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Menus propos (1)

 Les Editions Arfuyen ont eu l’excellente initiative de publier en 2010, dans la collection des Carnets spirituels, des extraits de la série Les Menus propos du cardinal Saliège, parue aux Editions l’Equipe à Toulouse en 1947 en sept volumes. La Lettre pastorale sur la personne humaine, lue dans toutes les églises du diocèse de Toulouse le dimanche 23 août 1942, sert avec justesse de prélude aux Menus propos et une Note biographique referme le livre.
 Qui était le cardinal Saliège dont on peut voir le buste sculpté dans le bronze à côté de la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse où il est inhumé ? Jules-Gérard Saliège naît le 24 février 1870 dans le Cantal. Ordonné prêtre en 1895, il devient professeur de philosophie et de morale en 1905 et est nommé supérieur du Grand Séminaire de Saint-Flour en 1907. Pendant la Première guerre mondiale, il se trouve présent quotidiennement dans les tranchées pour soigner et aider les blessés. Fin 1932, celui qui était devenu depuis 1928 archevêque de Toulouse et qui avait le verbe éloquent est frappé d’une paralysie qui le privera de l’usage de la parole. Le 5 novembre 1956 s’éteint le cardinal Saliège, ce grand homme de combat, Compagnon de la Libération (1945) et Juste parmi les Nations (1969). Son ami Jean Guitton écrira dans la biographie qu’il lui a consacrée en 1957 : « Il était un centre de regroupement pour les hommes de bonne volonté, d’où qu’ils vinssent, croyants et incroyants. »
 Le style des Menus propos n’est pas un style ecclésiastique ordinaire. Concis, sobre, laconique même, concret, axé sur le nom et cultivant la coordination, le texte de Saliège se rapproche bien plus de l’aphorisme pascalien que de l’amplitude des Sermons de Bossuet. Evitant le je, bref et humble, il a la force de l’éclair. « Il y a rencontre et l’espérance demeure » (P. 94). La forme aime à se rapprocher du poème. « Tant que les âmes gardent l’espérance, /(...) / tant que les cœurs aiment, / tant que la prière monte » (P. 84) .
 La source principale de la poésie, de la pensée et de la spiritualité du cardinal Saliège se situe dans la Bible, plus particulièrement dans le livre de Job2, les Psaumes, les Evangiles, ou encore saint Paul. « Retour, d’une nécessité urgente, à la Bible », écrit-il de façon prémonitoire le 9 juin 1940. (P. 8l)3 Autres sources sensibles des Menus propos : saint Augustin, Pascal, Péguy. Outre ces influences majeures, on rencontre diverses traces de la culture spirituelle et philosophique de Saliège.

 L’archevêque de Toulouse croyait avec la Révélation, la patristique et la culture classique à l’existence d’une nature humaine. Dans sa courageuse et clairvoyante Lettre pastorale sur la personne humaine, authentique acte de résistance, il souligne que la « morale chrétienne », la « morale humaine » se fonde sur des « devoirs » et des « droits » qui « tiennent à la nature de l’homme » et « viennent de Dieu » (P. 37). Une telle morale inséparable de la nature humaine s’oppose à l’exclusion. « Les Juifs sont des hommes (...). Les étrangers sont des hommes (...) » (P. 38).
 II y a une ineffaçable noblesse, dignité de l’homme. Le cardinal Saliège est un humaniste chrétien. Comme le Père Henri de Lubac, il pense que la déshumanisation vient de la perte du sens de Dieu. A l’opposé des opinions régnant alors, il perçoit le judaïsme et le christianisme comme appartenant à une même famille. « Le Nouveau Testament est solidaire de l’Ancien. / Le Christianisme est solidaire d’Israël. / L’antisémitisme, à travers Israël, attaque Dieu » (P. 130). Dans le régime nazi, il voit l’ennemi du Christ, un paganisme totalitaire . Sa pensée est fondamentalement hostile au fascisme, hitlérien comme stalinien. Sans moralité ni vérité, le fascisme n’est qu’un nihilisme. De même que Pascal dénonçait dans le moi son désir d’être tyran de tous les autres, le cardinal identifie avec lucidité une tendance naturelle de l’être humain, toujours hélas d’actualité, à se comporter en fasciste. « Que d’hommes, que de femmes, ont la vocation fasciste, la vocation de domination » (P. 95). Attentif à la condition ouvrière et paysanne, soucieux de « charité sociale », il prend ses distances par rapport au capitalisme de la conquête. Tout empreints de lucidité, les Menus propos ne sont pas dénués de prescience. « Nous assistons à la naissance d’un ordre nouveau » (P. 138). Au sein de cet ordre nouveau, la solitude devient de plus en plus difficile, le collectif étend son empire.