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Monologue depuis le refuge

 Sous le titre générique de Monologue depuis le refuge, ce sont en réalité deux recueils que Didier Ayres, auteur de Nous (William Blake, 1997) et de Le Livre du double hiver (Arfuyen, 2003), livre ici au public. Au demeurant, les deux sont étroitement appareillés l’un sur l’autre, sauf à ce que le second se déploie en de plus longues respirations, en un plus ample phrasé. L’ensemble se caractérise bien, en tout cas, comme un « petit livre de patience ».
 
Petit par les dimensions seulement, car, entre les dits les silences se devinent considérables. Par son caractère acéré, comme par le silence, justement, qu’elle génère, l’écriture de Didier Ayres fait songer à celle d’Angélus Silesius, et l’on se trompe d’autant moins dans cette appréciation que l’auteur lui-même (même s’il ne dit pas ici) revendique volontiers cette ascendance littéraire et spirituelle.
 Écriture au compte-goutte que celle-ci, et d’une étonnante fidélité à enregistrer la moindre locution intérieure. Sans aucune coquetterie introspective, mais avec l’exactitude de l’instantané, l’auteur nous fait entrer dans son débat existentiel qui est d’abord sa confrontation à l’acte d’écriture lui-même, avec son hésitation fondamentale et son habituelle obscurité : Une fois l’orgueil d’écrire abandonné, reste l’écriture (p. 17). Mais l’écrivain n’est ici, s’il se peut dire, que la transcription continue de l’homme. Car c’est bien comme homme, et comme homme contemporain, que Didier Ayres livre ses « notes », en s’astreignant – ascèse pour lui-même autant que pour le lecteur – à laisser émerger une durée très intime et pleine de questions.
 Contemporain, il l’est par son inquiétude et par l’aveu détaillé qu’il en fait, par une certaine manière candide et laconique à la fois d’exposer son humanité même. La nôtre, puisque, en réalité, c’est au monologue de son époque que l’auteur sert consciemment de porte-voix, un peu comme un acteur antique : « Faire la page est un grand théâtre de pierre » (p. 112). L’honnêteté jamais démentie de ce livre, ligne à ligne, en fait un livre profondément fraternel, une espèce de service rendu et qui appelle la gratitude : « Je crois qu’il est bon d’être homme. Nous avons le génie, ce petit peu de transcendance qui nous est accordé » (p. 27).
 Sans doute est-ce cette modestie existentielle qui rend capable d’entendre le « chant pierreux des choses » (p. 13). Bref, il fait bon passer, avec Didier Ayres, une saison en inquiétude – celle de tant de nos contemporains, la nôtre, si nous sommes honnêtes –, et de voir se révéler, comme une délicate récompense de « cet affût, le jeune buisson, la très brève brindille, l’épi vert, et cela, pour l’éternité » (p. 25). Dans le titre de ce livre, on aura soin de remarquer le mot depuis : il est essentiel. On n’écrit bien qu’à distance, et cela n’est pas affaire de style seulement, mais, beaucoup plus radicalement, de pertinence.
 Dans sa postface, le poète et ami Jean Maison témoigne de la première impression reçue de cette œuvre austère, avant même sa parution, et la caractérise à merveille : « … j’ai déchiffré les manuscrits, retrouvant d’emblée cette hésitation intelligente, cette sincérité sans complaisance ni intimidation de l’âme. Ce poème vital délivre une parole contenue avec douceur, ouvre la cage aux fauves, pour les rendre à leurs forêts primitives. L’heure donnée est celle de l’élévation qui traverse les chagrins les plus installés […] Voici donc les minutes d’un procès, une inquisition platonique qui opère une pesée sensorielle et libère la parole inventive » (p. 115-116).
 Décidément, les éditions Arfuyen ont manifesté leur grand sens du discernement littéraire et spirituel en assumant la publication du « livre véridique » (p. 117) d’un homme qui peut déclarer, l’ayant achevé, que sa « table est restée fidèle et claire » (p. 112).