que nous vivons. » C’est sur cette phrase, datée de janvier 1984, que s’ouvre le plus récent volume de Roger Munier, Opus incertum, paru l’an passé chez Gallimard. Le 21 décembre 2003, il aura 80 ans. Les années passent, et dans le fond secret d’un homme rien ne change, ou si peu. De l’obscurité du flux, affleure par instants une bulle légère, dont on ne sait d’où elle vient, où elle va. Est-ce une pensée, un sentiment ? Les textes qui en résultent sont-ils poèmes, sont-ils fragments ? Dans l’Avant-propos de son nouveau livre, Munier a cette belle définition : « des notations d’instants ».  
 C’est peu de chose que nous livre l’instant, si peu qu’on n’ose à peine en parler , et pourtant notre seule richesse, notre seule vérité : « Oser dire. Oser le dire. Le plus souvent nous n’oseons pas, empêtrés dans la bienséance, les règles communes de l’approche – la Loi non formulée… » Cet en-decà de nous, ce qui en nous est d’avant nous, pourquoi le refoulons-nous toujours dans l’insignifiant, l’impensable, sinon parce que nous en avons peur ? S’il est en nous une menace, c’est dans ce fond sans fond que nous la pressentons le plus sûrement. Car, à cette profondeur, il n’est plus de consolation. Il n’y a plus d’homme, il n’y a plus de Dieu. Il n’y a plus de vie, plus même d’être : « Dieu n’est pas, n’a pas l’être, s’Il est Dieu, n’existe pas. Mais il est surtout au-delà de l’être. Peut-être que Dieu à la fois existe et n’existe pas. »
 
Reste-t-il en cet abîme au moins une lumière ? Qui sait ? Rien n’est dit. Rien ne peut être dit : « Prendre appui sur ce qui échappe, toujours s’échappe, à la mémoire comme à l’oubli. » Et peut-être est-ce cela qui nous est demandé, ce dernier abandon, quand tout savoir humain, tout réconfort humain a disparu, quand ne demeure rien d’autre qu’une ignorance qu’on ne songerait plus même à nommer « docte » : « Peut-être est-on sauvé sans le savoir, n’est-on sauvé que si c’est sans le savoir ? »
 
Alors, à qui nous presse de rendre compte de cette étrange foi, « Qui servez-vous ? », il n’est plus d’autre réponse que ces mots : « Je ne sais. Mais un maître. Effacé. Muet. »

Requiem
L’Indépendant (16/05/1989), par Charles Greiveldinger

 (…) À côté de ces mots d’affreuse dépendance et perdition (Neurosuite, de Margherita Guidacci) , Requiem, de Roger Munier propose la pacification de son travail de deuil (dans le sens psychanalytique du mot), de détachement. Et précisément en nommant ce qui, précédemment, vraisembla-blement, terrifiait.
 Roger Munier est né en 1923 à Nancy, et fut disciple et ami de Heidegger. Il travaille actuellement à un livre sur Rimbaud (auquel on pensait justement en lisant Neurosuite, à cause de la compassion).
  « Comment la mort me surprendrait-elle ? Elle est mienne, n’est que mienne. Je la nourris moi-même, en vivant. Chacun de nous se donne la mort » ; « il ne devrait pas y avoir de mot pour la mort, que nous ne connaissons pas, qui n’existe pas » ; « Ne pas dire après la mort. La mort interdit tout après. Fixer cet étrange ensuite »  ; « Le mourant ne prolonge par sa route ailleurs. C’est sa route même, et tout l’espace derrière lui, qui, dans l’instant s’effondre » ; « Mort, on franchit l’obstacle en le devenant. Absorbant – absorbé » ; « Mourir est difficile. Et pourtant, tous y parviennent »  ; « C’est la sortie de ce monde qui est arrachement, agonie. L’entrée dans le néant ne peut qu’être inapparente et douce ».

Les Eaux profondes
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2008), par J.-P. Jossua

 Une des parts essentielles de l’œuvre de Roger Munier est l’ensemble de ses carnets – aphorismes et notations brèves – qu’il appelle Opus incertum et que l’on a pu comparer à l’œuvre posthume de Joubert. Quatre volumes avaient déjà paru, et voici le cinquième : Les Eaux profondes.
 
Un journal, en somme, sans datation de jours mais avec celle des mois. Écrit surtout afin de se rendre attentif à ces eaux qui coulent en profondeur « sous le miroitement de nos jours sans que nous en avons conscience autrement que fugitivement, par éclairs ».
 
De fait, quels que soient le poids des paradoxes philosophiques et l’élégance des notations sensibles, c’est le message spirituel et ses soubassements théologiques qui éveillent le plus l’attention. On aura vite parlé d’une instabilité entre dualisme et monisme, de pessimisme intégral, de phénoménisme, d’agnosticisme radical face à l’Autre. Ce qu’il faut saisir, me semble-t-il, c’est un ensemble de contradictions fécondes entre de telles orientations fondamentales, qui annoncent un exil existentiel et spirituel, et le rapport effectif aux sens, aux choses, aux êtres, aux mots, à l’absolu, qui témoigne d’un certain degré d’incarnation, de théologie négative, de spiritualité où « un Dieu » peut « surgir ». On pourrait élever une petite critique : il y a beaucoup de questions, dans ce livre, et c’est heureux si la question est une proposition qui demeure ouverte : « est-ce bien ainsi ? » ou encore l’aveu insatisfait d’une ignorance : « qui pourrait me dire ? » Moins heureux si l’on énonce un paradoxe que l’on vous envoie dans les gencives : « débrouillez-vous avec cela ! »

Dernières nouvelles du Paradis
Les Affiches (11/02/2004), par Christine Muller

 Créé puis déposé dans une steppe aride la poussière y symbolise sa finitude – Adam se tâte. II est vivant, mais en a-t-il conscience ? Roger Munier s’est plu à tourner et retourner en tous les sens les pages inaugurales de la Genèse, attiré par les malheurs du premier homme, parachuté dans un paradis truffé d’embûches où il fait l’expérience nullement édénique de sa condition mortelle.
 Philosophe de formation, l’auteur collabora à la collection spiritualiste L’espace intérieur chez Fayard et traduisit quelques grands penseurs. Privilégiant la fusion entre philosophie et poésie en prose (près de cinquante titres parus à ce jour !), Roger Munier propose avec Adam une réflexion aussi vaste que sagace sur le concept de péché originel.
 « Tu m’es une poignante énigme », soupire l’Ange observant Adam morfondu dans son désert, « de l’ennui profond de l’absolument esseulé ». Pourquoi l’Éternel créa-t-il un être aussi singulièrement imparfait, dont la Chute était quasiment inscrite dans ses gènes ? Transféré dans le Jardin de Dieu, Adam jette un œil morne sur cette clôture enchanteresse où le serpent aux louches desseins rampe déjà ; où le maudit pommier trônant sur la place le nargue de ses beaux fruits ; et où Ève, affamée de connaissance, brise la monotone idylle des lieux, découvrant ce faisant trop tard que le paradis ne pouvait être connu que dans sa perte. Rude épreuve !
 Conte philosophique, Adam aborde avec virtuosité les mille facettes d’un drame inscrit d’emblée au programme divin afin que l’humble mortel soit.

Adam
Europe (04/01/2005), par Gabrielle Althen

 Lorsqu’on jette une pierre dans l’eau d’un lac, elle y détermine une série de cercles concentriques qui s’agrandissent peu à peu autour de son point de chute. C’est la structure du livre de Roger Munier, Adam, qui se fonde sur le trajet accompli en lui par l’écoute des trois premiers chapitres de la Genèse. Il en reprend des mots, quelquefois des versets, dont il donne la référence en marge de son texte, et qui y passent et repassent, pour que s’y découvrent chaque fois de nouvelles charges de sens et d’émotion. Rien là qui doive au commentaire. L’auteur en revanche tourne autour d’une parole qu’il enlace de son émerveillement, comme on tourne autour d’une statue pour l’admirer sous tous les angles.
 C’est la raison pour laquelle Adam n’appartient à aucun genre susceptible de se laisser définir. Nouvelle version du mythe ? poème ? réflexion ? Sans doute un peu tout cela, sublimé par une écoute attentive, qui s’accorde de rêver. L’auteur a pour coutume de dire qu’il se tient à la lisière où poésie et philosophie s’effleurent. Ici, la pensée se noue à la lettre du texte biblique. Ses aspérités et ses surprises, sa poésie, sont mises en lumière, mais elles deviennent intelligence du texte. En outre, si Adam, qui est écrit en prose, s’apparente au poème, c’est à la fois parce que l’auteur y a laissé affleurer les trouvailles poétiques de la parole originelle et qu’il a accepté d’en laisser se propager le frémissement. D’où ses citations et l’extension qu’il leur donne bientôt. D’où encore des formules ramassées, qui en condensent la surprise, sans contrevenir à sa charge poétique, lourdes qu’elles sont d’énigmes qui viennent buter parfois contre les blancs de la typographie.
 Mais ce récit de la création est celui de la création de l’homme et c’est là ce que déploie Roger Munier. Avait-on pris garde, hors la théologie, de ce que la Genèse annonce, dans le langage narratif et charnel qui est le sien, de l’homme futur, et actuel, de sa fêlure, de son désir ? Seul artifice dans son attention au texte originel, Roger Munier campe dans Adam un ange qui a pour fonction d’en dramatiser le propos. Or cet ange vient énoncer sa perplexité devant créature si étrange. C’est qu’elle est cette créature tout ambiguïté, peut-être tout ambivalence. Née de la poussière, mais façonnée de la main de Dieu, à son image et à sa ressemblance, Adam, comme Dieu, presque Dieu, sans être Lui, ne cessera plus de chanceler entre infini et fini. Tout ce que dit l’auteur du déchirement induit par cette insertion dans le fini d’une image de l’infini, procède de l’émotion et de l’annonce d’un risque à venir. Comme il le dit encore, non sans humour, le rêve divin semble mal engagé. Il ne faut pas s’étonner que même en paradis une nostalgie gagne Adam. Dieu lui-même tente d’y remédier Il n’est pas bon que l’homme soit seul et les animaux n’y suffisant guère, Ève est bâtie, autre mot-clef de
cette méditation, et les pages que Roger Munier lui consacre, comme celles par lesquelles il définit le rapport qui va s’établir entre elle et Adam, sont purs bonheurs. […]
 On n’en finirait pas de noter les circonvolutions et les surprises heureuses de ce parcours, quand ce ne serait que l’attention que Roger Munier accorde à l’étrange question de Dieu à l’homme après la faute : Où es-tu ? Le dénouement du drame rendra l’homme à la promesse de son statut d’image plénière, par-dessus la finitude terrestre, y compris celle du Jardin.
Je ne peux que renvoyer au plaisir que procure tant d’ingéniosité pensive et sensible. Reste qu’une intelligence et un imaginaire se seront laissé traverser, informer, par une parole, dite la Parole, et que l’ensemble donne, en dépit de sa complexité, l’impression d’une clarté de source.

Les Eaux profondes
Critiqueslibres.com (16/10/2007), par Sahkti

  « Rien, dans le monde, la vie, ne résiste au regard aveugle qui s’est posé, ne fût-ce qu’une fois, sur l’invisible. »
 Les eaux profondes, à l’image du temps qui passe et s’écoule, sans que nous puissions le capturer. Nous le regardons passer, tentant vainement, souvent, de le saisir et le retenir. Un phénomène que nous ne pouvons contrôler mais dont nous avons conscience, alors à défaut d’un pouvoir physique, pourquoi ne pas tenter l’apprivoisement par les mots.
 Cinquième volume d’une série dénommée « Opus incertum », Les Eaux profondes plonge dans les eaux de l’âme et de la mémoire.
 En égrénant les mois, Roger Munier conte ces histoires du temps qui passe, autant de réflexions sur ce quotidien invisible qui compose notre existence. Les mots s’esquissent, la trame se découvre en filigrane et c’est une poésie, douce, apaisante, qui s’empare rapidement du lecteur pour lui montrer le chemin vers une certaine forme de sérénité. Il existe au fil des pages un éloge tacite de la contemplation qui laisse admiratif tant la simplicité devient exceptionnelle et tant le temps se veut désormais palpable. Mais avons-nous encore envie de le saisir ? Pas si sûr... il est si bon de le regarder filer sous la plume de Roger Munier !
 Un gros coup de cœur pour ces lignes, ces mots magiques.

Adam
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2005), par J.-P. Jossua

 Deux textes de poésie en prose – prose poétique et poèmes en prose – nous sont offerts en même temps par les Cahiers d’Arfuyen. Le premier est Adam de Roger Munier, une lecture des chap. 2 et 3 de la Genèse, avec des incursions dans les chap. 1 et 4. C’est une « variation » qui « suppose la lecture parallèle d’un texte, dont l’insondable profondeur pourrait suffire – et suffit à mes yeux – à faire dans sa littéralité même un texte saint » (Avant-propos).
 Dans ces vingt-six chapitres de paragraphes de quelques lignes séparés par des blancs, tantôt le scripteur médite et tantôt il donne la parole à un « Ange » qui s’interroge à un autre étage. Le texte biblique devient la parabole de l’existence humaine dans sa condition commune – plus qu’hypothétiquement première – face à Dieu qui y a inscrit son image. Cette existence est à la fois vocation, rêve du Jardin, inévitable déchirure, don ambigu et incomparable de la femme, accomplissement par la mort : ainsi progresse la méditation, écrite dans une très belle langue.

Exode
La Marseillaise (09/12/1993), par Christophe Gence

 Petit ouvrage dans l’importante bibliographie de cet auteur, Exode n’est pas livre de philosophie ou de poèmes mais plutôt « livre philosophique ». Un ton et une phrase justes, ni emphatiques, ni forcés par ce besoin presque cabotin de grands mots que l’on connaît chez certains poètes croyant trop facilement à la vertu du concept en poésie, et se réclamant disciples (ou tout au moins inspirés par l’œuvre) du philosophe Heidegger.
 Il y a ici si peu de cette prétention, que la poésie n’a pas besoin de vers pour s’élever de ce livre, comme elle sait naître de tout ouvrage simple et vrai à la recherche de l’être, sinon de la vérité, et, les trouvant ou non, ne quitte cependant pas la vie, l’appelle sans cesse à la lumière. Munier fouille la relation de l’existence au néant et au divin (qu’il confond), abordant l’éternel problème de la fondation de l’être qui, voulant se dire, se dérobe dans le signe qui le représente, se voile à notre connaissance en nous jetant dans une impasse « dialectique ». En d’autres termes, il tente de parler de ce dont nous pressentons l’existence mais qui, dès lors que nous en tentons une approche poétique ou conceptuelle, se voile.
 Mais lisez plutôt ce livre qui pourra être une bonne introduction à la philosophie de Heidegger ou à des questions essentielles, en tout cas à la collection de l’éditeur (qui est également un de ceux de la revue L’Autre dont on a déjà parlé ici).

Stèle pour Heidegger
Recensions (09/01/1992), par Gaspard Hons

 Roger Munier a rencontré Heidegger pour la première fois en 1949, dans son chalet de la Forêt Noire, à Todtnauberg. Il a eté son ami, son dinciple et son traducteur. C’est Roger Munier qui a révélé aux lecteurs français la Lettre sur l’humanisme et le Retour aux Fondements de la Métaphysique.
 Riche de nombreux souvenirs personnels, ce volune constitue une méditation sur la pensée du célèbre philosophe rhénan, une interrogation aussi sur la vision profonde de Heidegger. Vous découvrirez « moins un regard de voyant que de veilleur attentif », presque soucieux, aux prises avec une inimicinable, insondable proximité !
 Une contribution importante à Ia vérité concernant une personnalité pour le moins controversée. À lire. Un livre précieux.

Dieu d’ombre
 (06/01/1996), par Chantal Colomb

 Dans son dernier recueil, Roger Munier nous propose un itinéraire spirituel en trois mouvements : l’attention au monde visible, la présence à soi-même et la méditation sur Dieu.
 C’est dans le monde qu’il faut déceler la trace de ce que celui-ci n’est pas car « Tout ici est un ailleurs ». Le monde visible dont nous ne savons que ce que nous percevons, qui dans ce qu’il est nous demeure donc à jamais inconnu, abrite un mystère dont le poète soupçonne la présence dans « le frémissement du vent » ou l’éclat du « cerisier en fleur ».
 « Je cherche l’extase dans le monde. Non la mienne : l’extase du monde. »
Il note ainsi dans « l’instant si fugace » de cette extase les pensées qui lui viennent dans l’éphémère dévoilement du monde ; ses fragments sont comme l’écho de cette révélation soudaine : « Il m’a semblé pouvoir parler au soir bleuté sa langue – que je ne connais pas. »
 L’attention au monde ne saurait pourtant effacer le sentiment d’exil qu’il inspire. « Être au monde comme n’y étant pas », telle est la façon paradoxale dont Roger Munier veut habiter le monde. Parce que « Le beau ne comble pas le Désir », le poète fasciné par « l’inverse du monde » aspire au détachement, attitude eckhartienne. Il fait silence en lui-même dans le désir de « n’être plus rien ».
 Car « n’être plus rien », c’est se perdre en Dieu, « Celui qui n’est pas, n’a été, jamais ne sera ». La mort est attendue comme moment de « l’union ultime » puisqu’« On ne peut voir Dieu sans mourir ». En effet, dans ce monde toute connaissance de Dieu est « non-savoir », « nuit et ténèbre ». Dans la tradition dyonisienne, Roger Munier nous rappelle que « De Dieu on ne peut ni ne pourra jamais rien dire ». Alors pourquoi ces paroles ? C’est qu’elles expriment le Désir, le Manque, ce dont chacun, croyant ou incroyant, peut faire l’expérience : « Je ne parle de Dieu que pour qu’Il me parle. » Chant mystique, cette dernière partie du recueil s’achève sur l’espérance de l’union avec ce Dieu-Néant dont « on ne sait rien » : « On n’entre pas dans le Néant. On le devient. Promotion sublime. »

Dieu d’ombre
Le Mensuel Littéraire et Poétique (06/01/1996), par Gaspard Hons

 Un joueur de harpe, aveugle, illustre Dieu d’ombre. Entre l’aveugle et l’ombre, Dieu. Dieu, au centre. Centre immobile, sans contenu ? L’homme, ombre ou aveugle, une face tournée vers nous, et l’autre ? 
  Il ya deux roses dans la rose. L’une est tournée vers nous,
 l’autre vers personne. » 
 Il en est ainsi des deux faces de l’homme. L’une tournée vers nous, l’autre vers personne. La raison de l’homme-là, nous détourner de lui ? Seul pourrait répondre à cette question le harpiste aveugle, s’il n’était là uniquement pour illustrer la part d’ombre, non la sienne, mais celle du monde.
 Je cherche l’extase dans le monde.
 Non la mienne : l’extase du monde.
 Dieu, la part d’ombre. Non la sienne, mais l’ombre du monde.
 Les méditations de Roger Munier glissent vers cette part de pensée, où Dieu prend place, un dieu encore assis entre et parmi les dieux, objets de spéculations, enjeux des jeux de l’ombre et de la lumière. Un souffle pourtant s’élève, non plus tout à fait le souffle du monde, mais un souffle désireux de nous prendre à témoin.
  Au faîte du haut poirier, le merle siffle
 en puissance, prend le monde à témoin...
 D’autre chose qu’il ne sait pas et que nous
 non plus ne savons pas.
 Dieu, la liberté, l’exil, l’âge, la mort, le silence, autant de chemins, de concepts, de glissements possibles hors de leurs frontières encore imprécises (ou indécises).
 Autant de chutes et d’arrêts sur image, autant d’immobilités : 
  quand on contemple son image dans le miroir, on reste immobile. 
 Cette immobilité est divine.
 Mais quels manques font ainsi courir l’homme ? Quelles insuffisances ? À quoi répond le danseur avec l’être, l’équilibriste de l’intérieur : 
  L’amour provient d’une insuffisance d’être...
 Comment penser que Dieu est amour ? Ou ne serait-il Amour que par un manque ?
 Un manque ? Le manque de Dieu, c’est l’homme. L’homme sa côte manquante... Où s’arrête ma lecture élémentaire de Roger Munier commence le parcours inépuisable d’une pensée inépuisable, en mouvement vers le haut (nous arrachant vers l’objet du ravissement), vers le bas (nousvidant de nous-mêmes) : dans cette double tension s’inscrit, comme dans le regard du musicien aveugle, ce qui approche une promotion sublime. – On va toujours là, les yeux bandés pour les uns, brûlés pour les autres, avouer ou décliner tant de manques.

Dieu d’ombre
Le Devoir (06/01/1996), par David Cantin

 Se situant à la frontière de la poésie et de la philosophie, les aphorismes de Roger Munier naissent d’une longue méditation intérieure. Imbibée d’une exigence spirituelle indéniable, ces réflexions communiquent une richesse de la pensée qui provient, à la fois, des traditions bouddhistes et chrétiennes. 
 Comme l’indique le titre, Dieu est au centre de cette parole qui provient de l’illumination de l’âme humaine : « On ne sait pas le fond de Dieu – comme on ne sait pas celui des choses. Dieu n’a pas de sens dernier, s’II est Dieu. Par reflet, le monde n’en a pas non plus. Le défaut du sens dernier est divin ». Un livre majeur à placer aux côtés des Fragments verticaux de Roberto Juarroz. et des Théorèmes poétiques de Basarab Nicolescu.

Éden
Mensuel CAL (11/01/1988), par -

 Une dérobade, un glissement, un apaisement. Un séjour dans le silence, une tentative d’approcher l’inquiétante et paisible énigme. Un appel au regard, à ce regard intérieur qui n’échappe qu’à celui qui le laisse échapper. Un appel à tous les sens : pour nommer, pour seulement contempler. Pour contempler l’instant d’un instant :
 Arrête-toi, oui, contemple,
 mais ne t’attarde pas
 Roger Munier contemple, saisit l’essence et dit la présence, la lumière. II frôle, avant l’absence. il apprivoise le « fugitif ». il questionne sans cesse la réponse, en la réduisant à une nouvelle question : 
  Qui ou Quoi nommez-vous ?
 – Je ne nomme rien.
 Je nomme.
 Sitôt entrevu, le chemin qui semble se dessiner s’efface et devient un « semblant » de chemin, une trace qui n’a plus rien à avoir avec le chemin. Et pourtant, il y est question de chemin, de chemin de plus en plus proche du chemin. Le poète pourrait écrire, le chemin
 … n’a pas d’être.
 Il ne peut que se rêver. 
 Éden n’est rien d’autre qu’Éden. C’est une certitude. La seule certitude de Roger Munler. Apparemment. Dans ses textes courts et brefs, il y a aussi un souffle… un souffle « extrême ».

Éden
Vagabondages (10/01/1988), par Alain Déchamps

 À la lecture d’Éden, de Roger Munier, nous voici requis par la gravité d’une interrogation, d’une écoute passionnée, presque douloureuse sous la paix apparente des paysages. Loin des villes, loin aussi de l’humour, nous reprenons cette longue et intense marche à laquelle les mystiques rhénans nous avaient conviés.
 C’est avec la simplicité sans fard de l’exigence que nous parle l’ami de Heidegger, le traducteur de Juarroz et Porchia. Le divin ne se donne pas dans une fusion mystique mais dans le mouvement même, nécessairement fugace, de son apparition. Nous sommes d’un domaine où l’Être est d’abord une profondeur qui se dérobe. La parole poétique, sobre, proche de la méditation philosophique, s’illumine alors. Le pommier en fleurs est bien un brasier blanc de beauté légère « que rien d’autre que soi ne consume ». « Arrête-toi, oui, contemple, / mais ne t’attarde pas. / On ne peut être que hélé, / au passage. »
 Ce qui nous retient dans ce recueil, au-delà même de la gravité passionnée, c’est la fraîcheur, l’ingénuité et comme le dénuement d’un cœur qui attend. Ce sont les signes d’une pureté bouleversante : « la petite pluie de printemps / est pleine de chants d’oiseaux... » (Éden, Roger Munier, aux magnifiques et pourtant si accessibles Éditions Arfuyen, avec un lavis de Nasser Assar)/

Éden
L’Indépendant (23/05/1988), par Charles Greiveldinger

 Les Éditions Arfuyen viennent de publier Éden, un cahier de poèmes de Roger Munier, ami et traducteur de Heidegger. Il n’est donc pas étonnant que l’on trouve dans la chair de ces écrits, la marque de la dialectique héraclitéenne.
  « Le fin croissant de lune, à l’aube, comme une inquiétante et pourtant paisible énigme. » « Un corbeau noir, aigu, dans le jour opale. » […] « Dans la nuit presque venue, le cerisier en fleur, immobile, irréel, comme un veilleur blanc. » « Le bruit mat de la porte en bois de la clôture dans le soir brumeux. » « Ceux qui croient en la vie et ceux pour qui elle n’est qu’un songe, ont chacun un point où ils sont forts et un autre où leur certitude tremble. »
 Roger Munier dit le mouvement, l’interpénétration de l’être humain et de la nature, la subjectivité du regard, l’étrangeté familière du monde, l’éternité fugitive, la durée sous l’apparence, la fugacité du mystère, la force créatrice ambiguë de la perception, l’absence, l’impersonnalité de la matière ou plus exactement peut-être son indifférence aux projections humaines, la sève néanmoins des éléments, les signes imperceptibles d’un enjeu pourtant fondamental, la plénitude sans nom du détachement et la peur de passer à côté du « sens ». Ces poèmes portent « le tourment éternel de l’inquiétude » des romantiques allemands, rappelant cependant par leur brièveté de Haïku que le Chant de la terre de Gustav Mahler s’habita de poésie chinoise.

Requiem
Le Marché des Lettres (06/01/1989), par John Gelder

  « Qu’est-ce qui combat la vie dès qu’elle est ? Car quelque chose la combat », avertit Roger Munier dans un petit livre – Requiem – dont le propos n’est ni la désolation ni le désespoir, mais le besoin urgent de soumettre à l’épreuve du Monde notre réflexion contemporaine, si fermée sur elle-même, si enferrée dans les systèmes. Ainsi entrons-nous d’emblée dans l’univers incommode de la discipline héraclitéenne ou Zen : « On ne sait que ce rien, mais au moins sait-on ce rien ».
 
Pour secouer notre torpeur et forcer notre compréhension de ce « rien », Munier lui donne une portée : la mort. Il va à la rencontre de la mort, il fait un bout de chemin avec elle, d’un pas tranquille, tranquille comme une « saine réflexion ». Il a contracté avec la mort une alliance secrète qui lui permet de supporter l’idée que le monde n’est déjà plus le monde, qu’il ne l’a jamais été, du moins dans l’ordre que nous lui prêtons. La technique est aphoristiue et incantatoire : sensation d’incommodité assurée.
 Munier poète et Munier penseur, liés par un pacte d’assistance réciproque, placent l’Évidence (savoir penser le « Monde tel qu’il est » – Logos) au niveau de notre entendement : disparaître au monde, la mort absolue, bien nommée, l’aboli pour toujours et le jamais recommencé, la mort qui disqualifie la vie qui se veut souveraine à tout prix, triomphante. « Il est mort depuis peu... – Non, depuis toujours ». La vie n’a pas les moyens de sa certitude, elle a seulement ceux de la corruption, qu’elle n’ose s’avouer ni nommer. « Nul corps n’est plus corps ajusté que le cadavre ». 
 Qu’on se le tienne pour dit. Le rien, l’abolition du corps, enseignent, et c’est considérable, la certitude de la fin. Voie dernière, qui ne mène nulle part, mais voie Royale en ce sens qu’elle est incontournable, et adhère aux cycles d’une nature souveraine. Et tout à fait édifiante pour celui qui aurait oublié où va la route. « Entre la rose et toi, il y a le vide de la rose et de toi ». En apothéose de ce recueil, Munier nous offre cet exquis parfum de sagesse orientale.

Requiem
Espace de Libertés (10/01/1989), par Gaspard Hons

 Roger Munier occupe une place de choix parmi les penseurs de notre époque. Il établit son campement spirituel au point de croisement de la poésie et de la philosophie. De là s’élèvera la pensée nouvelle et originale, qui permettra une saisie plus intense du monde. Qui permettra la saisie du monde. Témoin du siècle, de ses perspectives méditantes et réflectives, dégagé des théories trop théorisantes, Munier, entre silence et parole, trouve dans un élan de liberté de pensée, après avoir évacué toutes les idéologies dominantes et meurtrières, un chemin hors-chemin, un chemin effaçant et s’effaçant. Fragment après fragment, son œuvre se profile à l’horizon : hier discrète, aujourd’hui incontournable. – Nomade des espaces obliques, Roger Munier nous dévoile ce marcheur traversant d’un pas alerte, tantôt les espaces intérieurs, tantôt les espaces extérieurs, ne reprenant son souffle que,sur la ligne de partage.
 C’est sur cette ligne de partage qu’il situe son dernier livre : Requiem (Arfuyen). Chant de vie ou chant de mort. Peu importe. « Entre la rose et toi, il y a le vide de la rose et de toi ». La vie comme la mort, ne sont que des vues de l’esprit. La première comme la seconde nous interpellent avec la même vigueur ; ni l’une ni l’autre ne se pensent et ne se vivent sans l’autre, chacune étant tributaire de l’autre et indispensable à cette autre. La mort, pour ceux qui sont morts, n’existe plus, n’existe pas. La vie non plus. Quoi demeure ?

Une voix par-delà le chaos
Le Quotidien de Paris (17/05/1989), par Dietrich Owieczin

 Loin du vacarme mondain, Roger Munier continue, ni véritable philosophe ni tout à fait poète, à tracer de nouveaux chemins pour la littérature au mépris des conventions établies et des clichés usés de la prose contemporaine : à l’occasion de la réédition par Gallimard de son pamphlet philosophique Contre l’image, qui date de 1963, et de la publication chez Arfuyen de ses derniers écrits sous le titre Requiem, on peut mieux mesurer l’évolution et l’apport de cette œuvre riche, où la dimension « religieuse » se révèle toujours présente sous une forme plus ou moins énigmatique, œuvre à la fois exigeante et personnelle, que l’on sent tout entière conquise sur le silence et le néant.
 Né en 1923, il suit d’abord une formation théologique au sein de la Compagnie de Jésus avant de se tourner définitivement vers la philosophie et la littérature. Devenu l’ami d’Heidegger, il a traduit certains de ses textes en français ; parallèlement à sa propre recherche, il a poursuivi par la suite ce travail de traducteur d’auteurs anglais, allemands ou espagnols. Mais ce sont surtout la découverte du Japon et la fascination qu’exercent sur lui le zen et les haïkus qui marqueront de leur empreinte l’ensemble de ses livres.
 Requiem est avant tout un dialogue à une voix avec la mort, pour essayer d’effleurer ce qu’elle comporte d’insaisissable, d’irrémédiablement mystérieux : dialogue sans issue possible, puisque n’ayant pour toute réponse que le silence. La première page s’ouvre sur « la haute stèle de la mort, de la disparition, de la fin, partout dressée, mais invisible », comme s’il y avait un défi insurmontable à vouloir écrire sur la mort : parler de quelque chose dont on ne peut rien dire mais dont on ne peut pas non plus éviter de parler. « On ne sait rien sur l’au-delà de la mort. On ne sait que ce rien. Mais du moins sait-on ce rien... » Ces bribes éparses, conçues dans un mouvement d’arrachement à soi-même oscillant entre la sérénité apaisée et l’expérience douloureuse, semblent se situer au point de passage entre la vie et l’après-vie : elles s’adressent ainsi à chacun d’entre nous, car « nous avons une alliance secrète avec ce monde qui n’est pas ou n’est plus le monde. L’aube grise, le royaume des morts ».
 La nouvelle édition de Contre l’image a été revue et modifiée à certains endroits pour tenir compte du renforcement sans cesse croissant de l’image dans notre société. Néanmoins, la plupart des analyses demeurent, après vingt-six ans, d’une grande clairvoyance et d’une actualité presque oppressante. Il s’agit d’un essai qui va à l’encontre de l’autosatisfaction et de la complaisance dont nous nous contentons trop souvent devant ce qui est un changement décisif dans notre façon de saisir le réel.
 Depuis 1963, le style a évolué vers une constante fragmentation, dans un effort pour éliminer l’appareil inutile d’une démarche par trop démonstrative. Et il faut considérer l’œuvre de Munier comme l’une des rares entreprises littéraires vraiment originales à émerger du tumulte des modes stériles et des bavardages vains dans lequel s’est si souvent noyée ces dernières années l’aventure intellectuelle et spirituelle en France. « Métaphysique et poésie vont chez vous si bien ensemble que le vertige lui-même en acquiert un indéniable charme », lui écrivait son ami Cioran à qui il avait dédié Le visiteur qui jamais ne vient (Lettres vives).

Roger MUNIER, Pour un psaume
Exigence Littérature (11/12/2008), par Françoise Urban-Menninger

 L’écriture de Roger Munier prend sa source dans les Écritures qui nourrissent depuis toujours la pensée de l’auteur. Sa vie, sa foi, l’écriture, ses lectures ont forgé sa conscience spirituelle dans un fourreau de lumière. Pour un psaume rassemble les fragments luminescents de cette expérience intime avec Dieu et le divin.

La particularité de cet ouvrage, c’est qu’il parle et touche aussi bien les croyants que ceux qu’on a coutume d’appeler les non-croyants ; car le Dieu dont dont nous parle Roger Munier est « un Dieu des hommes », « fait de nos seuls désirs et de nos élans ».
 Paradoxalement, l’absence de Dieu le rend plus présent à Roger Munier : « Dieu l’Absent, étant absent et au plus proche ». 

Cette recherche méditative essentielle à tout individu, Roger Munier la mène en entraînant notre esprit dans des contrées où il se libère des entraves et des contraintes du quotidien : « Dieu n’est ni proche ni lointain, ni caché ni visible, ni présent ni absent. Il réside dans l’impensable intervalle » 

 C’est dans cet « impensable intervalle » que l’âme peut côtoyer tous les possibles. Pour tenter d’y accéder, Roger Munier quitte les sentiers arides des systèmes philosophiques, la poésie prend le relais pour effleurer, mais sans jamais l’atteindre, le divin qui affleure tout au long de ce recueil.

Chaque parole creuse davantage le mystère qui la contient : « la Vie est aussi la grande absente, s’il n’y a que des vivants ». Ce petit opuscule à lire et à relire contient des assertions qui ont la puissance d’un élixir : « Les êtres sont faits le plus souvent de ce qui les a brisés ». 

 C’est en cela que Pour un psaume a sa place sur notre table de chevet. C’est une lueur qui nous éclaire dans cette nuit que nous ne finissons pas de traverser.

Hommage à l’Absent
Les Affiches (21/10/2008), par Christine Muller

 Après Adam dans sa « clôture heureuse », formidable interprétation du Premier homme (Arfuyen, 2004), Roger Munier s’interroge sur le silence de Dieu.
 Une citation de Mère Térésa en préface donne le ton : « On me dit que Dieu m’aime – et pourtant la réalité des ténèbres, du froid et du vide est si grande que rien ne touche mon âme ». Qui dit absence dit aussi attente d’une possible manifestation. Épris de spiritualité, l’auteur ne conteste pas l’existence de Dieu, il va « enquêter » sur « la mort du Dieu des hommes » et se penche en aphorismes aussi brefs que profonds sur ce Dieu qu’un monde brutal a mis à mort.  Pour un psaume rassemble en un petit volume dense quelques pensées pour rendre hommage à l’Absent. Confrontant l’éphémère – les cycles de la nature et la vanité humaine à une vérité plus haute –, Roger Munier ne cherche pas à faire la morale. Sage lorrain retiré dans les Vosges, il a mieux à faire. Il observe : « La goutte n’est goutte, un instant scintillante, que si elle tombe ou va tomber ». Ce sont là des phrases simples mais qu’il faut remâcher pour en apprécier la saveur : « Le poteau qui signale la route au voyageur, lui-même ne bouge pas ».  L’auteur ne reproche pas son silence à Dieu. Il l’interprète et lui trouve des circonstances atténuantes puisque selon lui, « Comme l’arbre ne se sait qu ’en étant l’arbre, Dieu ne se sait qu’en étant Dieu ». Dieu serait donc insaisissable à l’humble mortel puisque l’homme est incapable de prouver son existence, engoncé qu’il est dans le monde tangible. Dieu n’étant pas une enseigne lumineuse et clignotante, l’auteur le cherche donc en aveugle, supposant « qu’on ne le trouve peut-être pas autrement ». […]

Pour un psaume
Revue des Belles Lettres (07/01/2009), par Gérard Bocholier

À plus de 85 ans, Roger Munier poursuit son œuvre avec cette admirable énergie qu’il a toujours fait servir à ses entreprises de critique, de traduction et de création, de manière unique, inédite, à la croisée de la philosophie, de la mystique et de la poésie. Son avant-propos, ici, part d’un constat bien connu : on a annoncé la mort de Dieu. Mais de quel Dieu s’agit-il ? Il répond : « un Dieu fait de nos désirs et de nos seuls élans, (...) un Dieu qu’on pourrait qualifier de “Dieu des hommes” ». Pour un psaume va faire entendre les louanges du Dieu vraiment « divin », de celui qu’on ne peut jamais dire, qui n’est pas « la voix des choses » « mais peut-être leur silence ».

Dans la première partie de ce livre, que l’éditeur a voulu faire figurer dans sa collection « les carnets spirituels », on se trouve dans l’attente, mais elle est toute traversée d’interrogations et de chocs que la concision fulgurante des phrases ne fait qu’accentuer. « Ce n’est pas cela, ce n’est jamais cela, même quand nous croyons que c’est cela. » 

Le choc le plus bouleversant est sans doute celui de la beauté : « Quand le réel s’exalte, il y a beauté. La beauté est une violence du réel. Proche du terrible. » Dans cet espace spirituel ainsi retourné par le soc de ces premières phrases, Roger Munier peut dire alors « l’inépuisable approche » de Dieu, précisément inépuisable parce que Celui qu’elle vise est « incompréhensible, insondable ». Comment une parole humaine pourrait-elle se frayer un accès jusqu’à Lui ? Il n’y a que l’adoration qui convienne et ce vide qu’on peut creuser en soi pour Lui laisser toute la place. « Être vide pour que Dieu entre. Il entre, mais, dans le temps, sans combler, comme Absence. Plus Vide, comme Absence, que le vide où il entre et le creusant, jusqu’au vertige. » 

« L’Absent » est le titre de la troisième partie, mais la quatrième et dernière partie s’intitule « Le Proche », c’est dire si les deux qualifications, pour Munier, se complètent et s’épanouissent l’une en l’autre. Son expression « Épiphanie du Vide » concentre, dans une espèce d’oxymore, ce mystère des contradictions essentielles. Dieu nous apparaît si on s’approche de lui « en aveugle ». Il n’est « ni proche ni lointain, ni caché ni visible, ni présent ni absent. Il réside dans l’impensable intervalle ». C’est cet impensable que tente de cerner Roger Munier inlassablement, cherchant sans cesse « le Sans-forme » qui se cache « sous la forme » de ses intuitions saisissantes et de sa langue magnifiquement précise et poétique à la fois.

Le merle, oiseau quasi emblématique de son oeuvre, « fait songer au Paradis perdu », « mais quand il chante, il est le Paradis perdu ». De même, il s’élève des livres comme celui-ci un chant très particulier, toujours à la limite de l’effacement et pourtant d’une sûreté jusque dans le néant qu’il désire. Certes, le chant de Munier, ce chant de Paradis, est tragiquement blessé par la perte, mais « le Paradis comme perdu n’en est pas moins Paradis ».

Pour un psaume
Temporel (30/09/2009), par Nelly Carnet

 Roger Munier poursuit son approche de la pensée humaine avec de nouveaux fragments qui peuvent être entendus « comme la forme en creux d’un verset d’une autre louange ».

Le tranchant de la pensée en état d’accueil s’est organisé autour de quatre titres aussi concis que les notations qui les développent. De l’Attente au Proche en passant par l’Obscurément et l’Absent, un Dieu se décline dans toute sa recherche, son affirmation et son incertitude. Un Dieu divin absent est « une absence amère » pour qui cherche dans les méandres de la pensée, d’autant qu’« on n’est jamais tout à fait sûr » mais « cela fait [aussi] partie de la vérité » pour devenir le moteur de toute existence.

Chacune des sections qui compose l’ouvrage respire la lenteur et l’intériorité, s’ouvre et recueille noir sur blanc, impose une langue toujours s’éveillant à elle-même. Une pensée avance pas à pas, ne semble pas pressée, ne s’inquiète pas de se faire répétitive tout en s’exprimant dans l’instantané. La pensée est ce qui se trouve directement liée à l’Être. Les mots sont souvent des plus simples tout en révélant la complexité de la représentation. « Dieu », la « Nature », « Rien », « la Mort », premiers mots du recueil, résonnent dans une Absence qui se confondrait volontiers avec de la Présence. Écouter, regarder et voir ce qui ne se laisse pas capter : ces modes d’appréhension semblent être la tâche à laquelle se destine tout poète/penseur solidement ancré dans la réalité du monde et de l’Être, oubliant sa propre matérialité charnelle. Si l’écriture plonge dans les fonds souterrains de l’Être et nous allège, elle inscrit tout aussi bien en profondeur ce qui nous glisse entre les doigts.

Il n’est pas aisé d’associer une parole philosophique à une langue poétique sans que l’une des deux vienne étouffer l’autre. La parole philosophique rend trop souvent abstraite la parole poétique, en la faisant se perdre dans une incompréhension. Rien de tel chez Roger Munier. Sa pensée sur le grand Absent que l’on croit parfois reconnaître ou sentir dans notre quotidien devient poétique. Elle peut toucher quiconque, y compris l’incroyant qui, par éclairs, peut très bien se mettre à vivre Dieu en lui-même. N’est-ce pas ce qui se produit en observant une partie du monde telle que la nature par exemple. « Quand les hauts nuages lents s’avancent, avec eux avance l’inexorable calme et lent ».  

 La Présence faite de lumière et de bonté, comme un morceau de ciel sur terre, devient soudain visible. Parfois même, les mots arrivent à manquer pour dire ce soudain mouvement dans l’âme. Les points de suspension sont alors une manière d’être au-delà de notre corps, une pensée pensante, dans une continuité ou une incertitude. « Tout est tendu vers… vers quoi, nul ne le sait, mais vers… », écrit alors Roger Munier.

De très puissantes présences circulent dans ces brèves phrases et nous renvoient aussi bien à du concret qu’à de l’abstrait. L’arbre, qui se superpose volontiers à l’Homme, en est une parmi d’autres, et occupe nombre de fragments. « L’arbre coupé dégage mal l’espace. Ne laisse qu’une place d’arbre coupé », inscrit Roger Munier du côté de l’image concrète. Et quand il se préoccupe d’une image de l’abstraction, il écrit : « le beau n’apaise pas. Il est déchirant. Comme le vrai ». 

Ce qui peut toucher le lecteur et le ravir en des temps où le « Moi » devient parfois hyperbolique, c’est le fait que l’auteur s’efface devant la pensée. Celle-ci est sans doute trop impersonnelle et se dirige vers quelque chose de trop universel pour se permettre de s’exprimer à la première personne. D’ailleurs, si cela était le cas, aucun des fragments ne sonnerait juste. Et si soudain, le « je » se fraie un passage de manière éruptive, ce sera sous la forme du tutoiement que l’auteur fera taire au plus vite dans cette conscience très aiguë de ce que tout être humain est dans sa vérité. « Ne parle pas de toi. Tu n’es que le lieu d’un passage. Traversé, venteux, ouvert. » L’universel peut alors reprendre place à travers le temps ou la neige auxquels l’homme tente de donner sens. « Cela se donne – et se refuse dès qu’on prend. » L’insaisissable travaille l’être humain qui s’est mis à réfléchir son existence sur terre.

Il est des moments où le livre de Roger Munier ressemble à une parole très lointaine que peu d’êtres humains aujourd’hui acceptent d’entendre, trop occupés à des tâches de survie ou au contraire de spéculation. Pourtant, « tous les êtres ressentent la même chose, mais murée en eux. » Notre auteur cherche très certainement à délivrer l’homme de lui-même, l’oblige à se pencher aussi bien qu’à s’ouvrir. Des étincelles émergent d’une pensée dont la tonalité semble parfois si catégorique que l’on pourrait les croire tout à fait hermétiques. Or, ce n’est pas le cas, puisqu’elles sont avant tout offrandes à penser ou incitations à se remettre à penser dans un mouvement paisible. Elles sont des révélations que quiconque ne pourrait contredire : « Quand le réel s’exalte, il y a la beauté. La beauté est une violence du réel. Proche du terrible. » 
 
Cet ouvrage est plus audible que n’importe quel prêche qui pourrait en rebuter plus d’un. Si Roger Munier cherche Dieu, il le cherche avant tout dans son absence comme un père inconnu. Sa présence est peut-être partout et nulle part. « On éprouve Dieu que dans le retrait du monde, sinon comme ce retrait. Quand simplement il se retire, le monde est divin. » Mais c’est aussi bien avec une parole toute mesurée sur la croyance en un Dieu Absent, et dans un parfait balancement rythmé des syntagmes, que se clôt le livre : « Il ne faut désirer, après la mort, que le Néant. Dieu – ou non – s’y révèlera. Dans le non, Dieu s’y donnera. » Et finalement, « Dieu n’est ni proche ni lointain, ni caché ni visible, ni présent ni absent. Il réside dans l’impensable intervalle. » C’est justement tout cet impensable qui conduit l’écriture et la réflexion de Roger Munier.

Pour un psaume
Ouest France (08/10/2009), par Pierre Tanguy

 Pour un psaume, le titre choisi par Roger Munier signifie bien son propos. Il s’agit, modestement, de rassembler des éléments pour une louange, une célébration. En épigraphe, il y a deux citations très significatives, l’une de maître Eckhart, l’autre de Mère Teresa. Avec ce livre, Roger Munier (84 ans) poursuit ainsi une méditation permanente sur notre rapport à Dieu et au divin.

Pour un psaume
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2009), par Jean-Pierre Jossua

 Dans la collection « Carnets spirituels », cette fois, et non plus dans les « Cahiers d’Arfuyen » consacrés à la poésie, un nouveau volume de Roger Munier, Pour un psaume. Nous y découvrons en effet un recueil d’aphorismes très brefs, le plus souvent assertoriques même s’ils contiennent une question ou affirment un paradoxe, exceptionnellement métaphoriques ou oxymoriques. Leur sujet quasiment unique est Dieu, le rapport de l’homme à Dieu (une fois admise la « mort » du Dieu des désirs et des images), la louange ébauchée – le « psaume » – d’un Dieu autre, « Dieu divin ».
 Prenons le risque d’organiser cette nébuleuse pour voir ce qui nous est dit.
 1. Dieu est indicible, inconnaissable, hors d’atteinte, retiré du monde ; il n’a pas l’« être » et c’est ainsi qu’il est Dieu, il n’« existe » pas, au regard de l’« être » il n’est « rien », mais est « Dieu-rien », « Épiphanie du vide » ; il ne peut aimer, parler, se donner, s’approcher, il n’est pour rien dans nos détresses ; la « touche divine », le sentiment de présence, le bonheur ne sont pas de lui, seule peut-être l’est l’aridité (on se demande : doit-on tirer l’échelle de Jacob ?).
 2. Pourtant le monde, le monde abandonné, est pour nous le lieu d’un appel, et tout y est voix de l’Autre. Nous cherchons, car tout est tendu vers..., attirés par l’impossible. Le monde lui-même n’est monde qu’en cherchant l’absence de Dieu d’où il sourd, sans que Dieu le fonde.
 3. Et nous-mêmes ? Une partie de nous-mêmes n’est pas habitée par le monde, n’est pas nous-mêmes, n’est pas du monde ; nous sommes à jamais partis de Dieu, mais nous sommes le lieu d’un passage ; il y a un sommet, un inconnu de l’homme qui est de Dieu, qui est peut-être Dieu, se levant du fini, Dieu que nous cherchons et qui nous cherche ; s’il nous touchait, il nous absorberait, mais il peut creuser notre vide.
 4. (On pense : c’est ténu, comme rapport !) Peut-on avancer ? Oui, par une série de paradoxes, qui représentent le centre de gravité de la collection, a) Apophatiques. C’est justement le manque qui fait signe, car il n’est pas rien quant au manque. Les choses ne disent pas Dieu, mais peut-être est-il leur silence. Dieu n’a d’« être » que pour autant qu’on le cherche. Ne disant rien, il se dit comme Rien. L’absence ressentie de Dieu est Dieu même ; si j’avoue qu’il n’est rien pour moi, peut-être le sais-je comme Dieu ; il y a des traces de son absence, comme de quelqu’un qui serait passé, b) Religieux. L’inconnu est presque adorable comme inconnu, et si l’on reconnaît qu’il y a de l’inconnaissable, il n’y a qu’un pas vers l’adoration, car on ne peut l’aimer, ne le connaissant pas, mais on peut l’adorer.
 5. Si l’on ne peut rien savoir pour après la mort, il est abusif d’en conclure au rien, car le « néant » d’après ne peut être celui d’avant : « Avoir été importe ». En quoi ? En ceci qu’une union, une vision seraient possibles ?
 6. Trois passages curieux, semblant se référer à l’Incarnation, sont difficiles à accorder avec ce qui précède – qui sonne pour nous comme un apophatisme extrême uni à un dualisme modéré : un soi qui n’est pas du monde, mais y demeure vraiment, vise une réalité aussi intensément prégnante qu’inconnaissable, et peut lui rendre l’hommage de sa nescience même. Les voici : « II n’entre dans le visible que sous forme d’homme » (p. 40) ; « L’homme peut se prendre pour Dieu, depuis que Dieu s’est pris dans l’homme » (p. 60) ; « Traversant le temps, Dieu ne fait un avec Lui-même que dans son extrême abandon de Lui-même : "Eli... Eli". Dieu n’est jamais rejoint que de cette manière, du creux ténébreux du temps » (p. 77). Mais cela change tout ! Cela ferait paraître tout le reste comme la condition de l’homme sans la venue de Dieu ...

Esquisse du Paradis perdu
La Lettre de Ligugé (01/01/2010), par Lucien-Jean Bord

 Cet ouvrage posthume de Roger Munier (1923-2010) est avant tout le fruit d’une longue méditation qui part et qui revient au récit des premiers chapitres de la Genèse ; ainsi que l’écrivait lui-même l’auteur, il « tente un commentaire des chapitres 2 et 3 du Livre de la Genèse sur la création de l’homme et le drame de sa chute au Paradis terrestre. Il se présente sous forme thématique, mais reste fidèle au texte, comme en témoignent les nombreux renvois aux versets concernés. Sans nuire au respect qu’on leur doit, il peut être utile d’interroger à nouveau, dans leur littéralité, les textes saints. Ils furent écrits par des penseurs et des poètes inspirés et vont à de grandes profondeurs qu’il importe d’explorer. Ce qui suppose de les aborder comme à neuf. Tel fut, de part en part, le fil de ma prudente méditation. » 
 Un livre à lire en parallèle avec le texte de Gn 2-3, pour une fructueuse lectio divina.

Portrait rouge : Vision
2/07/2012 (31/12/1999), par Didier Ayres

« Il n’est pas nécessaire [...] de regarder l’analyse comme un exercice en soi, long, fastidieux, détaillé, rationnel. Car l’analyse n’est pas forcément cette approche globale, cette saisie totale et absolue qu’elle se donne souvent pour but. L’analyse peut être courte, fulgurante, intuitive. Elle n’a pas besoin de porter sur l’ensemble d’une œuvre pour être déterminante. Elle peut s’accrocher immédiatement à un détail apparemment secondaire ; elle est parfois le fait d’une rencontre inspirée, surprenante » (Pierre Boulez)

J’admire Vision, le dernier livre de Roger Munier, car son idée du vide me touche beaucoup. À cause de cette vie provinciale que je mène ici actuellement où un simple oiseau dans l’écho de la rue, ou le bruit régulier du réveil dans le silence ouaté de la maison, l’odeur de pêche mûre, signalent que quelque chose passe en soulignant que cela disparaît et fait place au vide, à l’éclipse. Pardonnez ces quelques traits de ma vie personnelle, mais j’ai mis beaucoup de temps à écrire cette note afin de pouvoir étayer quelques propos sur la lecture de ce livre qui m’est très proche – d’où le difficile recul – pour faire entendre ma particulière proximité d’esprit avec le dernier ouvrage de Roger Munier.

Donc, l’idée du rien, parfois du Rien, avec une majuscule, du vide – parfois aussi avec une majuscule –, de l’effacement, dresse, en creux, un portrait de l’homme Munier. Dès les premières lignes j’ai cherché une image qui pourrait m’aider à trouver un détail pour écrire cette petite note sur Vision. Et j’ai pensé au Regard rouge de 1910, d’Arnold Schönberg, tableau très pénétrant où seuls des yeux carmin peints sur un fond de complémentaire verte, mettent en valeur cette angoisse du nouveau siècle, qui va commencer par la Grande Guerre.
 
Comment dire, sinon mon empathie, presque gênante en un sens. Prenons un exemple : « Jamais la rose n’est autant rose que sur fond du néant qui la hante et fait d’elle, comme finie et bien finie, enclose en soi, la seule rose » (Roger Munier, Vision).

Voilà pour l’énigme que nous propose cette écriture, presque mystique – et je pense aux mystiques rhénans –, si forte. Langue peut-être conçue hors du contexte dialectique de la pensée philosophique par exemple, ou encore historique, sinon même théologique – même si le divin apparaît vers la fin du livre.

Puisque j’ai abordé la question du mysticisme, laissez-moi le loisir de vous livrer deux citations tirées de Lao Tseu, et qui éclairent en un sens cette lecture mystérieuse et intense : « Celui qui agit échoue, celui qui prend perd. » Ou encore : « Toutes choses, sous le ciel, naissent dans l’Être ; l’Être naît dans le Non-Être. » On voit l’ensemble difficile et complexe d’une pensée livrée à Dieu, avec une ferveur lucide, qui accompagne sans doute tous les mystiques.

Ce que Munier disait de la rose, trouve une explication claire, voire rationnelle quand il écrit : « Rien, mot sans contenu, qui se biffe lui-même. Se biffe en étant pourtant mot. Fortune rare parmi les mots. » N’est-ce pas la clarté d’une idée du langage, presque angoissée, comme si le vocabulaire appartenait au monde végétal sous les traits d’une dionée, laquelle avec effroi se referme sur sa proie, qui est sa survie. Nous sommes humains, et comme cette dionée, prédateurs des humeurs et de la chair, parfois simplement attachés par un fin fil d’argent à l’idée transcendale.

Je dis ces choses en désordre, mais je ne pouvais me résoudre à écrire classiquement comment Roger Munier s’interrogeait sur la théologie négative, d’un côté, ou sur les rapports du néant et de l’être, du vide et de l’absence. J’ai préféré écrire ces quelques commentaires et me satisfaire d’une approche sommaire – pour laisser le livre dans son mystère, qui permet peut-être à la lumière des idées de pénétrer en soi – comme ce fin fil de lumière transcendale dont je viens de parler –, dans le but d’en faire un miroir de ma lecture. Voilà un livre posthume, profond, complexe, secret et très étoffé.

Vision
Recours au poème (12/01/2012), par Fabien Desur

 Né un 21 décembre 1923, Roger Munier nous a quittés le 10 août 2010. L’homme et le poète ont beaucoup agi pour la vie de la poésie en France. Avoir traduit Heidegger, Juarroz et Silésius et écrire cette Vision

Rien ne ressortit ici du hasard. À nos yeux en tout cas. Une vie entière consacrée à la verticalité de l’homme, à cette vision de la poésie, explicitée ailleurs par Octavio Paz, selon laquelle le poème est partie inhérente de la vie humaine. Et cette vision conjointe : le poème est l’homme. Une vie d’écriture accompagnée en fidélité par Gérard Pfister et ses éditions Arfuyen, onze livres édités entre 1980 et 2012. Cette fidélité, un geste poétique aujourd’hui.

Au long de cette Vision, Roger Munier suit une voie étroite alliant poésie, théologie et philosophie. Une voie qui donne sa voix personnelle à l’œuvre du poète : « Pourquoi voudrait-on parfois qu’une chose dure toujours ? On ne peut guère mettre en regard que le désir, insensé lui aussi, que rien n’ait jamais été. » Pourtant ce n’est pas « nouveau », cette façon d’allier ces trois manières d’être de l’homme. Ce n’est pas « nouveau » au sens bêtement profane de ce mot, sens dans lequel la terre de France est engluée. C’est pleinement nouveau au sens poétique du terme, car toute poésie est une œuvre nouvelle quand elle est poésie, par cette manière qu’a le poète de travailler la matière des mots dont il s’empare. Et le poète Roger Munier est là, dans cette manière de polir son propre chemin sans renier la tradition dans laquelle son atelier s’inscrit. Silesius ou Heidegger, Maître Eckhart aussi passent par là quand on lit Munier. Particulièrement dans ces textes où le poète travaille la matière du néant.

« Dire le néant « est » est contradictoire dans les termes, sans doute. Mais rien que là. Nous n’avons, touchant le néant, que des obstacles de mots. […] Le rien n’est pas inaccessible. Il est ce qui se dit dans ce qui est, sans être rien de ce qui est. » 

Forme personnelle aussi : les textes s’enchaînent en une démonstration logique, du moins en apparence, pour renaître au cœur de la poésie, comme un long poème. Et parfois, des éclats bouddhistes rejoignent Silesius ou Heidegger. Travaillant le néant, Munier affirme l’amande même de ce qu’est la poésie : un état de reconnaissance de la pleine réalité de la vie, le fait de vivre en mourant et de mourir en vivant. Une réalité pleine et entière qui nous échappe sans cesse si nous n’y prenons garde. C’est cela la vision, celle de la pleine et entière réalité, vision de laquelle l’homme Munier est sorti émerveillé. Et en effet, celui qui voit la vie en son entièreté, et la mort en son entièreté, et non plus comme deux choses contradictoires, celui qui du moins voit le complémentaire en ce contradictoire apparent de vivre et de mourir, celui-là ne peut que s’émerveiller. Un peu comme l’enfant qui trouve une réponse à une question. Vision est un texte qui n’a pas fini d’accompagner ses lecteurs à venir.

Roger Munier est né en 1923, un 21 décembre, et décédé en août 2010. De formation philosophique et théologique, il a travaillé la matière du précipice, à la frontière précise entre le visible et l’invisible. En cela, Roger Munier, dans tous ses écrits, était avant tout un poète. Directeur de l’extraordinaire collection L’espace intérieur chez Fayard, traducteur. Ses livres, souvent inclassables selon les imbéciles critères contemporains, apportent un son nouveau, à la lisière de toutes les catégories dites littéraires. Arfuyen, éditeur fidèle, a publié Roger Munier durant trente ans.

Vision
Texture (06/01/2012), par Max Alhau

 Ce livre de Roger Munier, décédé en 2010, représente le testament de l’écrivain. Il est constitué de trois parties : « Vision » , publié dans le Cahier Roger Munier aux éditions du Temps qu’il fait en 2010, « Amen » et « Néant » , textes inédits.
 Dans ces pages, Roger Munier se livre à des réflexions, des méditations tournées vers deux thèmes qui ne cessent de le hanter : le Néant et le Rien, d’où le recours au paradoxe, à la dialectique. Le Néant, chez Roger Munier, fait figure d’élément central dans sa pensée. Et même s’il constate que « le néant, on ne peut rien en dire, pas même le penser, et moins que Dieu. Signe qu’il est, de tout, la Chose la plus reculée, d’un recul suprême », il n’en continue pas moins sa quête spirituelle, sa réflexion profonde, laquelle s’attache au « rien » qui accompagne l’écrivain dans sa marche.
 C’est ainsi que, tout au long de ces pages, la pensée de Roger Muniers’enrichit de ces « visions » sur ces deux sujets. Le paradoxe est souvent manié avec force pour dire son incertitude quant au pouvoir du néant : « Je n’attends que mon anéantissement. Sans rien attendre de mon anéantissement. » Mais bien souvent c’est à des tentatives pour cerner ce qu’est le néant que Roger Munier a recours. Nombreuses sont les définitions qu’il apporte sur le néant sans cesse confronté à l’être : « Le Néant ne nous demande rien que d’être aussi peu que possible et finalement de n’être pas. » De là également les rapports qu’il établit entre le néant et le Rien : « Le Rien ne nie que pour reprendre en soi. Non pour seulement détruire, biffer, éliminer, mais pour a-néantir. » D’où aussi ce sentiment d’un mouvement perpétuel conduisant au néant : « Tout meurt, s’abolit et renaît, pour de nouveau s’abolir, à tout instant. » Quant au Rien, il donne lieu à ce constat : « On est sans pouvoir sur le Rien. C’est lui qui a pouvoir sur nous, étant pouvoir, le Pouvoir. » Alors, dans cet élan vers ce qui nous demeure inconnu, Roger Munier se confie à cette autre forme de Néant qu’il n’a cessé de chercher : « J’évolue, ou cherche à évoluer, ne fût-ce que part instants, dans le Néant. Mais c’est le Néant de Dieu », comme si ces mots étaient l’ultime message de Roger Munier tourné vers un autre monde que la pensée peut parfois entrevoir.

PETITE ANTHOLOGIE

Terre sainte
(extraits)

 Quelque chose nous appelle, nous interpelle et peut être nous oblige. Mais est ce bien la parole ? Ce qui nous appelle ne nous requiert peut être qu’au silence, à son silence, à son mutisme.


 Écho, juste et seule voix, obsédante rumeur.
 L’écho redit. L’écho répète. Il répond dans le même. Il répond dans l’absence.
 Voix répondante sans réponse au lieu de l’absence. Qui répétant la question et la question de la question, peu à peu la réduit, l’exténue, l’abolit dans l’élément du Même. 


Éden
(extraits)

Arrête-toi, oui, contemple,
mais ne t’attarde pas.
On ne peut être que hélé,
au passage.


Tout s’efface aussitôt,
s’efface en apparaissant.
Si peu que tu le fixes,
aussitôt se perd en soi.


Un homme entre dans le paysage.
L’émeut.
– Le dérange.


Quand les hauts nuages lents
s’avancent,
avec eux s’avance
l’inexorable calme et lent.


Requiem
(extraits)

 La mort n’est peut-être qu’un départ, qui n’est jamais et sans fin qu’un départ.


 Si les morts ne sortent pas du monde, ils s’y perdent, s’y abîment. Et ainsi le perdent lui-même et l’abîment.


 Les morts ne savent pas la mort – comme les vivants que nous sommes ne savent pas la vie, étant seulement des vivants.


 Il faut que le corps se repose. Que l’esprit se repose. Et le cœur. Que l’amour se repose.


 Mort : la dernière et suprême fatigue, insurmontable, insurmontée.


 Quand viendra la mort, il n’y faudra plus penser, pour qu’elle soit la mort.
 Il faudra ne plus penser.


Exode
(extraits)

 Tu règnes là bas, te perds là bas, infime... Ailleurs toujours que là où nous sommes. À l’écart.
Se peut il que nous ne vivions qu’en nous gardant de toi ? Qu’en conjurant ta puissance inverse ? Mais est ce même te conjurer que de ne pouvoir respirer que sans toi ? Aller, venir et savoir et vouloir dans l’étrange déni, que si tu t’abstiens et restes dans la distance ? (…)
 Qui donc es tu, au loin, au proche, insaisissable ? Et à Qui m’adresser ? Vers Qui me tendre ou Quoi, si tu n’existes pas, si ton pouvoir, ton seul empire sont de ce qui n’existe pas ? La beauté même, pourtant fragile, me détourne de toi. Oui, son éclat t’offusque. Rien ne t’indique autrement que par excès, nulle puissance. Tu t’absentes du moindre souffle. Toute forme surgie te réfute, qui n’est là que par ton abandon. Le monde est ton départ, depuis toujours. Le monde est ton désert. Mais si tu l’as quitté pour qu’il soit, tu n’es pas ailleurs non plus. Tu n’y es pas et tu n’es pas ailleurs : simplement tu n’es plus. C’est dans l’écart et la biffure qu’il faut te chercher. Dans le rien.


Dieu d’ombre
(extraits)

 

 Être au monde comme n’y étant pas, c’est une façon d’être au monde : d’être au monde comme n’y étant pas.
 C’est désirer d’en sortir, tout en y étant. Avoir désir, rien que désir mais constant, d’en être affranchi. Une façon d’être en exil en épousant les coutumes du pays. Lesquelles renforcent d’autant plus le sentiment d’exil qu’elles sont pleinement épousées.
 Et ainsi épousées, autrement s’éclairent, par la nuance de l’exil.

 Je ne parle de Dieu que pour qu’Il me parle. Me parle dans ce que je dis de Lui, qui ne dit rien, ne me dit rien autrement que là…

 Je n’ai refuge en rien : c’est-à-dire en Dieu.

 
Adam
(extraits)

 … Il est dressé, face à la morne étendue, seul et là. Il dit : Je suis, ramassé dans son être soudain, un être plénier, atteint d’un coup, sans croissance préalable.
 Il s’étonne d’être, presque s’en effraie, étreint dans son fond obscur par le saisissement d’exister. Savoir l’être, savoir son être, ne va pas de soi. Il a ce savoir d’emblée, égal à lui-même, en surgissant. Il n’a pas commencé, n’est pas venu à soi. Dès le premier instant, il est soi, achevé dans sa forme. (…)
 Il frémit à cette rencontre inaugurale avec la terre qui le vit naître et qui sera finalement son lot. Car il n’est pas au départ apparu dans un jardin, mais dans un lieu sévère et désertique. Plus encore : il ne fut pas tiré, modelé d’un beau limon, mais de la maigre poussière qui portait en germe son destin d’abandon, comme il lui sera dit : « Car poussière tu es et à la poussière tu retourneras. » (…)
 Il le voit et sent, à distance. Et bientôt prend distance de lui. Découvrant sa propre distance par rapport à lui et, dans ce rapport peu à peu pressent son être, à part. Pressent son esprit, son âme, son reflet divin. Et soudain sa solitude abyssale.
 Il est seul de son espèce, sans égal, sans rien « face à lui » qui l’aide à l’assumer. Il ne tient qu’à la terre, d’où il vient, et qui le reprendra. Il est terre, mais sans racines profondes en elle.
 

Les Eaux profondes
(extraits)

 Tout ce que je n’ai pas été aussi m’habite. J’en suis fait, comme de ce que j’ai été.

 Il y a un autre en moi qui demande et demandera toujours à être. C’est cette demande qui me fait moi.

 Tout le malheur de l’homme vient d’une longue enfance qui lui fit croire, entre autres, des choses qui ne sont pas. Et brouillent ce qui pourrait être une froide splendeur adulte, dans le monde féroce et beau. Adam, le premier homme, n’eut pas d’enfance. C’est par là qu’il fut l’Homme.

 L’ailleurs n’a pas d’ailleurs. Il est l’ici de soi. Immense ici sans frontières, qui peut couvrir tout ici.

 Tout ce que je ne vois pas, n’entends pas, ne touche ni ne sens – autant m’accompagne.

 Est-ce chose d’homme, ce qui me saisit, par instants m’étreint ? Uniquement chose d’homme ?

 Nous n’en savons pas plus de Dieu que Dieu sans doute n’en sait de Soi.

 Oublier Dieu, c’est être avec Lui, plus sans doute, et indiciblement, que lorsqu’on y pense. Où c’est d’abord nous, et si faiblement, qui pensons.

 Il n’y a mort que parce qu’il y a fin. Toute chose, dans le fini, a une fin. Le soleil même finira. De toutes ces fins, Dieu est la Fin.

 La vie n’est que la vie. Si pleinement, si seulement la vie, qu’elle implose et se défait en soi. Qu’elle est déjà comme un néant.

 Le vent, depuis toujours, parle comme vent. Depuis toujours sans qu’on l’entende.

 Ce n’est pas l’« être » qu’il faut atteindre, c’est l’évidence. Sans l’homme, les choses n’ont que cette évidence nue. N’ont d’« être » qu’à notre contact, comme une contagion.

 Le Dieu n’est jamais Dieu. Dieu n’est jamais « Dieu », pas même pour Lui-même.


 Serrer au plus juste – quoi ? On ne sait. Sinon on ne chercherait pas à le serrer au plus juste.

 


 Ce n’est pas moi qui vieillis. C’est mon corps qui, peu à peu, devient un corps sans moi, jusqu’au dernier et définitif abandon.

 Le néant n’est pas d’ailleurs ou d’après. Il est dans l’être où il sévit, ne peut que sévir. Dans la négation si constante au niveau du langage. Dans tout ce qui retranche, en art. Dans les morsures innombrables de la vie. Il est là, non dans l’être grinçant, dans le là.

 Avant la conscience, il dut y avoir, il y a encore, un se-sentir-là. L’animal est là, sans se sentir là.

 Je commence à devenir mon nom. Pour n’être plus un jour que mon nom.

 Quand je cesse d’écrire, un peu vide, égaré, je me retire de quoi ?

 Nous servons. Ce qui est à servir ne nous dit pas comment. Nous servons sans savoir. Sans savoir même que nous servons.