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Maximine, Prix Paul Verlaine 2002

 En quelques recueils, Maximine a fait de son prénom un nom de poète, comme son illustre devancière, Colette, qui, en fait, n’avait fait que conserver son patronyme d’origine. Maximine semble donner à chaque lecteur le privilège de l’appeler par son prénom, comme une amie.
Elle a enseigné les lettres, elle a épousé un philosophe, elle a eu des enfants, elle a le bonheur d’être mère de trois fils, trois gaillards dont elle est fière à juste titre – et elle a écrit et publié des poèmes. À compte d’auteur, pour commencer, comme d’illustres devanciers, et d’abord Paul Verlaine lui-même qui, à vrai dire, n’a jamais publié autrement. On sait que ses Poèmes saturniens furent tirés à cinq cents exemplaires grâce à l’aide financière de sa cousine. Plus heureuse que Paul Verlaine, les recueils de Maximine sont aujourd’hui publiés au compte de ses éditeurs, et celui de ce Cahier de pivoines par Arfuyen qu’il faut saluer pour ce livre et plus généralement pour son travail d’éditeur. Il est normal d’associer l’éditeur et le poète qu’il a su choisir en publiant son livre.
 Ce recueil a donc reçu le Prix Paul Verlaine de la Maison de Poésie.
 II témoigne d’abord, d’un grand amour pour les pivoines. Une espèce de fixation, dirait un psychanalyste. En fait, ces pivoines sont comme les rosés des poètes de la Renaissance, des fleurs aimées jusqu’à en faire des symboles : symboles d’amour ou plutôt de passion – car Maximine est manifestement une passionnée en tout ce qu’elle aime, ce qu’elle fait, poésie ou flamenco, amours, joies ou souffrances. D’ailleurs, on retrouve ce mot brûlant dans les quelques lignes de Paul de Roux placées au dos de ce recueil :
  « De nos jours, dans la filiation conjuguées de Louise Labé et d’Édith Piaf, se fait entendre une voix tour à tour passionnée ou plaintive, dont l’un des mérites est de se ficher éperdument des modes littéraires ».
 De cette désinvolture vis-à-vis des modes, on a tout de suite l’évidence en feuilletant ce recueil avant même de le lire : voilà des poèmes en vers, chacun composé de trois quatrains d’octosyllabes – et qui riment ! Il y a là de quoi révulser les snobs du beau Monde, et de quoi nous séduire par cette superbe indifférence à ce qui se fait ou ne se fait pas.
 Ainsi le premier poème du recueil : « La vie va la poésie dure /Tout comme Hokusaï qui dit-on / Chaque jour dessinait un lion / Je sculpterai dans la verdure // Une pivoine chaque jour / Tendrement pour le seul plaisir / D’être là de n’en pas mourir / Et d’aimer dire mon amour // Obstinées — Tant pis pour la neige — / Éparpillées nues dérangeantes / Allez allez ruées d’amantes – / Étonnant sera le cortège... » Oui, « étonnant [est] le cortège... »
 Bien entendu, la forme, si parfaite soit-elle, le chant, si pur soit-il, ne suffiraient pas à nous séduire. Ce qu’il faut aussi au lecteur de poèmes, c’est l’émotion du cœur qui bat au rythme des mots, ce sont des images, des sen-timents, une vérité de l’âme. Et le lecteur est ici sensible à cette poésie parce qu’il s’y reconnaît. Victor Hugo n’a pas besoin de lui préciser « Insensé qui crois que je ne mis pas toi ! » C’est lui, c’est vous, c’est moi qui nous retrouvons dans ces poèmes : « Pivoines ma rouge hantise / Réitérant ce que je veux /D’amour heureux ou malheureux / Chaque matin cette surprise // Être là debout sur le monde / Avoir un cœur des souvenirs / Dont quelques-uns vous font sourire / D’autres... Mais quoi la terre est ronde // Et vous contorsions de désir / – À qui la plus belle au soleil ? – / Vous faites rêver les abeilles / – La joie se rit de l’avenir. » 
 Oui, « chaque matin cette surprise / Être là debout sur le monde ». Maximine est ce que l’on peut appeler « une grande vivante ». (...) Paul de Roux a bien raison de noter le dédain de l’auteur pour les conventions. Dès l’ouverture du livre, Maximine ose écrire : « Est-il un destin plus heureux /Qu’être la grand’beauté du monde / Fût-ce une poignée de secondes ? / On n’ose guère rêver mieux »
 Elle utilise là un mot tabou, maudit depuis plus de quatre-vingts ans, combattu et même ridiculisé par les Surréalistes, nous le savons bien : c’est le mot beauté. Et l’auteur insiste, dans le même poème, en parlant d’émerveillement. Nous sommes nombreux à penser, non à savoir, que la poésie est aussi, est toujours quête de la beauté.
 Nous voyons bien que Maximine n’est pas poétiquement correcte, ce qui n’est pas pour nous déplaire, je l’avoue, car, contrairement à une calomnie répandue par des scribouilleurs qui ont trouvé trop verts les Prix que nous ne leur avons pas décernés, la Maison de Poésie n’a rien de conventionnelle non plus, malgré son âge et son statut respectables.
 Et j’avoue aussi que nous voyons sans déplaisir bousculer parfois dans les plates-bandes la prosodie traditionnelle en paraissant la respecter. Maximine enjambe de temps en temps d’un vers sur l’autre avec la flamme d’une danseuse de flamenco. Elle déniche, par exemple, deux belles rimes masculines en el qu’elle obtient en coupant sans vergogne un adverbe un peu trop long d’un vers à l’autre, et même ici d’une strophe à l’autre ! « Coups de gueule contre le ciel / Blasons de notre désespoir / Allez II n’y a rien à voir / Que notre misère éternel- // lement répétée... » On croit lire, on croit entendre d’abord « misère éternelle » — mais non, la rime reste bien masculine grâce à la coupure.
 Un vent de fantaisie passe ainsi dans ces pivoines. Elles ont l’air bien peigné ; mais ce vent les a décoiffées.
 On aura compris que cette désinvolture vis-à-vis de la versification n’est en réalité qu’une parfaite maîtrise de la langue. Ainsi quand l’auteur utilise une diérèse des plus traditionnelles pour y placer l’appui d’une rime en fin de vers : « Pivoines adorées miennes /Folles impossibles à li- / er torturées par l’incendie / De leurs pourpres peines et pennes »
 Elle a d’illustres devanciers dans ces renouvellements de notre vieille prosodie que n’auraient pas reniés les Grands Rhétoriqueurs, aussi bien ceux du XV° siècle que celui du XX°, Louis Aragon.
 Mais Maximine a surtout ce qui fait cruellement défaut à tant de poètes d’aujourd’hui, un ton personnel. Que ce soit par les images, par le style, par cette espèce de confidence fiévreuse de sa voix, par tout ce qui fait le chant de sa poésie, on reconnaît un ton, une parole qui s’impose. Ainsi ce poème qui achève le livre, ce dernier poème qui s’ouvre d’ailleurs, superbement, par la féminisation du vautour qui nous dévore tous, auteurs et lecteurs du Coin de table. « Ah Vautoure de nos chagrins ! / Poésie — dis — me laisseras- / Tu ?... Non Tu ne l’embrasseras / Jamais Je t’aime Je te tiens // Ton cœur léger je le condamne / À tout sauf au plus simple amour / Tu es ma fille faite pour / Les mots les songes les pivoines // Et n’en va pas pleurer nigaude / Un beau jour même les cigales / Te proclameront leur égale / Un beau jour même les oiseaux... »