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Alain MAUMEJEAN

(1942)

 Né à Tunis en 1942, Alain Maumejean a interrompu ses étiudes pour vivre dans le Lot puis le Tarn et Garonne d’une existence à la fois précaire et privilégiée.
 Hölderlin et les gnostiques ont été ses compagnons.
 Un premier livre au Seuil en mai 1968 (!), puis le silence. Des extraits des Usages ont paru en 1994 aux Editions Arfuyen dans la collection des Cahiers d’Arfuyen (n° 99).
 Il vit depuis 1979 près d’Uzès, dans le Gard.

 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Les Usages

L’inachèvement

Apologie du silence

REVUE DE PRESSE

L’ailleurs retenu en soi
Les Affiches-Moniteur (02/12/2010) par Michel Loetscher

 « Que peut la poésie ? », se demandent les poètes. Mettre en mouvement la machinerie du langage et lui insuffler de l’esprit ? Alain Maumejean a vécu de féconds dilettantismes dont parfois il fit métier (l’enseignement du tennis) et de déterminantes intuitions – dont celles d’Hölderlin et des Gnostiques.
 Installé depuis trente ans dans le Gard, le poète laisse couler en lui la musique du monde’ et confesse en pages vibrantes d’incertitude « ce murmure de nous dire encore là », l’instant de « s’approcher de l’indifférence que l’on éprouve pour soi-même dès que penser se soumet à son terme » après la mort d’un ami, le « faux semblant d’une inutile ferveur », le « fardeau de monotonie » et l’acceptation de « mourir comme il a fallu naître : comme un rien ». Quand vivre se fait « attendre et demeurer », quand « les murs se resserrent sur l’illusion de vie » (après tout, eux aussi attendent...) et qu’écrire reconduit à l’enfermement, comment « taire ce dont je ne puis rien dire » ?
 En pièces de vers ou de prose qui se cabre, Alain Maumejean porte à l’incandescence (serait-ce en combinaisons glaçantes) sa participation d’existant au monde : « II n’est pas de mot pour le dire, voilà désespérément murmurée l’antériorité de l’horreur sur le verbe »... Si la vie du poète ou son angoisse de se savoir mortel ne créent pas le poème, elles se font œuvre vive, dans la tension vers la forme et sa fixation dans le chant des possibles, en cette Apologie du silence qui, de l’auteur à son lecteur, « est ce qu’ensemble nous disons »...

Comment dire le silence
Critiques Libres (17/12/2009) par Sahkti

 Vouloir dire le silence – sans parler de faire son apologie –, voilà qui pourraît paraître paradoxal. Le silence n’est-il pas justement silence, page vierge, absence de sons (ou de mots) ? Non et heureusement, car cela permet à des plumes telles celle de Alain Maumejean de nous offrir de merveilleuses lignes pour nous dire ce silence auquel il vous un attachement particulier.
 L’auteur sait comment écouter le silence et le faire parler, il extrait des mots le strict nécessaire pour leur faire dire l’essentiel. En agissant de la sorte, Alain Maumejean véhicule un message fort, celui de l’impossibilité du silence. Inutile de mentir au lecteur, le combat contre le silence est inégal. L’écriture se fera trop bavarde, le silence plus malin, le lecteur trop exigeant au risque d’être déçu, alors il faut sans cesse chercher, explorer, proposer, tâtonner et c’est cette démarche sûre et fragile à la fois que l’auteur nous propose dans cet étonnant recueil de belle qualité.
 « puis il me regarda comme ’il dévisageait en moi ce qui ne m’appartenait plus. » (page 127)
 Entre prose et poésie, l’auteur invite le lecteur dans sa quête de bruit, ce bruit qui traduit le silence car « s’il faut que nous demeurions ensemble, c’est de retourner ensemble au silence qui est ensemble ce que nous disons. »
 Le désir de dire est humain, inné, il ne faut pas le combattre mais l’apprivoiser, le conquérir pour le faire grandir. Maumejean ne prétend pas y arriver mais il cherche, il expérimente, il devient son propre lecteur face à une écriture qui explore ce qui ne peut être dit. Lourde responsabilité que celle de l’écriture dans un tel cas, car si elle peut créer un univers, elle peut aussi le détruire par la force des mots et il suffirait d’un rien pour anéantir un vide, un non-dit, que l’on tente de décrire. Écueil que contourne allègrement Alain Maumejean, avec élégance aussi. Je vous invite à le découvrir.

Apologie du silence
Temporel (26/04/2010) par Nelly Carnet

 Dans le silence des nuits d’hiver, Apologie du silence est un ensemble de fragments, « comme autant de marches montées derrière la vie », évoquant des pensées qui tournent autour de la langue, de l’absence du rien et le sentiment de n’être personne. L’auteur a pris rendez-vous avec une langue, celle qu’on ne parle pas dans son quotidien, pendant quatre années qui donnent quatre parties du livre, chaque nouveau mois de février entre 2002 et 2006.
 Dans son avant-propos, Alain Maumejean a fixé les conditions de l’écriture : « Ce qu’il faut nommer silence, serait-ce ici ce que je ne sais pas dire ». L’écriture chercherait à formuler l’inexprimable, dans un manque toujours révélé. Cette relation de l’incertitude serait en partie liée à la prime enfance de l’auteur. Sa vie se mêle en effet à son parcours scriptural. La mère, disparue tôt dans l’enfance, et le père, déjà absent, signent une origine floue. Un fantôme vit et écrit autour d’un cercle dont le centre même est l’absence – la non existence. Une phrase comme celle apparaissant dans la première partie, fragments d’un aveu, révèle cette part manquante de soi qui cristallise toute la pensée des fragments frappés du sceau de l’être et du non être, ou plutôt de ce que le non être aurait pu apporter à l’être s’il n’avait été non être : « Je n’oublie pas ce dont je ne puis me souvenir », écrit l’auteur, particule solitaire qui cherche une inscription dans l’écriture.
 Cette pensée se présente en boucle. L’absence de majuscule en début de phase devient le signe de cette enroulement sur soi-même. Tout semble parfois s’annuler comme dans cet extrait : « donne-moi de n’être plus que moi-même ; comme si j’avais disparu à mes yeux, comme si, confusément, je me disais ce même qui, dès lors, n’est plus. » Dans cette deuxième partie intitulée ce rien dont procède le dire, la réflexion porte sur ce qui se dit et la manière dont se dit ce qui s’écrit.
 L’objet de l’écriture demeure vague et minimaliste. Il tourne autour d’une absence qui parle à l’instant où celui qui se met à la disposition de l’écriture est entré dans la solitude, celle sur laquelle a pu se pencher autrefois Maurice Blanchot. « reviens vers moi, mon compagnon d’inquiétude ; seul, je n’en serais pas capable ; non, de me délier de ce manque de parole ; d’être là, sans absence, de renoncer à ce qui ne peut être dit ; car c’est ton absence que je cite, et ce que je dis du retrait se nourrit de ta défaillance »
 Pour cet écrivain, se vouant à la mélancolie jusque dans la thématique de son écriture, la musique tient une place prépondérante. La troisième partie la porte dans son sous-titre Opus 111 journal-portrait où l’auteur entrevoit la musique comme une possibilité d’atténuer la violence du « désaveu de soi-même » tout en épousant l’état du mélancolie. « je ne suis rien, semble-t-elle m’apprendre en son déploiement, ne possède rien ; je ne suis qu’un souffle prêt à s’évanouir, je vais et me retire, semblable à ce qui balance en ton secret ; (…) je comble de silence cette part de toi-même que tu ne destines à rien ».
 L’apologie du silence se concrétise avec la parole disparaissant dans la mort, cette « énigme » de l’existence. « c’est celui que je vois, encore moribond, dont le suspens me fascine et me retient face à ce qui ne sera plus, c’est lui qui m’arrache et disperse tout ce que je pourrais dire (…) » Dans la solitude, des dialogues avec son double s’esquissent : « quand je ne serais plus, tu seras avec moi. – ce que tu dis là ne me concerne pas ; apprends, ici, qui t’accompagne ».
 La pensée demeure taraudée par ce presque rien qu’est l’être humain. L’auteur est son propre exemple d’analyse. L’affirmation d’être est irrémédiablement passée au crible de la réduction mais aussi de la disparition d’un ami. Vivre est « accepter de mourir comme il a fallu naître : comme un rien ».

Apologie du silence
CCP Cahiers critiques de poésie (01/01/2011) par André Ughetto

 Un livre singulier : ces proses sont d’un moraliste et d’un poète. Quoique dans le radicalisme de ce qu’il exprime – que je me permets de résumer par le vers de Vigny : « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » – l’auteur réfute toute poésie de divertissement (et ne se donne aucun plaisir d’images), c’est un phrasé savant et harmonieux qui fait entendre le chant de son désespoir constitutif, ontologique...
 Maumejean déclare affronter « le péril d’une parole qui se repaît de ce qu’elle doit taire ». Un rituel personnel est dédié à ce projet : son écriture ne se condense que pendant les quinze jours annuels des vacances de février. L’ouvrage, en quatre parties, ou quatre phases de création, médite sur la vanité de dire, sur la mort, sur l’opus 111 de Beethoven, sur la mort de Socrate dans le Phédon de Platon.
 On ne saurait être plus spirituel avec un message si empreint de nihilisme.

PETITE ANTHOLOGIE

L’inachèvement
(extraits)

 Il n’y aurait donc que cela. L’instant du dernier souffle
 Et, face à cette unique étincelle d’agonie, un territoire d’inexprimable solitude où l’errance de mon écrit contre en de vains suspens l’incompétence et l’abattement de mon penser.
 Alors, d’exorcismes en manifestes, le verbe ne peut que subir dans l’accablement l’attirance que le secret du double veut nous faire pressentir, l’extase du passage où se perd en moi l’énigme de ma différence.
 Il n’y aurait donc, pour vivre, que cette inaptitude devant la déchéance de mon identité.
 Ô mon corps stérile, assidûment sou¬cieux de retarder l’échéance unique de mon penser, ô fabrique de ma vie, insoucieux instrument qui s’oppose à la connaissance de sa fin !

*

 Peut-être parviendrais-je à l’exprimer.
 Dans le silence de la nuit, cette table, ce carnet. Une intégrale solitude entourée du désordre de tous ces objets déposés par les années.
 Cet instant, devant la page, qui efface tout, qui réduit à néant l’his¬toire, qui me métamorphose en celui que je ne cesse d’être et que je ne serai jamais.
 Celui qui, de ma naissance à ma disparition, aura été le même est là, mais sa présence est une fiction si agissante, inexorable, que l’angoisse de me reconnaître le retient au seuil de mes pensées comme s’il s’agissait du fantôme d’un autre qui aurait plus d’existence que moi.

*

 Ce n’est pas que je ne peux écrire. C’est cette chose qui ne se peut dire :
 ce qui est froid depuis ma naissance, me précède et me suit,
 ce qui diffère l’heure et me guette sans répit, tapi en moi, me réalise.
 Machination d’obscur conforme au décret de mon souffle. Inexorable compagnie.
 
*

  Il attend, mais il se demande quand l’attente a commencé. De ne plus rien attendre.
 Il faudrait retrouver là, pour l’écrire, quand l’élan n’a plus rien signifié. Car c’est à cet instant que cela arrive.
 Ce qui ne se peut dire. Et ce qui se met à palpiter en lui, le rend immobile, invulnérable et borné, le confine à l’attente désormais.

*

 Là, désormais, je suis seul et j’écris.
 J’écris pour ce noyau, ce nœud de pierre, cette présence de tout qui ne se peut dire.
 J’écris comme il ne peut pas écrire, se disant perdu dans l’illusion d’un instant neutre et se fixant, impavide, alors qu’il s’aveugle d’une fiction de sa ruine.
 Mais ce délabrement, quel est-il, interdit à mon dire, et que mon corps endurci désigne dans la vigilance de son inutile projet ?
 Cela qui pense en moi ma mort, cela seul qui ne peut à cette heure s’écrire, l’inexorable déchaînement dont je suis écarté, sur ce seuil tari qui malgré tout m’épargne et me rend à personne.