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Menus propos

 Pendant la guerre, de brefs articles qui émaillent la Semaine diocésaine de Toulouse étonnent par leur liberté de ton et intriguent par leur anonymat. On découvre bientôt que leur auteur n’est autre que l’Archevêque lui-même, Mgr Saliège. Leur style sybillin oblige le lecteur à prendre une part active au dévoilement du sens. L’auteur n’indique pas ce qu’il faut penser, il produit, rapproche, accumule des énoncés, généralement sans énonciateur, au lecteur de tirer lui-même la conclusion : procédé librement choisi pour éviter la censure ou imposé par la paralysie qui gagneprogressivement Mgr Saliège et le contraint à user de cette forme « concise et abrupte »  ?
 Pierre Escudé, Maître de conférences à l’université de Toulouse-le-Mirail, situe l’importance des Menus propos et analyse finement leur « anti-rhétorique » dans une brillante préface, déjà publiée sous forme de communication au colloque Saliège organisé en 2006 par le Diocèse de Toulouse et l’Institut Catholique de Toulouse (Actes publiés dans le B.L.E. CVIII/1, janvier-mars 2007). Le premier texte du volume n’est pourtant pas un Menu propos, mais la fameuse « Lettre sur la personne humaine » à lire dans toutes les paroisses du diocèse le 23 août 1942, après la déportation des juifs détenus dans les camps de la Haute-Garonne. Ce document à valeur patrimoniale n’est malheureusement pas publié avec une note signalant les corrections apportées au texte par l’auteur après intervention du préfet de la Haute-Garonne. Sa présence éclaire toutefois la façon dont les Menus propos doivent être lus et remis dans leur contexte historique.
 Les Menus propos, écrit P. Escudé en conclusion, sont des textes pédagogiques, témoins d’une « mystique de la liberté », les instruments d’une pastorale et des prières par la valeur performative de leur verbe (p. 30 - 32). Pierre Escudé a lui-même choisi et assemblé les textes de ce recueil à partir de l’édition publiée par l’Association diocésaine de Toulouse en 1947. Les textes, classés par ordre chronologique, de 1937 à 1947, sont précisément datés ; ils abordent les thèmes les plus variés : morale, vie spirituelle, actualité... En fin de volume, une courte biographie (p. 147-154) et des indications bibliographiques (p. 156) s’avèrent utiles pour le lecteur qui serait peu familier du cardinal Saliège (1870-1956) ou souhaiterait le mieux connaître. Ces Menus propos se révèlent d’une lecture étonnamment facile et aujourd’hui toujours stimulante. J. Guitton, biographe du cardinal Saliège, en parle comme de « fusées ».  Qu’on s’en fasse une idée en redécouvrant celui-ci du 13 décembre 1942, cri d’espoir au plus noir de la guerre, « La morale de l’histoire » (p. 109) : « L’histoire n’est pas une morale en action. Elle montre des faits scandaleux. Il y a cependant une loi de l’histoire. Quelle est-elle ? C’est qu’il y a une justice immanente à laquelle les peuples n’échappent pas. C’est que la force s’épuise de son propre ouvrage. C’est que le droit dure, et que, s’il ne prévaut toujours, il se venge tôt ou tard. Le bien est plus fort que le mal. Pourquoi voit-on alors si souvent le mal l’emporter sur le bien ? – Parce qu’on ne regarde pas assez longtemps. C’est la morale de l’histoire. (Lire Albert Sorel, Nouveaux essais d’histoire et de critique). »
 Cet extrait donnera probablement envie de poursuivre la lecture de ce livre au format maniable et à la typographie agréable.