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Henri MESCHONNIC

(1932 - 2009)

 Henri Meschonnic, qui nous a quittés récemment, est surtout connu pour son travail de philosophe et de linguiste. Citons : Le langage Heidegger (1990) ; L’utopie du Juif (2001) ; Spinoza poème de la pensée (2002) ; Un coup de Bible dans la philosophie (2004) ;  Le nom de notre ignorance, la Dame d’Auxerre (2006) ; Dans le bois de la langue (2008) ; Pour sortir du postmoderne (2009).
 En linguistique : Pour la poétique, qui comporte cinq volumes : I – Pour la poétique, II – Epistémologie de l’écriture, Poétique de la traduction, III – Une parole écriture, IV – Écrire Hugo,V – Poésie sans réponse (Gallimard, 1970 à 1978).
 Dans le domaine de la traduction, Henri Meschonnic a entrepris une nouvelle et magistrale traduction de la Bible dont on rappellera les derniers volumes parus chez Desclée de Brouwer : Gloires, traduction des psaumes, (2001) ; Au commencement, traduction de la Genèse (2002) ; Les Noms, suivi de l’Exode (2003) ; Et il a appelé, traduction du Lévitique (2005) ; Dans le désert, traduction des Nombres (2008).
 Mais Henri Meschonnic est également – et peut-être surtout – l’auteur d’une œuvre personnelle de première importance : nourrie de ses recherches théoriques, elle frappe par une écriture libre et inspirée. On citera : Dans nos recommencements (Gallimard, 1976), Voyageurs de la voix (Verdier, 1985) et Je n’ai pas tout entendu (Dumerchez, 2000). L’ensemble de ses derniers recueils de poèmes a été publié aux Éditions Arfuyen. Un numéro spécial a été consacré par la revue Faire Part à l’œuvre de Henri Meschonnic sous le titre Le poème Meschonnic.
 Henri Meschonnic est né en 1932 à Paris, de parents juifs russes venus de Bessarabie en 1924. Il y a ensuite la guerre et la traque. Puis des études de lettres.
 Un passage de huit mois dans la guerre d’Algérie en 1960. Premiers poèmes dans Europe en 1962 : Poèmes d’Algérie
 Linguiste, il enseigne à l’université de Lille de 1963 à 1968, puis, de 1969 à 1997, à Paris 8.
 Henri Meschonnic a reçu en 1986 le prix Mallarmé pour Voyageurs de la voix. Il est membre de l’Académie Mallarmé depuis 1987.
 Il a été distingué par le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en novembre 2005, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 1ères Rencontres Européennes de Littérature en mars 2006.
 Il est mort le 8 avril 2009.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Puisque je suis ce buisson

Tout entier visage

Et la terre coule

De monde en monde

Demain dessus demain dessous

L’obscur travaille

Le sacré, le divin, le religieux

REVUE DE PRESSE

Et la terre coule
Aujourd’hui poème (05/01/2006), par Claudine Helft

 Porteuse du navire "homme", la terre "coule" au travers des poèmes d’Henri Meschonnic.
 Ne nous y trompons pas ; ce n’est pas par inadvertance que l’auteur a choisi un titre, lequel à lui seul pose une interrogation à laquelle il ne répond que partiellement ; notion de temps, bien entendu, de la place de l’homme dans l’univers, et ce rapport plus étroit de la solitude de l’être humain avec celle où tout commence et tout finit : la terre. (...)
 Ce livre, au langage d’une simplicité choisie, voulue, forte me semble l’un des plus beaux écrit par Henri Meschonnic, peut être parce que « comme on est en état de nuit nous sommes en chemin de lumière l’illisible nous veille » et l’étoile guide nos mots, et le silence de nos mots, nos silences dans les mots et non autour des mots.
 Ce n’est pas le fait du hasard certes si celui qui a écrit des milliers de pages nous en ouvre (offre) ici quatre-vingt-dix afin de le suivre, « le temps sous nos pieds »... « et nous avons marché, marché plus d’une vie une vie une vie plusieurs vies » (...) Pas un hasard non plus si celui qui questionne devient ici « l’inconnu /qui arrive au sens », si les derniers mots de son recueil nous livre un ultime secret : « tous mes mots /sont pour la vie ».

Tout entier visage
Nouvelle Revue Française (01/01/2006), par Gérard Bocholier

 Parallèlement à ses célèbres essais de linguiste, Henri Meschonnic poursuit une oeuvre poétique, commencée avec Dédicaces proverbes en 1972.
 Tout entier visage (Arfuyen) fait la meilleure place au moindre mot, mais le mot aujourd’hui se dérobe, même le silence n’est pas sûr, et le poète semble à la dérive entre deux écueils. « je ne sais plus qui parle qui couche se lève dans ma bouche se taire n’est pas assez parler est de trop je me cherche entre les deux comme pour voir les yeux se ferment mais je te trouve je n’ai plus besoin de dire »
 L’oreille pleine du bruit du monde, le poète attend, comme savant de ce qu’il ne sait pas, possédant des mots pour se taire, nous disant parfois son mal à pressentir ce qui vient, « à vivre tant d’infini ». Ce sont tous ces aveux repris, fragmentaires, glissant sur le fil des regards et des instants, qui nourrissent le livre. Henri Meschonnic les délivre avec une attention également juste pour les moindres soubresauts de sa conscience et pour la langue qu’ils tâchent d’emprunter au plus bas, c’est-à-dire au plus secret. « parce que plus il y a de silence dans un mot plus il va loin sous le bruit des langues »

Et la terre coule
Exigence Littérature (03/05/2006), par Françoise Urban-Menninger

 Dans un entretien avec Jacques Ancet paru dans un numéro hors série de la revue Prétexte, Henri Meschonnic affirmait avec raison : « On perd le poème au moment où on en parle. » Son dernier recueil Et la terre coule laisse parler le poème qui s’insuffle tout à la fois dans l’âme et dans les sens.
 Dans ce même entretien, le poète ne soutenait-il pas que « le travail de la poésie, c’est peut-être de mettre le maximum du corps dans le langage »  ? Dans les poèmes d’Henri Meschonnic, la terre et le sang ont partie liée, ils traversent son corps, irriguent son esprit : « c’est toutes les vies / qui me fondent / et me font de ma mémoire / un bois d’oublis / où je marche / pour mieux m’entendre ».
 Le « bois d’oublis » ouvre à l’âme un espace illimité où « l’infini / s’accroît en nous ». Mémoire et oublis se contractent dans une ambivalence qui crée ce que Bachelard nommait « l’instant poétique ». Dans le « bois d’oublis » où l’auteur marche pour mieux s’entendre, on atteint la référence autosynchrone, au centre de soi, sans vie périphérique : « je deviens / ce que je vois / les larmes du monde / c’est moi ». Le poète transmute la matière dans des mots qui nous traversent comme ils ont cheminé dans le corps du poète. Ils nous irriguent à leur tour, ils coulent en nous car « le commencement du monde c’est / nous en nous c’est tout ce qui / se fait de nous sans que nous / le sachions avec la fête / dans les yeux dans les mains dans / ce qui se passe de nous entre / tout le temps de tous les corps ».
 Ce que l’on ne peut saisir de nous, c’est à dire l’essentiel du je dans l’être, seul le poème peut le faire. Entre le poète et le je, l’intervalle se réduit pour atteindre la source où jaillit le je. Mais le je n’est jamais le commencement, il est toujours le lieu du passage où le langage nous met au monde : « et l’arbre / c’est en moi / qu’il pousse / je continue / en lui ». En allant au plus nu de l’âme, dans l’épure du mot qui s’éclaire dans le même temps qu’il se perd : « j’ombre en avançant dans la lumière », Henri Meschonnic nous tient dans cette simultanéité essentielle où ,seul dans notre je, nous pressentons avec l’auteur dont la voix se confond avec la nôtre que « je n’ai plus à chercher / à comprendre / puisque je suis / moi-même / l’inconnu qui arrive / au sens ».
 Et toujours « c’est le silence qu’on entend », il est l’écho des mots qui nous fondent, il est à la fois la mémoire du monde et le terreau de notre mort où les mots dans le je nous ramènent inexorablement car « ces histoires vivent la mort » cependant que « moi la vie / je marche / de soleil en soleil ».

Puisque je suis ce buisson
Bulletin Critique du Livre Français (10/01/2001), par -

 Henri Meschonnic est au cœur d’une polémique. Michel Deguy l’a accusé, un peu vulgairement sans doute, d’être un sériai Merde la poésie. On n’entrera pas dans la querelle. Le recueil publié par H. Meschonnic, chez Arfuyen, participe d’une poésie mystique. Oubli, attente, mémoire, silence, sens et tremblement du verbe, tels semblent être les termes autour desquels tournent les soixante-dix-huit poèmes de Puisque je suis ce buisson.
 Le lyrisme y affeure, mais jamais il ne cherche à s’imposer : « plus de bruit / dans ma tête monde / que dans tes armées / d’étoiles // pas un cri / mais un silence / de tant de bouches / hors des mots // je suis sorti / de ces bouches / je me tais / dans tous les mots ».
 
Ce qui, sans doute, est te plus remarquable, dans cette poésie, ce sont les liens discrets mais permanents qu’elle entretient avec l’histoire poétique et l’histoire biblique : on sait, depuis Mallarmé, qu’on ne peut faire de la poésie qu’avec des mots ; on sait également que certaines traductions de la Genèse placent le mot au commencement de tout. Et H. Meschonnic d’écrire : « aujourd’hui ce sont les mots / qui se retirent et je reste / au bord des mots je ramasse / des cassures du temps roulées / dans la mémoire / lisses / comme nous / je les garde dans ma main / pour me souvenir / et nous ». 
 
Qui est cet autre qui permet au poète de dire nous ? On ne le saura jamais et c’est en cela que le lyrisme reste à la fois discret et sensible. Toutefois, on ne peut s’empêcher de sentir une sorte d’essoufflement de l’écriture : la brièveté des vers, la retenue perpétuelle du souffle y contribuent : « nous n’avons que les mots où / nous tenir / nos / mots / nos / mains / et la tête terre tourne ». Mais il y a des vers qui sont d’incroyables réussites en leur simplicité : « aujourd’hui j’ai rencontré / une petite joie je me suis / fait aussi petit qu’elle pour / être l’instant qui en est plein ».

Puisque je suis ce buisson
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/2002), par Jean-Pierre Jossua

 Henri Meschonnic, auteur bien connu d’ouvrages de poésie, de poétique, de traductions152, d’essais philosophiques et politiques, a donné à Arfuyen un volume remarquable, au titre assurément biblique : Puisque je suis ce buisson (« je brûle sans me consumer / puisque je suis ce buisson »).
 On est saisi d’emblée par un ton poétique personnel et neuf, par le jeu de figures couplées de manière énigmatique et néanmoins très suggestives : étrangement, elles nous laissent en suspens et en même temps nous fascinent. Ainsi un je à la fois transcendant et sous-jacent et un autre je (fragile, presque évanescent : p. 69-70, 89) qui échangent leur rôles ou sont liés par leur immanence réciproque (p. 26-27) ; un je et un je, par dédoublement ; un je et un nous (ou un vous, ou les autres) ; un je et les paroles ou les mots comme vis-à-vis ; un je (masculin) et un tu (féminin). Binômes dont on ne cerne, dont on n’isole les termes que très difficilement. Avec beaucoup de notations sensibles, aiguës, de l’état du corps (p. 11, 51), d’instants (p. 4, 77), ou du rapport à un temps instablel55 et qui n’est pas tout à fait différent de soi-même (p. 74). Le plus mûr, peut-être, c’est le rapport à sa propre parole, à ses mots, à son langage ; le plus clair, l’interdépendance entre soi et autrui (p. 34) :
 [...] peut-être sans le savoir 
 nous ne sommes que les syllabes 
 de mots que nous commençons 
 mais nul n’a la phrase entière 
 le sens c’est seulement des bouts 
 de sens que nous sommes ce qui 
 manque
 pour faire la phrase c’est chez 
 l’autre, l’autre l’autre

Tout entier visage
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (10/01/2006), par Jean-Pierre Jossua

 Henri Meschonnic écrit « en difficile » comme un linguiste et subtilement comme un talmudiste. C’est donc une surprise de découvrir que sa poésie est très simple, mais non pas banale ou blanche, car il y a un travail sur les mots, les mètres, le son, le rythme. Pleine de vie concrète, elle l’est aussi de silence dans les mots et de transcendance103. On y célèbre l’amour du couple (p. 9, 53, 63...), l’infini en soi (p. 37, 38, 91...), la présence en soi de tous les êtres qui nous ont précédés (p. 24, 25-26...) et surtout les « autres » à qui on a mal, qui ont tout perdu, tous ces êtres (p. 11, 17, 87) avec leur corps dont « chacun / est un soleil / je le sais / puisque je vais / de lumière / en lumière à / chaque rencontre » (p. 18).
 Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est la louange du silence, qui devient une véritable théologie négative : « qui met son silence dans ses / bras en dit plus que celui / qui pousse les mots / je l’entends je continue / de l’entendre la voix qui / s’ensilence / est la plus forte [...] » (p. 7) ; « moins je sais / mieux je comprends » (p. 10) ; « plus il y a de / silence dans un mot plus il / va loin sous le bruit / des langues » (p. 61) ; « se taire au milieu des mots / c’est notre histoire / dans la voix / le silence a la parole » (p. 65). C’est « le silence dans la parole » d’André du Bouchet, car si « parler est de trop », cependant « se taire n’est pas assez » (p. 65), et « non / pas tout entier silence / si la pensée même sans mot / est un murmure / [...] / j’attends / pour l’entendre je / me tais » (p. 68) ; « Je suis vide / pour t’accueillir / je suis nu / pour te vêtir / j’ai des mots / c’est pour me taire / comment pourrai-je / porte / ouvrir / à ce que je ne peux pas / même / nommer » (p. 72). Enfin, comme Jean de la Croix : « [...] moi je sais / le silence / est celui qui joue / musique » (p. 74).
 À cela, il faut ajouter les passages de l’inconnu dont il est dit quand le mal est à son comble : « ce n’est plus moi qui / parle / c’est l’inconnu / en moi ». En moi ; seulement de moi ? Sans doute non, puisqu’avec la peur, il y a « la douceur de tenir / l’inconnu main dans la main » (p. 47), et aussi c’est « l’inconnu que nous cachions / et dont les visages des autres / sont le visage / celui / que je cherche ou qui me cherche » (p. 83).

Reconnaissance d’Henri Meschonnic
L’Arche (03/01/2006), par Jacques Éladan

 Bien qu’Henri Meschonnic soit reconnu comme l’un des plus grands intellectuels de notre époque par de nombreux universitaires européens et asiatiques, il n’a pas encore en France, auprès du public et des médias, l’audience de Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Der-rida. Sans doute parce que les faiseurs d’opinion se sont sentis incapables de classer son œuvre intempestive sous une étiquette en « isme ». C’est pourquoi il faut espérer que la publication, sous le titre Henri Meschonnic, la pensée et le poème, des Actes du colloque organisé autour de son œuvre à Cerisy-la-Salle, en juillet 2003, sous la direction de Gérard Dessons, Serge Martin et Pascal Michon, lui assurera la reconnaissance du grand public concerné par une pensée subversive qui, en rétablissant la relation entre poétique, éthique et politique, vise à inventer une véritable démocratie « qui permette à chacun et à chaque groupe de vivre pleinement leur indivi-duation tout en leur garantissant la possibilité d’agir avec et sur les autres ».
 Qu’elles portent sur la poétique, les poèmes, les traductions bibliques, la théorie du rythme ou l’anthropologie historique du langage, toutes les communications insistent sur l’unité de l’œuvre de Meschonnic, qui réside dans l’affirmation que la théorie critique du langage, en transformant notre matière de penser, aboutit à une transformation de la vie et de la société. Meschonnic a rétabli en effet la notion de continu entre la pensée et le corps, l’individu et la société, l’oral et l’écrit, le langage poétique et le discours ordinaire, contre les tenants du dualisme du signe, structuralistes ou sémioticiens, qui en privilégiant le discontinu entre ces réalités n’aboutissent qu’à des oppositions stériles. Dans la plupart des communications, on a aussi insisté sur le fait que ses traductions bibliques sont à l’origine de la théorie révolutionnaire du langage de Meschonnic, qui a découvert dans la Bible que le sens est inséparable du rythme. L’écoute du rythme hébraïque lui a permis de restituer la pa-
rôle biblique, hors de toute sa-cralisation qui a été une perversion dans la mesure où elle n’a servi qu’à légitimer le pouvoir théologico-politique.
 Comme, chez Meschonnic, la théorie et la pratique sont intimement liées, on peut trouver une illustration de sa poétique dans son dernier recueil, Tout entier visage, dans lequel, à travers la célébration du visage de l’aimée, le poète affirme sa foi dans la vie unanime : « Tout entier tous les visages ». Chez Meschonnic, le visage n’est pas le lieu de la révélation d’une transcendance religieuse, comme chez Levinas, mais la promesse d’un bonheur terrestre : « vivre corps à corps ». Cette célébration de la vie est faite avec une écriture irradiante d’images neuves, car pour Meschonnic chaque poème exige un langage inouï.

Tout entier oreille
Aujourd’hui poème (06/01/2005), par Jacques Ancet

 Henri Meschonnic continue. Ou, plutôt, il recommence, à chaque poème – à chaque fragment du poème qu’il ne cesse d’écrire de livre en livre et qui est le poème de cet inconnu qui ne cesse de le traverser. Tout entier oreille, comme il se dit « tout entier visage », en écoutant parler en lui son silence, il le voit. Car, dit-il, « il faut / apprendre à voit par l’écoute ». Et ce qu’il voit, ce n’est pas le spectacle arrêté du monde, des images, mais un mouvement invisible et sans fin qui est celui de la vie même : 
 partout où je me tourne je 
 ne dois pas bien voir je ne 
 vois pas ce que je vois je vois 
 la joie de tout voir malgré 
 tout ce que je ne veux pas voir 
 j’ai quelque chose dans ma vue 
 je ne vois que de la vie
 Poésie de l’intime, cette poésie s’est faite, par approfondissements successifs, poésie de l’intime extérieur. C’est pourquoi « tout entier visage », tout entier ouvert à ce qui l’entoure, le poète est « tout entier tous les visages », son regard, tous les regards, sa voix toutes les voix, son corps tous les corps : « alors ce n’est pas moi qui / vois / c’est les yeux de tous les / corps / qui voient par moi ». Le sujet n’est donc pas clos sur sa propre identité : il ne sait pas qui il est, d’où il vient, parce qu’il est le passage d’un bruissement de foule en lui, qui voit par ses yeux, bouge dans ses gestes, parle par sa bouche :
 Je suis l’enfant je suis la 
 foule qui pousse ses mains 
 comme un arbre 
 sort de moi
 et plein de cris je m’ouvre 
 sans comprendre 
 ce qui vient
 Alors, si la poésie est la vie dans la voix, c’est au sens où elle est « toutes les vies » et donc au sens où je est tous les je. Au sens où le poète est celui qui « réinvente / l’anonymat. » D’où cette gaieté tonique qui, malgré l’angoisse, la peur inhérentes à toute existence, porte le poète au-dessus de lui-même : « je sais pourquoi / chaque vie qui / passe me fait / rire rire et rire / c’est parce qu’à toutes ces vies / j’ai une vie de plus dans ma / vie ».
 
Avec Tout entier visage, se prolonge une quête où « vie », « voir », « visage », « voix », « veiller », « venir », « vide », « voyage »... passent l’un dans l’autre, existent l’un par l’autre. Et c’est une signifiance qui, d’éclats en éclats – de cailloux en cailloux que, tel un autre Petit Poucet, le poète sèmerait devant lui – ne cesse de nous ouvrir à la vision d’un monde écouter et voir, dedans et dehors, corps et paysage ne font plus qu’un. Et c’est l’émerveillement : 
 j’ai vu j’ai vu on était 
 des petites parts du temps prises 
 dans le soleil tant ce qui 
 était à voir faisait de 
 nous des fragments de lumière 
 fondus l’un dans l’autre le 
 paysage dans le corps 
 le corps dans le paysage 
 comme on n’avait jamais vu

Le regard en dedans d’Henri Meschonnic
Aujourd’hui poème (06/01/2005), par Bernard Mazo

 Ce diable d’homme a tant écrit d’essais sur le langage, la parole poétique dans tous ses états, revisité la Bible, Spinoza, il a tellement ferraillé contre les fausses gloires, mis à nu quelques clercs, qu’on en oublierait presque qu’il est d’abord et avant tout un poète, et non des moindres. En effet, Henri Meschonnic ne nous donne-t-il pas à lire avec Tout entier visage (Éd. Arfuyen) son onzième recueil de poésie ?
 On entend ici une voix tout à la fois tendue et jubilatoire, tendue lorsqu’elle affronte le mystère sans fond d’une parole poétique qui, à la fois se donne, et se dérobe, lorsqu’elle salue ce silence habité, indicible du silence qui vibre entre les mots, jubilatoire lorsqu’elle célèbre la vie, notre présence aveugle au monde, chante l’amour dans un registre des plus allusifs. « j’entends/ce qu’on n’entend pas / je sais qu’on ne l’entend pas / que je suis seul à l’entendre / ce sont les choses à venir / et je les ai dans ma bouche / mais je ne sais pas les saisir ». 
 
N’est-ce pas là tout à la fois, le don et la malédiction du poète authentique que de se heurter sans cesse à cette difficulté de saisir l’insaisissable dans les mailles de son poème ?

Tout entier visage
La Nouvelle Revue Française (10/01/2005), par Gérard Bocholier

 Parallèlement à ses célèbres essais de linguiste, Henri Meschonnic poursuit une œuvre poétique, commencée avec Dédicaces proverbes en 1972. Tout entier visage (Arfuyen) fait la meilleure place au moindre mot, mais le mot aujourd’hui se dérobe, même le silence n’est pas sûr, et le poète semble à la dérive entre deux écueils.
 je ne sais plus qui parle
 qui couche se lève dans ma bouche
 se taire n’est pas assez
 parler est de trop
 je me cherche entre les deux
 comme pour voir les yeux se ferment
 mais je te trouve
 je n’ai plus besoin de dire
 L’oreille pleine du bruit du monde, le poète attend, comme savant de ce qu’il ne sait pas, possédant des mots pour se taire, nous disant parfois son mal à pressentir ce qui vient, « à vivre tant d’infini ». Ce sont tous ces aveux repris, fragmentaires, glissant sur le fil des regards et des instants, qui nourrissent le livre. Henri Meschonnic les délivre avec une attention également juste pour les moindres soubresauts de sa conscience et pour la langue qu’ils tâchent d’emprunter au plus bas, c’est-à-dire au plus secret.
 parce que plus il y a de 
 silence dans un mot plus il 
 va loin sous le bruit 
 des langues

Et la terre coule
La Nouvelle Revue Française (08/01/2006), par Nelly Carnet

 Meschonnic rejoint la poétique et l’éthique du visage développées par le philosophe Lévinas. Il prolonge le précédent recueil intitulé Tout entier visage se doublant de la voix dans le souvenir de Voyageur de la voix paru en 1985.
 L’Autre pourrait s’y inscrire en lettres majuscules tellement il est devenu important dans l’existence et la révélation du poète ou de l’homme. « Je me connais / c’est en toi / je ne me répète pas puisque / je vis / de tous mes moi / tous mes autres / nous infiniment uniques. » Tout le recueil s’inscrit dans la reconnaissance. Se connaître et se reconnaître soi-même en l’autre, autre et autre soi-même, devient un remerciement à cet autre qui offre gracieusement son visage. Les deux instances sensibles sont à déchiffrer dans une perpétuelle énigme. Elles sont un questionnement infini. Le Je et le Tu, encore est-il inutile de leur attribuer une majuscule puisque le poète l’efface lui-même, se rassemblent autour d’un « nous » bienveillant.
 Et la terre coule est le titre de la vie essentielle qui se dit à travers la brièveté et la simplicité des poèmes libres dans l’ombre même de la mort. « La vie est la passante en nous / ( ...) / », la vie est « l’enfant dans nos yeux / le sentir femme de l’homme en nous / le sens de ce qui ne sait pas. » Meschonnic nous présente un corps voyant et pensant aussi concentré sur l’autre que sur lui-même et dans le mouvement de l’aller-retour. « Et les mains aussi elles pensent / chaque plus petite part de moi. »
 Une pointe de juste révolte surgit parfois au milieu d’un poème pour tenter de réveiller les consciences bien-pensantes ou de chacun d’entre nous jusque dans la redondance de certains termes phares. Ainsi ne faut-il plus se taire : « laisser faire / ne fait pas de bruit / se taire / ne fait pas de bruit / mais tout ce silence / de tous ceux qui se taisent / fait un bruit à ne plus vivre / mentir ne fait pas de bruit / mais mentir mentir sur mentir / finit par faire un bruit à ne plus / s’entendre / un bruit de fin du monde/ (...) » Le poète espère réveiller chacun de nous au bien qu’il nomme « offrande ». Il veut écrire ce qu’il « déchiffre », « déchiffrer » ce qui est absent. 
 Le lecteur de poésie finit par se glisser dans la double figure du poète pour qui « à chaque inscription / nouvelle / [il perd] ce qu’[il savait] » pour relancer l’apprentissage. Il se découvre ignorant et nouveau dans une négation qui s’optimise en un véritable être à soi-même où le savoir, la recherche et l’être en perpétuel mouvement se superposent, s’alignent, se suivent.
Si rien n’est jamais acquis dans l’écriture et, qu’au contraire, le poète se découvre ignorant et toujours apprenant, il considère qu’écrire est une ombre illuminante. Meschonnic s’inscrit dans le bonheur de l’écriture et non pas dans sa souffrance. La découverte que tout est à redécouvrir fait partie de cette source heureuse dans la multiplication des sens, existentiels et sémantiques. Le poète n’est fait que de sensations, de mots, d’images et de révélations. En leur absence, il n’existe plus. Ce n’est certainement pas dans les basses réalités véhiculées dans les journaux sur lesquelles peuvent se greffer ces lumières mais dans les fragments presque insignifiants du monde tel que l’oiseau dans le ciel.
 Meschonnic est dans la totalité, et s’il perçoit le fragment de la totalité c’est pour mieux atteindre la totalité par assemblage des fragments ou des « instants » mis bout à bout. Le dernier mot d’ordre n’est pas le moindre en référence aux dieux qui nous disent qu’ « on ne s’aime jamais assez ». Le « on » est-il un « nous » ou un « je » impersonnalisé ? Toujours est-il que l’action du Bien ne peut être étendue que dans l’amour de soi, amour dirigé ensuite vers l’autre ainsi que les derniers poèmes de l’abondance de l’être au monde le figure.

Henri Meschonnic, « en chemin de lumière »
Bleu de paille (05/01/2006), par Jean-Marie Perret

 Henri Meschonnic nous a habitués à une poésie joyeuse et grave, soucieuse en permanence d’écarter lieux communs et malentendus grâce à un doux jeu sur les mots. Polir une humanité qui naîtrait belle et franche d’une parole libre et sincère, transformer en don ce qui semble au départ un exercice solitaire de l’écriture, telle semble la tâche...
 Non pas que soit donnée une harmonie préétablie (« notre vie est en travaux / tout nous est dans un désordre / J’ai l’air avant les paroles », Tout entier visage, p.60). Il s’agit bien plutôt d’affiner notre sens de la langue (« plus il ya de / silence dans un mot plus il / va loin sous le bruit », p.61, ou : « se taire n’est pas assez / parler est de trop / je me cherche entre les deux », p.66). La sensation, la perception même sont l’endroit d’un travail (« partout où je me tourne je / ne dois pas bien voir je ne / vois pas ce que je vois je vois / la joie de tout voir malgré / tout » p.39). Plus profondément, le sentiment du temps joue en faveur du poème, ainsi que la réception d’autrui, l’être-avec-autrui plus justement :
 pas tout entier visage
 non
 tout entier tous les visages
 je n’arrête pas de changer
 comme un instant met au monde
 son autre instant
 et j’ai du mal
 à vivre tant d’infini...
 (p. 38)
 Et la terre coule exploite la même veine avec le même bonheur : « l’instant est notre travail » p.72 ; « seul je ne suis pas entier », p. 81 ; « nous sommes en chemin / de lumière », p.54. Funambulisme, marelle, cloche-pied, l’esprit d’enfance anime la poésie d’Henri Meschonnic. Si toute évidence a son revers, c’est le revers qu’on choisira. Et non pas s’y tenir : sauter d’une idée à l’autre, visiter une famille d’idées fondamentales et réversibles qui ont nom parole-silence, moi-l’autre, un-tous, passé-avenir... Mais le jeu n’est qu’apparent, sous la naïveté affleure la pensée, dans la conscience de ce que parler veut dire.
 A-t-on assez souligné que le travail poétique et celui accompli par Henri Meschonnic en matière de traduction de l’hébreu biblique sont inséparables ? Le poète s’est imprégné de la fine fleur de l’esprit de ces textes vénérables et, sans négliger d’autres figures tutélaires (Lévinas par exemple), son poème s’en trouve tout épanoui.

Je est un âtre
Europe (06/01/2006), par Charles Dobzynski

 Je est un âtre. Ce qui est en je, ce qui est enjeu, c’est notre vie, et cela ne cesse de se calciner pour ne s’arrêter qu’après complète combustion. La cendre qui subsiste ce sont les mots, et de ces mots, phénix, nous resurgissons, quitte à garder les empreintes de nos brûlures.
 Que font les poètes ? Ils jouent avec le je. Ils jouent avec le feu. Ils cherchent à traduire du feu sa langue secrète, sa langue sacrée, qui n’est pas une langue étrangère mais une langue d’étrangeté.
 Écoutons Henri Meschonnic. Rappelons d’abord qu’il vient d’obtenir la très haute distinction du Prix de Littérature Jean Arp (précédemment Nathan Katz), et qu’un hommage lui a été rendu en mars 2006 à cette occasion à l’Université de Strasbourg. On ne saurait se contenter de ne voir en lui que l’essayiste si productif, le poéticien, le linguiste, le traducteur pour lequel nous restituer la Bible à l’état premier, hors la pechblende des exégèses, est une immense aventure et en même temps, la réinvention de sa vie. Que l’on consulte par exemple le dernier en date des maillons de la chaîne, le Lévitique, rebaptisé du titre Et il a appelé (Desclée de Brouwer) qui surprend, mais qui est plus conforme au mode narratif du Livre. On constate alors que dans la refonte du langage biblique, s’effectue une refonte du poète lui-même.
 Après sa plongée dans l’océan de l’Écriture, le poète Meschonnic n’est plus tout à fait le même. Ses deux derniers recueils en témoignent : Tout entier visage en 2005, suivi en 2006 de Et la terre coule, l’un et l’autre chez Arfuyen, forment un admirable diptyque, un poème quasiment ininterrompu, où fusionnent si intimement la pensée philosophique et la poésie que l’on serait malvenu de s’interroger sur le type de l’écriture, alors que cette écriture, succincte, condensée, parfois presque aphoristique, mais constamment forte de sa limpidité, du vocabulaire dépouillé et des litotes dont elle use, est de bout en bout non point un exercice littéraire, mais une manière d’être, une manière de concrétiser une vision de l’être et de l’autre, une manière de capter la vie à la racine des mots.
 L’habitué des textes et des commentaires complexes de Meschonnic ne manquera pas de s’étonner de l’aisance confondante avec laquelle s’effectue le passage du conceptuel au naturel, de la langue savante à la langue du quotidien. Celle-là contient elle aussi le noyau du sacré, dans la mesure où elle met en relief la cohabitation du physique et du métaphysique, du divin et de l’humain. Le divin de Meschonnic n’est nullement religieux. Le poète n’éprouve et ne désigne la transcendance qu’au cours de cette transformation dont la vie commune est l’humble territoire, le lieu privilégié.
 Ce qui change un être, c’est l’autre. Et ce sont tous les autres. D’abord l’être aimé, bien sûr, et tous les visages que l’on s’approprie au cours de l’existence. Les deux livres de Meschonnic sont le journal de bord de ce perpétuel changement, où s’effectue une extension considérable du sensible, au point que le poète pratique l’identification à autrui et au monde vivant comme sa démarche primordiale. Ce n’est pas une variante de l’animisme ou du bouddhisme. Ce n’est pas une idéologie simpliste selon laquelle « tout est dans tout et réciproquement », mais la conscience tendue à l’extrême vers ce qui est en devenir, la conscience que nous appartenons à un système de vases communicants. Ce système n’est aucunement celui du surréalisme qui permet la circulation du merveilleux, par les réseaux des rêves et des intuitions. C’est une approche de la réalité, fondée sur la beauté et la pluralité des échanges. Sur l’accroissement volontaire et prémédité de la voyance que l’on attribuait à Rimbaud, non pas, cependant, par un dérèglement raisonné de tous les sens, mais par une permutation réfléchie de tous les sens.
 Ainsi, lorsque Meschonnic affirme : « La vie / non / mais toutes les vies / à travers moi / et chaque fois /je réinvente l’anonymat », il dépasse la tendance égotiste de tout individu, sans pour autant se diluer dans la foule comme les adeptes de l’unanimisme. Il vise à rejoindre les autres vies, à les capter comme un aimant capte la limaille. Car il y voit un enrichissement personnel, et donc un dépassement de soi.
 L’être est-il en mesure d’échapper à ce qui le harcèle, aux questions les plus angoissantes, les plus obsédantes ? La réponse du poète est à la fois nette et ambiguë : « Ma grammaire a des temps qui / ne sont dans aucun des mondes / que je passe et je repasse /je ne me connais que dans / ce que je ne connais pas / mais là je suis imprenable / même moi /je ne me saisis pas. » Face à un monde où les énigmes et les pièges de l’inconnu abondent, le poète est d’autant plus obligé de faire preuve d’humilité, qu’à l’improviste parfois et par surprise, la précarité et l’instabilité des choses se révèlent à lui : « j’étais juste sorti / un instant / et quand je suis / revenu / la terre / n’était plus là ».
 Comment résister à ce qui se défait, à ce qui fait défaut ? Parler de ce qu’on aime, de l’être qu’on aime, c’est à la fois le protéger et lui permettre de se dédoubler. Etre soi c’est peu si l’on n’est l’autre en même temps. Nul doute que la lumière vient de là, et le poète a pour travail de la rendre perceptible. Les vers de Meschonnic, si déliés, elliptiques, jouant sur les assonances des corps, les remodelages des verbes, jouant aussi avec virtuosité d’une logique syntaxique délivrée des archétypes, participent de ce renouement du je en nous, qui est aussi renouvellement : « même quand je marche / je nous dors /je marche parce que je / sors de moi / silence par silence / notre chemin nous montre / nous allons de nous en nous / oui de rencontre / en rencontre ». 
 Ce diptyque est donc un cantique d’amour. L’amour est un savoir, le plus dangereux rival de la philosophie, qui cherche vainement à l’investir, car les mots justes de l’amour ont la clarté et la simplicité de l’évidence.

Une autre idée du langage
La Libre Belgique (17/04/2009), par Luc Norin

Non, nous ne pourrons nous habituer. Henri Meschonnic poète, linguiste, essayiste, traducteur de la Bible, ne en 1932, est mort il y a quelques jours. Cela signifie que nous n’aurons plus, chaque année, à tendre notre tablier pour y recueillir un livre nouveau. Comme tombé du ciel. Parce que la pensée de Meschonnic nous était aliment pour l’esprit, éveil et réveil pour la réflexion, libération pour l’imaginaire.

Audace. Décapage de tout conformisme en abordant d’abord ce que nous appelons le langage. En nous introduisant à une autre conception du langage. Car « nous ne savons même plus que nous confondons une représentation du langage avec la pluralité des fonctionnements du langage. Et cette représentation nous cache le langage, exactement comme les traductions cachent ce qu’elles ne traduisent pas du texte... » 
 
Ami du linguiste Benveniste, il était également professeur à l’Université de Vincennes dont il avait été un des fondateurs. L’enseignement était pour lui un partage fondamental. Car ce Juif polonais, né à Paris et contraint de se réfugier en zone libre à l’âge de 12 ans, avait appris l’hébreu en autodidacte pendant la guerre d’Algérie. C’est bien cette découverte qui allait habiter toutes ses recherches à venir. Ses quinze recueils de poèmes, publiés depuis 1972 (et couverts de nombreux prix) sont tous fondés sur les rythmes essentiels porteurs d’images mouvantes, creusantes, qui pourraient avoisiner un certain esprit de Jean Tardieu ou Guilleyic. En témoignent des pages aux lignes courtes, haletantes, « les bras croisés / comme il y a / des mondes / je ne sais si / je parle ou si je me tais / la parole est devenue / un tel silence » (Puisque je suis ce buisson, Arfuyen, 2001) ou encore « et je suis devant un mur / sur lequel je me déchiffre / pierre après pierre / je m’y reconnais / j’y retrouve tous mes visages » (De monde en monde, Arfuyen, 2009).

Ce que Meschonnic traduisait de l’Ancien Testament (n’a-t-il pas tout retraduit ?) nous a fait dépasser l’accumulation des archaïsmes pour nous établir dans une cohérence où la « pratique du traduire » nous fait émerger de ce que Meschonnic appelle « dix-sept siècles de surdité. Volontaire. » Il faut revenir à ces stupéfiantes traductions du Cantique des Cantiques ou de la Genèse (Au commencement, Desclée De Brouwer, 2002) dans lesquelles il respecte les scansions et les rythmes de l’hébreu en les signalant par des « blancs » de Iongueurs différentes. Dans ces nota-ions rythmiques, apparaît une dimension autre qui nous désenclave l’esprit. Car, pour lui, ce qui fait sens dans une langue, c’est le rythme qui offre un espace de liberté et de reconnaissance à la fois de soi et de l’autre. Et il faut ajouter que, dans cette entreprise si singulière de traduction, l’apport de son épouse, Régine Blaig, a été pour Meschonnic à la fois éclairante et heureuse.

L’an dernier, il s’était expliqué plus avant sur sa démarche dans un essai (Dans le bois de la langue, éd. Laurence Teper) qui synthétise toutes ses thèses sur le langage, et pousse plus loin encore ses combats linguistiques, à savoir : la transformation de la théorie du langage, la critique de la représentation du langage par le signe, la volonté de ne plus confondre le sens du langage et le sens des mots, la défense des langues plutôt que de la langue, la pensée du langage comme force, énergie et mouvement.

En fait : une démiurgique entreprise qui recompose une théorie du langage, laquelle tienne ensemble la poétique, l’éthique et la politique. Lorsque parut, en 2004, son essai Un coup de Bible dans la philosophie (Bayard), Meschonnic y composait un appel au rythme pour penser l’infini du langage par le poème de la Bible, cette « montagne sainte du paradoxe ». Pour lui, c’est par excellence ce texte religieux qui enseigne à ne plus confondre le sacré, le divin et le religieux.

Oui, ne plus confondre. Mais savoir que « et toi en moi nous tournons ! I donnant le bras au soleil ». Car nous n’avons pas fini de recevoir en nous l’essentielle traduction que Meschonnic aura faite « du passé après l’avenir [...] à ne plus nous reconnaître ».

Henri Meschonnic (1932-2009)
L’Arche (05/01/2009), par Jacques Éladan

 Henri Meschonnic s’est éteint le 12 avril, laissant une œuvre très importante. Il n’a cessé d’enrichir son œuvre, abondante et polymorphe, de nombreux ouvrages touchant à des genres divers : théorie du langage, poésie, traduction de la Bible. C’est ainsi qu’en quelques semaines il a publié un essai, Dans le bois de la langue, la traduction du quatrième livre de la Torah, Dans le désert, et deux recueils poétiques, De monde en monde et Parole rencontre.
 Dans le bois de la langue est une synthèse magistrale des travaux sur la théorie du langage, le rythme et la poétique de la traduction, publiés depuis près de quatre décennies par Meschonnic, qui a toujours établi une relation intime entre la création poétique, la traduction et la théorisation. C’est cela qui lui a permis d’établir une théorie du langage reconnaissant le « rôle stratégique du langage dans toute société et dans toute représentation de la société ».
 Meschonnic considère comme essentielle « l’interaction transformatrice » entre la poétique, l’éthique et le politique. Cette pensée du langage est liée au primat du rythme découvert par Meschonnic lors de sa traduc-tion de la Bible hébraïque. C’est parce qu’ils ont ignoré le « tout rythme de la Bible hébraïque » que la plupart des traducteurs bibliques n’ont cessé d’helléniser, latiniser, rabbiniser ou franciser le texte hébraïque, faisant ainsi de leurs versions des « effaçantes » de l’original.
 Ces idées sont parfaitement illustrées par la traduction du quatrième livre de la Torah, publiée par Meschonnic sous le titre Dans le désert, qui correspond au titre hébreu Bamidbar traduit habituellement par « Nombres ». L’attention prêtée au rythme a mené Meschonnic à voir dans ce livre la « litanie de l’accompagnement du divin dans cette histoire ».
 Ce désir de tout poétiser se retrouve dans le recueil De monde en monde, qui célèbre la communion avec l’aimée, et avec tous les êtres : « C ’est qu ’il y a de mon visage / dans tous les visages ». Meschonnic a réussi à renouveler les thèmes connus de la poésie de la célébration grâce à un langage inouï, comme s’il savait capter « des paroles en train de naître » pour dire l’émerveillement de l’être au monde. À ce ton festif s’oppose la tonalité de Parole rencontre, composé de poèmes retrouvés, datant pour la plupart de la guerre d’Algérie à laquelle Meschonnic a participé pendant huit mois en 1960. L’évocation de cette guerre a ravivé les souvenirs plus lointains de l’enfant traqué.

La découverte de la langue hébraïque
L’Arche (05/01/2009), par -

 Continuum, la revue des écrivains israéliens de langue française, a publié dans son numéro 5 (année 2007/2008) un dossier intitulé « Henri Meschonnic et l’Utopie du Juif ». On y trouve notamment un entretien de Henri Meschonnic avec Esther Orner, dont nous reproduisons ici un extrait, d’après un passage repris par Rachel Samoul dans son blog « Kef Israël - Vivre Israël au quotidien ».
 Comment êtes-vous venu à l’idée de traduire la Bible ? D’abord les Cinq Rouleaux et maintenant le Houmach, travail qui renouvelle entièrement la conception de la traduction du texte biblique ?
 Question difficile pour moi justement parce qu’elle m’engage du plus profond de mon histoire individuelle, avec mon enfance traquée pendant la guerre, et paradoxalement (je dis paradoxalement parce que la Bible est un texte religieux et hyper-sacralisé) dans une famille non religieuse. Mais le besoin intérieur de réagir, et de me trouver, est passé par l’apprentissage individuel et tardif de l’hébreu biblique.
 J’ai dû commencer vers vingt ans, je n’y suis vraiment arrivé qu’à vingt-sept, quand j’étais soldat dans la guerre d’Algérie. Je suis un autodidacte et un amateur, pas un professionnel. Je n’arrête pas d’apprendre. J’ai ressenti un choc très fort en découvrant l’original, par rapport aux traductions.

La découverte de la langue hébraïque
L’Arche (05/01/2009), par —

 Continuum, la revue des écrivains israéliens de langue française, a publié dans son numéro 5 (année 2007/2008) un dossier intitulé « Henri Meschonnic et l’Utopie du Juif ». On y trouve notamment un entretien de Henri Meschonnic avec Esther Orner, dont nous reproduisons ici un extrait, d’après un passage repris par Rachel Samoul dans son blog « Kef Israël - Vivre Israël au quotidien » (http://kefisrael.com).
 Comment êtes-vous venu à l’idée de traduire la Bible ? D’abord les Cinq Rouleaux et maintenant le Houmach, travail qui renouvelle entièrement la conception de la traduction du texte biblique.
 Question difficile pour moi justement parce qu’elle m’engage du plus profond de mon histoire individuelle, avec mon enfance traquée pendant la guerre, et paradoxalement (je dis paradoxalement parce que la Bible est un texte religieux et hyper-sacralisé) dans une famille non religieuse. Mais le besoin intérieur de réagir, et de me trouver, est passé par l’apprentissage individuel et tardif de l’hébreu biblique.
 J’ai dû commencer vers vingt ans, je n’y suis vraiment arrivé qu’à vingt-sept, quand j’étais soldat dans la guerre d’Algérie. Je suis un autodidacte et un amateur, pas un professionnel. Je n’arrête pas d’apprendre. J’ai ressenti un choc très fort en découvrant l’original, par rapport aux traductions.

Henri Meschonnic
CCP Cahier Critique de Poésie (10/01/2009), par Albane Gellé

 Trois livres publiés quasi simultanément, à la fin 2008 : un recueil de poèmes, un essai sur le langage, et une traduction du livre des Nombres. Ils symbolisent à eux trois les différentes directions dans lesquelles travaillait le poète / linguiste / traducteur qu’était Henri Meschonnic et sont comme un adieu, lui qui disparaissait quelques mois plus tard (avril 2009).
 Nous retrouvons dans De monde en monde, cette grande simplicité de langue qui dit la complexité acceptée d’un monde toujours à déchiffrer. Le je des poèmes est fait de ce qu’il regarde, il se constitue des autres rencontrés, c’est un je poreux, qui absorbe le dehors, la foule, le jour et la nuit, un je assumé qui se cherche et qui s’attend lui-même dans une extrême patience. Les questionnements sont grands mais pas inquiétants, il y a la parole qui est une réponse apaisante à tous les silences et le silence lui-même revêt des formes rassurantes pour les mots qui arrivent. C’est une poésie tournée résolument vers la lumière, au cœur de laquelle le rire appelle la sérénité. Les directions du temps sont posées également, l’idée est forte que le passé reste à découvrir, et que hier est à faire avec les yeux de demain. Et puis il y a le tu, ce tu immense, ce tu aimé, total, apaisant, qui contient le je lui-même rempli de son tu et qui conduisent comme d’évidence à ce refuge sûr, cet havre de paix qu’est le nous. Des mots reviennent qui nous grandissent : le mot visage, le mot présent, le mot jour, les mots chemin yeux mains marcher crier vivre et d’autres ensemble qui se parlent sur les pages. C’est le travail autour du poème qui sans nul doute nourrissait les autres aspects de son œuvre.
 Dans le bois de la langue reprend une grande partie de ses thèses sur le langage, et comme l’exprime l’inversion opérée dans le titre, d’une expression malheu¬reusement tellement d’actualité, il s’agit bien d’envisager la langue comme une matière vivante, une source d’énergie sans cesse en mouvement (et en cela on voit combien cette conception est la même que l’approche poétique), et non de faire un état des lieux théorique et historique dans lequel la langue — les langues — seraient vidées de leur inventivité. Henri Meschonnic ici rassemble, éclaire, reprend des arguments qu’il avait pu précédemment développer dans d’autres livres, mais étonnamment ne se répète pas. Il en profite pour régler quelques malentendus, pour répondre à des objections qui lui avaient été faites sur telle citation, concernant la notion de rythme chez Heraclite par exemple. Il développe encore, creuse les fondements de ce qu’il avance et a la générosité de faire des propositions pour l’avenir, comme celle d’une « déclaration sur les devoirs envers les langues et envers le langage » ou celle d’une
« déclaration universelle des droits des langues et des cultures ». Des idées précieuses et essentielles, publiées dans la belle maison exigeante qui est celle des éditions Laurence Teper, des idées qui mériteraient davantage de reconnaissance, et de visibilité. Car les dangers sont grands aujourd’hui que l’on fait courir aux langues et donc à la pensée... 
 Henri Meschonnic a poursuivi ce travail en proposant une nouvelle traduction du uvre des Nombres, Dans le désert, qui donne à re-découvrir ce quatrième livre de ce qu’on appelle le Pentateuque, avec ce vif désir de nous faire partager l’aspect festif et jouissif de la langue contenue dans les apparentes listes, véritables incantations racontant la traversée du désert, ses épreuves, ses douleurs, ses révoltes. Tout comme dans son travail poétique personnel, il s’agit de faire entendre, réentendre le texte de la Bible, ses rythmes, le continu de ses rythmes.  « À bon entendeur, le poème », nous chuchote Henri Meschonnic juste avant de partir. Alors oui, ouvrons tout grand nos oreilles.

De monde en monde
Autre Sud (09/01/2009), par Nelly Carnet

 Des poèmes se juxtaposent sans qu’aucune partie ne les organise en ensembles. Ils sont brefs sur la page comme des chutes illustrées dès le premier poème : « quand tu tombes/ je tombe aussi ». Les torsions du langage vont jusqu’à l’entorse : « je parle en te dormant » ou « la vie je cours / après une mèche de cheveux ». Mais au-delà des répétitions et des inversions ouvrant sur plusieurs sens, c’est un désir de fusion avec l’autre et avec le monde qui semble mener la danse comme lorsque Meschonnic écrit « je serre la vie / dans mes bras » ou encore « je touche une feuille / toute la part de l’arbre / passe en moi / je sens avec / je me déborde ». La pensée du monde et de soi est alors charnelle. Un amour et une figure du poète se dessinent sur la page tout en nous persuadant que l’être humain n’existe que par sa capacité à se projeter dans l’avenir, autrement dit à demeurer dans l’attente, cette attente d’être.
 Peu de mots suffisent au poète pour tracer sa pensée qui nous vient tout droit d’un corps pensant. Et c’est aussi parce que ces mots sont réduits au minimum que Meschonnic tourne autour de l’élémentaire. Il s’inscrit dans une quête qui ne craint pas la contradiction, car les mots en avançant éclairent le chemin. Mais peut-être que cette quête souligne moins une contradiction que la lente progression d’une pensée qui se précise : « la vie je cours/ après... », « je ne cours pas après la vie / c’est elle qui me croise ».
 Ainsi l’écriture poétique s’annonce comme recommencement. Un lieu semble lui être prédestiné se confondant volontiers avec la page blanche. L’image du désert devient alors symbolique, car lieu de solitude, il permet la réflexion au sens originaire, c’est-à-dire une confrontation avec soi-même. Le désert est le lieu du face-à-face, le lieu de l’écoute du soi intérieur. De même le « mur » ne pourrait-il pas nous renvoyer au mur des lamenta¬tions, mémoire de tout un peuple, sur lequel justement, le poète se « déchiffre » « pierre après pierre » pour y « retrouve[r] tous [ses] visages » ? Chaque poème, chaque mot se substituerait à ce mur. La transitivité occupe la création. Le « je » poète n’existe pas dans la solitude de l’être, mais dans celles des autres comme on l’ima¬ginerait d’un Être divin. C’est pourquoi, les mots « regard », « main » et « visage » reviennent si fréquemment. Dans ce recueil, le poète s’engendre comme un vers déborde sur l’autre, un mot glisse sur un autre, une sonorité retentit ailleurs. Tous les textes se font écho. Les échos sonores sont là pour nous rendre sensibles ces multiples glissements.
 Être à soi-même révélé est la chercherie de ce recueil. Le « dieu double », « couple ancestral » où lui et le poète ne font plus qu’un, conduit la pensée poétique. Car « rentrer en moi / c’est rentrer en toi », écrit Meschonnic. Ce travail de rencontre avec soi-même semble infini, constamment à reprendre. C’est tout le trajet vers soi-même que le poète retranscrit pas à pas et poème après poème. Nous le suivons dans ses joies de présence et ses douleurs d’être cet autre qu’il regarde ou qu’il porte en lui par le fait même de le regarder. Ce don de présence à l’autre et à soi-même pourrait se nommer le présent de tous les présents.

L’obscur travaille
La Cause littéraire (02/02/2012), par Didier Ayres

Comment parler de la poésie sinon en faisant suivre les citations jusqu’à l’instant où il paraît possible que le poème se fasse entendre ? Pour ma part, j’ai toujours trouvé difficile d’écrire sur l’œuvre d’un poète, parce qu’il y a un feuilletage typique à la poésie, une épaisseur que l’on connaît, à la lecture, mais que n’arrive pas à rendre le flot continu de l’escorte du discours critique.

Cependant, rien n’empêche d’essayer. Et pour le cas présent avec le recueil d’Henri Meschonnic, L’Obscur travaille, publié cette année par l’éditeur Arfuyen, l’occasion est bienvenue. Et pour pallier aux questions que je soulevais dans mon introduction, j’ai pensé, un moment, faire une lecture approfondie du Meschonnic critique, qui œuvrait depuis 1970 dans le champ de la réflexion sur la littérature et la philosophie, en allant vers ses livres successifs autour de la poétique. Mais pour finir, et pour affronter seul à seul le silence et la quasi nudité des poèmes de cet ultime recueil, j’ai choisi la voie la plus simple, et j’ai lu, espérant pouvoir m’allier assez à l’auteur pour porter un peu de lumière sur les poèmes, sinon, sur la poésie.

Silence, donc, raréfaction des images, peu ou pas de couleurs ou de métaphores, et pour finir une impression de pas dans la neige – deux pieds de neige sur le plancher, écrivait Kerouac –, d’une empreinte, laissée par un absent, de la nudité, du soustraire, la recherche d’une quintessence, d’une voix de dedans presque sourde car ténue, labile.
 Par exemple, la figure de l’arbre, dont il est souvent question, et qui revient aussi sous l’aspect du nœud. Est-ce l’évocation de la fabrication des fibres plutôt que la beauté d’un feuillage d’octobre que cherche l’auteur ? Ou encore dans la nodosité, l’enlacement des fils. Bien plus, disons, comme point où la tige est entée, ce qui ouvre sur une idée importante du Nouveau Testament – et nous savons que Meschonnic a traduit la Bible à différentes reprises. C’est cette pièce nouvelle au manteau, ce vin jeune qui demande un petit vase nouveau, que je vois, mais tout touché par la brièveté des vers, leur caractère concis en quelque sorte. Voyons encore, le ciel, le rapport du poète au ciel, aux nuages aussi. On y tend à la dématérialisation, parce que justement tout est extrêmement nu. Même chose encore pour le degré de silence, bizarrement, du poème, qui souligne d’abord ce qui manque, ce qui est absent, ce qui doit venir aussi, la promesse. Donc, non pas du bruit mais l’appel en dedans de soi, pour l’articulation d’un langage, d’une langue. Donc, un acte de communication, voire d’offrande. Car tout est tourné vers l’autre, ce fameux autre soi-même.

On pourrait voir une sorte de cantique, le chant pour la présence, le témoignage de l’amour pour le prochain, pour refaire l’unité.
 « chaque passant et passante / vit en moi / quelque chose que je ne sais pas / change en moi / s’augmente en moi / c’est ma foule en moi / des flots de moi à sentir / sentir »

Et, j’avais à l’esprit, et de mémoire, ce poème de Guillevic : « Dans la rue / des regards / sacrifient / des regards ». C’est donc çà l’école de la retenue, du sobre, de la tension intérieure, du face à face.
 Par ailleurs comme avancée dans notre étude, et cela frappe tout à fait, l’emploi de l’intransitivité, des verbes d’exister ou de mouvement ; donc, un soi qui n’a pas d’objet, qui n’a pas de transitivité. Il y a à mon sens une attitude, disons, morale, dans cette conduite qui va vers l’absent, qui dérobe le soi pour l’autre soi-même. Car c’est une construction intellectuelle, certes, mais qui s’épaule sur la vie elle-même, et dont le poème témoigne, c’est évident. Comme l’épaulement d’une absence, la continuité de soi dans l’objet absent.
 Faire ensemble avec le ciel, pour revenir à notre idée, c’est être absorbé, dilaté, et en même temps rendu à soi-même ; le monde est nôtre parce que, augmenté de signes, plus large que soi et qu’ainsi, le langage est petit, modeste, clair, presque diaphane.
« je fais du feu / quelque chose de moi / est dans ce feu / la flamme me monte / ce feu c’est mon image / c’est pourquoi je me regarde / dans ce feu »  

C’est la fusion, la combustion, le vrai feu cette fois-ci, qui envahit le poète – de mémoire encore une fois ce vers de Michaux Je cherche un être à envahir –, et cela parce qu’il n’y a pas de transitivité, et que l’objet doit être approprié, capturé, et rendu à la vérité, en soi ; le feu, donc, qui brûle dans le for intérieur.

Et les exemples suivent : parce que tu entres en moi (p. 83) ; le bleu est en moi (82) ; je deviens l’arbre / je deviens l’oiseau (p. 80) ; je bois le temps (p. 76). Absorption, nature fiévreuse des images, et d’autant plus à même, que tout est dépouillé, presque minimal, comme les derniers grands monochromes d’Aurélie Nemours. Donc un monde sans images, iconoclastique en ce sens, où les mots s’épurent, deviennent comme des pointes. Oui, extrêmement nus.

L’obscur travaille
Le Monde (02/10/2012), par Didier Cahen

 Loisir pour Henri Meschonnic (1932-2009) de se sentir alors pousser des ailes.
 Critique au-delà du raisonnable, poète fou de phi­losophie, il savait comme person­ne trancher dans l’Écriture. En révéler la lettre, en réveiller l’es­prit.
 Contre l’époque, en prenant tous les risques.

L’obscur travaille
Les Affiches - Moniteur (27/01/2012), par Michel Loetscher

 « Je crie et c’est toi qui sors / De mon cri / Je ne sais plus qui tombe / Mes moins ne serrent / Que du silence ».
 Le linguiste, philosophe et traducteur Henri Meschonnic (1932-2009), enseignant à l’université de Paris 8 (1969-1997), a mis son œuvre poétique (forte de seize volumes) au centre de sa réflexion et de sa tentative de saisie fervente de la « réalité ».
 Les édi­tions Arfuyen ont publié six recueils de son vivant. Ce septième volume publié chez Arfuyen rassemble les textes écrits durant les derniers mois de sa vie, en grande partie à l’hôpital – de jubilantes paroles ultimes d’un homme face à l’inéluctable, porté par sa douleur et qui, se relisant, s’y voit de plus en plus clair – à la mesure de son retrait de « la ronde de la vie » : « C’est quand elle s’arrête / Que je suis arrivé ».
 Prix Max Jacob (1 972), Prix Mallarmé (1986), Prix de Littérature francophone Jean Arp (2006) et Prix international de poésie Guillevic (2007), Henri Meschonnic a veillé toute sa vie, s’est regardé dans le feu du jour qui monte – s’accordant juste ce sommeil qui « continue d’autres réveils » – et scrutant dans chaque visage cette plainte qui n’a plus de limites : « les arbres avancent / Plus vite que moi / je dors ma veille »

Demain dessus demain dessous
CCP (03/01/2011), par Alexandre Eyriès

 Le recueil Demain dessus demain dessous d’Henri Meschonnic frappe d’emblée par la liberté de son écriture et par son énergie : « tu es là et je suis là / les yeux fermés du bonheur ». Cet extrait du poème liminaire illustre la permanence de la parole et du bonheur et fait écho à un recueil posthume d’Eugène Guillevic.
 À lire ces lignes, il me semble entendre la voix du poète, son timbre et son souffle uniques. Dire, voir et vivre sont liés dans cette poésie qui fait de la mort une ruse, une étape de la vie « qui marche / à toutes jambes ».
 Passage constant d’hier à demain et de toi à moi, cette poésie a confiance en « la vie / chaque moi elle est nouvelle / chaque toi tu me recommences ». La poésie d’Henri Meschonnic s’abreuve à toutes les sources et entraîne le lecteur dans l’incessant mouvement de « la vie / qui nous passe / demain dessus demain dessous / sans savoir où nous allons ».

L’obscur travaille
Temporel (29/04/2012), par Nelly Carnet

 Meschonnic laissait entendre le sursis qui pesait sur sa vie. L’année 2008, ponctuée de multiples séjours à l’hôpital, a creusé l’espace vital de manière encore plus récurrente. Une sensibilité au présent imprègne chaque vers. Être présent à tout ce qui vit demeure le fil conducteur de ce recueil posthume dont chaque texte est scrupuleusement daté. Dans ce journal poétique, nous lisons au 1er mars 2008 : « je réponds toujours / à ce que je vois » et plus loin « je me remplis des autres ».
 Sujet phare de presque tout le recueil, ce « je » cherche à prendre appui sur ce qui l’entoure, voire à venir s’y confondre. Nulle existence de soi en dehors de celle du monde extérieur. Si la langue semble épurée et les mots simples, ceux-ci n’attestent pas pour autant une évidence du sens, car Meschonnic s’inscrit dans un « tourbillon de sens ». Cependant, l’allégresse et tout le mouvement du monde conduisent ces vers avides de la vie pour un « moi » qui n’est pas seul dans sa peau. De même, la lumière est recherchée, accueillie, et l’attente traversée de long en large.
 La poésie de Meschonnic accorde une dernière fois aux visages une place centrale tout comme à la répétition qui rejoint celle de l’existence quotidienne. Si le poète semble s’inscrire dans une certaine affirmation, la compréhension de soi et du monde n’est considérée que progressive et relève du domaine du possible.
 L’importance accordée à l’autre, à sa présence, à son attente et à sa venue est obsessionnelle au moment même où la vie devient de plus ne plus sursitaire. Le temps, l’instant, le ciel, la lumière participent à cette « mise en attente » de soi et de la vie. L’ensemble de ce recueil post mortem a été construit sous le mode de l’incantation.

L’obscur travaille
Magazine Littéraire (06/01/2012), par Jean-Yves Masson

 À l’occasion de la sortie du dernier recueil de poèmes d’Henri Meschonnic disparut en 2009, retour sur l’œuvre du poète-traducteur.
 L’œuvre désormais close d’Henri Meschonnic, mort le 8 avril 2009, qui aurait eu 80 ans en septembre prochain, se compose de 27 livres d’essais, 7 volumes d’une traduction, hélas ! inachevée, de la Bible, et 17 recueils de poèmes. Il est l’un des théoriciens français les plus importants du XXe siècle dans deux domaines : la théorie de la traduction et la poétique, où il exerça sa redoutable intelligence avec une acuité critique qui lui valut une réputation de polémiste forcené. Réputation excessive, mais pas toujours injustifiée, dont souffrait cet homme aux manières et à la voix très douces, conférencier passionnant, dont les cours à Paris-VIII familiarisèrent des générations d’étudiants avec l’analyse de la poésie.
 Mais le cœur de cette activité théorique était la pratique constante d’une poésie d’une extrême cohérence, dont le titre du premier recueil, Dédicaces proverbes (éd. Gallimard, 1972), indique bien les deux directions essentielles : le poème de Meschonnic est toujours dédié à quelqu’un, en même temps qu’il efface la personne privée de son auteur au profit de la quête d’une voix universelle. La richesse de cette œuvre, déjà explorée en 2008 dans un numéro double de la revue Faire part (n° 22-23), est exemplairement étudiée par un passionnant dossier de la revue Europe coordonné par Serge Martin – en poésie, Serge Ritman, qui vient de publier Dédicaces poèmes, un ouvrage « écrit non pas sur, mais vers » Henri Meschonnic (éd. Atelier du Grand Tétras).
 Atteint d’un mal incurable, Meschonnic a écrit ses derniers poèmes confronté à l’énigme de la fin qui approchait, en leur demandant ferveur et lucidité : textes brefs, toujours sans titre (comme dans toute son œuvre), qui maintiennent intact l’espoir en la Vie, valeur poétique suprême à ses yeux.

L’obscur travaille
Texture (04/01/2012), par Max Alhau

Avec L’obscur travaille sont publiés les derniers poèmes d’Henri Meschonnic, journal de bord tenu entre le 1er mars 2008 et le 26 février 2009. De brefs poèmes écrits bien souvent à l’hôpital et dans lesquels apparaît l’homme lumineux qu’était Henri Meschonnic.

Dans ces poèmes reviennent des thèmes lancinants qui soulignent la pudeur de l’homme, disent le refus de la douleur, de la mort. Ce sont avant tout des élans vers l’autre et en particulier vers la femme aimée dont la présence demeure sans cesse et avec laquelle a lieu une véritable fusion : « quand je t’attends je m’attends / tant je suis traversé / par toi et toi / et nous traversons tous les autres / c’est ainsi que je te vois / que je me vois ». L’amour s’impose comme une valeur fondamentale, la constante de la vie que le poète ne cesse de célébrer.

Avec ce sentiment, la notion d’attente est rappelée à plusieurs reprises : attente de l’autre, de la lumière, de l’aimée, attente toujours exprimée avec une sobriété qui ne voile pas l’émotion ressentie dans ces brefs poèmes : « j’attends le temps / j’ai dû l’arrêter / rien ne bouge / sauf les feuilles des arbres / j’écoute je t’attends ». Pour que cette attente soit moins prégnante, Henri Meschonnic s’efforce de s’élancer vers l’infini, vers des paysages, vers le ciel : « j’ai besoin du ciel dans mes yeux / dans mes mains dans tout mon corps », écrit le poète qui s’associe aux autres pour les devenir.

De là ce souci de se porter vers tout ce qui sollicite son regard, d’être ces autres qui l’habitent : « toutes ces têtes / que je vois / tournent dans ma tête/ le ciel aussi / est dans ma tête ». Les références au ciel, aux arbres, aux éléments représentent ces points d’ancrage auxquels Henri Meschonnic demeure fidèle. L’expression, dans ce livre, est souvent fondée sur la dualité, passage de l’un au tout, réfutation de la solitude et éloge de ce qui est différent et complémentaire, en même temps que se manifeste le désir du poète de devenir ce qu’il contemple : « je ne sais pas si c’est l’oiseau / qui s’envole / ou si c’est l’arbre / je deviens l’arbre / je deviens l’oiseau » Et jusqu’au bout Henri Meschonnic chantera l’amour et la vie, réfutant la douleur, regardant vers l’infini et donnant aux mots leur poids d’humanité si lourd dans ces poèmes écrits au quotidien.

Avec L’obscur travaille la voix d’Henri Meschonnic parvient jusqu’à nous, épurée, dense et lourde d’un sens que l’on ne peut méconnaître.

PETITE ANTHOLOGIE

Puisque je suis ce buisson
(extraits)

je ne suis pas où je suis
les choses en savent
plus que moi
je continue un passé
je continue un futur
le présent
contraire à toutes
les promesses tous les savoirs
le présent s’est absenté
il doit être à portée
de souffle
à toucher du doigt
mais je n’y suis pas encore
*

aujourd’hui ce sont les mots
qui se retirent et je reste
au bord des mots je ramasse
des cassures du temps roulées
dans la mémoire
lisses
comme nous
je les garde dans ma main
pour me souvenir
et nous


Tout entier visage
(extraits)

c’était quoi
comprendre
une
fois
cet arbre me comprend
et moi quand je prends des yeux
j’ai mal aux autres
loin n’est plus loin
moins je sais
mieux je comprends

*

la vie envoie de la vie
à chaque regard chaque nouveau
visage est le visage de
notre vie les yeux partout
des démesures du plaisir
le monde
s’endort
dans mes yeux
pas moi


Et la terre coule
(extraits)

et nous avons mis le temps sous nos pieds
et nous avons
marché marché plus d’une vie
une vie une vie plusieurs vies
pas assez des yeux pour voir
pas assez des mains pour prendre
pas assez de nous pour vivre
et nous avons trouvé des
naissances sur des naissances
c’était il y a un instant
demain
c’est là que nous sommes
les visages se transforment
si vite
que les yeux mangent les lèvres
je me rendors le visage
mais je veille de toute ma peau
et je sens dessus des mondes
c’est la foule que nous faisons
le chemin que nous devenons

*

j’ai tellement regardé regardé
les autres qu’ils sont une part
maintenant de mon regard
ma peau tout entière est regard
mes mains sont des yeux
mes yeux
sont des mains
et je marche visage
de vie en vie
être le monde n’a pas de fin
à mon plaisir
j’avance sans savoir
plus je suis en moi moins je
me fais à l’idée que j’ai de moi
tellement j’entre chez tous
ceux que j’aime
que je suis en chemin d’infini


De monde en monde
(extraits)


tellement je suis
dans tous les yeux où tu es
je ne sais plus où je suis
mes mains te suivent
tu es habillée de mes regards
nous sommes ensemble
des patients de la vie
c’est nous que nous attendons

*

je ne cours pas après la vie c’est elle
qui me croise et me recroise
à chaque regard chaque rencontre
j’en ai dans toutes mes mains
je la crie de tous mes yeux
et elle s’endort dans mes bras
j’en perds le compte du monde
je ne fais plus de différence
entre la mémoire et
l’oubli

*

c’est à ne plus savoir ce
qui sépare
les grains de bonheur
et les coulées de douleur
et on attend ce qu’on ne sait pas
on est du temps
qui s’est arrêté