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Mon dernier corps

 Lors de la présentation de cet ouvrage au Palais du Rhin à Strasbourg, Michel Volkovitch et Vladimir Fisera, ont rappelé qu’aucune femme n’avait obtenu le prix Nobel en Grèce, c’est dire la place que prend aujourd’hui Kiki Dimoula. Née à Athènes en 1931, elle a bâti une oeuvre singulière et forte couronnée par l’Académie grecque dont elle est membre depuis 2002 et par le premier Prix d’Etat en 1989. L’auteur est aujourd’hui considérée comme la « petite sœur méditerranéenne d’Emily Dickinson ».
 Dès la lecture des premiers vers écrits par Kiki Dimoula, un charme mystérieux et envoûtant opère chez le lecteur car à l’instar d’une pythie, elle possède l’art de décrypter et de traduire les signes de l’invisible. Quand Kiki Dimoula déclare sur un ton qui semble enjoué : « Non, pas la mort, je ne veux pas que la mort / entre au matin dans la végétation des mots », on imagine cette femme belle et altière au milieu des figuiers, du thym et des cyprès à danser et à badiner entre ciel et terre avec sa mort qui l’accompagne dans sa vie et dans chacun de ses poèmes.
 À la fois joyeuse, parfois même drôle, la poésie de Kiki Dimoula se situe dans un entre-deux où le sujet le plus infime renvoie à la mort et au néant.
Le poème virevolte, il est dansé sur une musique intérieure qui n’est autre que la voix du poète qui interpelle les disparus, un Dieu incertain ou un autre moi enfoui dans les sables de l’oubli : « Dépeuplement. / Personne ici, ou là, ou là-bas ? / Personne ? »
 Et toujours, l’auteur nous fait goûter du bout de ses vers à cet humour plein de fantaisie souvent teinté de noir qui oscille entre l’innocence de l’enfance et la clairvoyance visionnaire : « Je pensais me cacher / à l’ombre de cet arbre / dans la maison de famille des cigales » Mais plus loin dans le même poème, Kiki Dimoula en vient à décrire de manière brutale et totalement inattendue la « chaleur nécrophile » qui envahit les lieux évoqués et qui jette son ombre noire et lourde de sens sur le texte.
 On l’a déjà dit, les poèmes de Kiki Dimoula s’apparentent à une danse avec la mort, ils contiennent en eux le miel et le fiel de la vie. En les lisant on boit tout à la fois la ciguë de Socrate et l’hydromel des dieux. Les images éblouissantes nous arrivent charriées par d’immenses lames de fond qui semblent porter en elles les fragments d’une humanité dont la violence trop contenue nous amène sans cesse au bord de la rupture : « Automne étranger violant/ des étendues prostituées ». Les métaphores se multiplient et se font l’écho d’un inconscient collectif relayé par la voix du poète :" l’euthanasie de l’écume" ; « L’éclat plante ses dents partout », « Peut-être le temps veut-il / courir plus vite qu’il ne court. / Promesse qui réjouit la poussière. »
 Quant aux objets, ils ont comme dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, des pouvoirs magiques qui défient les sens et la raison : « Les bras du fauteuil / prennent subconscience (...) car même les bons fauteuils le savent, / tout rêveur est secoué : on a même vu des rêves / qui nous flanquent par terre. » Il va sans dire que la poésie de Kiki Dimoula est renversante dans le sens où elle ne ressemble à aucune autre : « Ma voix est basse, lointaine / comme le savoir et la peur », « Ma voix est un escabeau pour paroles fatiguées, / pour conclusions qui reviennent vaincues. »
 À n’en pas douter, la voix de Kiki Dimoula porte en elle d’autres voix qui la traversent. La Grèce, paradis des poètes, compte avec elle une figure majeure d’une radicale nouveauté dont l’écriture évidente et toujours en déséquilibre nous livre dans le même temps des « phrases corbillards » et dans « La parole qui crie, un Narcisse ».