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Paule de Mulatier, dite
MARIE DE LA TRINITÉ

(1903 - 1980)

Paule de Mulatier est née à Lyon le 3 juillet 1903 et morte près de Dijon le 21 novembre 1980. Septième enfant d’une famille d’industriels, elle fait ses études dans diverses institutions privées, puis au Sacré-Cœur de Rivoli, près de Turin, où ses capacités se révèlent.

En 1919, elle s’ouvre à ses parents de sa vocation religieuse, découverte dès sa plus tendre enfance. Pendant dix ans pourtant, elle mène auprès de ses parents une vie de rencontres et de voyages.

Son directeur spirituel, le Père Périer, la dissuade, malgré son attrait pour la vie contemplative, d’entrer au Carmel et l’oriente vers une congrégation nouvelle, fondée par la Mère Saint Jean à Champagne-sur-Loue (Jura) : les dominicaines missionnaires des campagnes. C’est là, dans la nuit du 11 au 12 août 1929, qu’elle reçoit sa première grâce.

Entrée dans la congrégation « par obéissance » le 23 juin 1930, elle prend l’habit religieux en mars 1932. Nommée contre son souhait assistante générale, puis maîtresse des novices, elle seconde la prieure générale pour l’organisation de la congrégation.

En décembre 1940 a lieu la rencontre avec le Père Antonin Motte : elle commence, sur son conseil, à tenir des Carnets qu’elle rédigera jusqu’en 1945. Accablée de fatigue, elle obtient d’être relevée progressivement de ses charges en 1941 et 1948.

Trop tard cependant pour la sauver de la dépression. Sans se décourager, elle consulte docteurs et spécialistes. Échappant de peu à la lobotomie, elle se soumet à une psychanalyse. En 1953 un traitement à l’insuline, puis une cure de sommeil lui font subir un tel choc qu’elle obtient peu de temps après, par contrecoup, la guérison.

À peine guérie, elle est associée par la Mère Saint Jean à la révision des constitutions de la congrégation, passée d’une trentaine de membres à 470.

En 1955, lorsque celle-ci quitte sa charge de prieure générale, Marie de la Trinité, encouragée par le cardinal Feltin, entreprend une formation de psychothérapeute. Elle participe à différents congrès internationaux de psychologie, dont celui de Rome en 1958 où elle donne une communication remarquée sur « Psychothérapie par le réveil des tendances ». Elle exerce à l’hôpital Vaugirard en collaboration avec le Professeur Cornelia Quarti, révélant dans cette spécialité des dons exceptionnels.

Rappelée au siège de la congrégation, à Flavigny, en 1959, elle se met au service de Mère Saint Jean qu’elle soigne jusqu’à sa mort en 1969.

Lorsque la congrégation se transfère à Luzarches, Marie de la Trinité obtient de rester seule à Flavigny, à « la cambuse », une dépendance de l’ancien couvent où elle mène une vie d’ermite. Avec l’aide précieuse de Sœur Christiane Sanson, dmc, elle travaille également à la dactylographie de ses Carnets. Déjà sauvée du cancer en 1971, elle subit une rechute. 

Opérée une nouvelle fois, elle meurt le 21 novembre 1980 à Dijon. Après la mort de Marie de la Trinité, en 1980, Christiane Sanson se consacre entièrement à faire connaître l’oeuvre de Marie de la Trinité. Dans les années 1980, elle parvient à faire paraître un livre en français (Filiation et Sacerdoce des Chrétiens, Lethielleux, 1986) et un en allemand Im Schoss des Vaters, choix de textes traduits par Urs von Balthasar, 1988). En 1991, elle suscite la création de l’Association Amitiés Marie de la Trinité. Dans le même temps, elle organise la conservation et l’exploitation des archives de Marie de la Trinité. 

Cependant, malgré tous ses efforts, hormis Filiation et sacerdoce des Chrétiens (1986), aucun ouvrage de ou sur Marie de la Trinité ne voit le jour en français dans les 20 ans qui suivent la mort de la mystique dominicaine. En 2001, Christiane Sanson est mise en contact avec les responsables des Éditions Arfuyen. Enthousiasmés par les textes de Marie de la Trinité, ils lui proposent de l’aider à faire découvrir cette œuvre gigantesque. Une série d’une dizaine de Carnets spirituels est conçue en étroite collaboration avec elle. Dès mai 2002, en paraît le premier volume, Le Petit Livre des Grâces, qui sera suivi très rapidement de Consens à n’être rien (septembre 2002) et Entre dans ma gloire (mars 2003). Par l’intermédiaire des Éditions Arfuyen, Christiane Sanson entre également en relation avec les Éditions du Cerf qui acceptent de publier la grande biographie de Marie de la Trinité, Marie de la Trinité, de l’angoisse à la paix (2003) qu’elle vient tout juste de terminer. Dans la foulée, un premier colloque Marie de la Trinité est organisé à la Tourette les 15 et 16 novembre 2003. Ayant achevé de jouer son rôle de témoin, Christiane Sanson meurt le 23 octobre 2004, à Mathieu (Calvados).

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Petit Livre des Grâces

Consens à n’être rien

Entre dans ma Gloire

De l’angoisse à la paix, relation pour Jacques Lacan

Paule dite Marie

Je te veux auprès de Moi

Le Silence de Joseph

REVUE DE PRESSE

Paule dite Marie
Études (12/01/2004), par Cécile Rastoin ocd

 Qu’y a-t-il de commun entre Etty Hillesum et Paule de Mulatier, entre une Juive hollandaise avide de vivre et une Lyonnaise de stricte et bonne société ? Gérard Pfister donne une réponse imprévue, lui qui connaît bien les deux. Etty Hillesum a découvert le chemin vers son propre cœur à travers sa rencontre avec Julius Spier ; Paule, devenue Marie de la Trinité, se le fraya en dialogue avec sa supérieure, Mère Marie de Saint-Jean, et avec Jacques Lacan, dont elle fut patiente d’abord, élève ensuite. Ce qui les rapproche, c’est un chemin d’authenticité au delà de toute illusion, même pieuse : « deux femmes ardentes, libres, énergiques » (p. 10).
 Les écrits de Marie de la Trinité sont encore peu connus. Cette « obscure dominicaine missionnaire des campagnes, morte en 1980 dans sa soixante-dix-huitième année » (p. 9), a sans doute un message pour aujourd’hui, car elle a traversé, avec une lucidité sans faille, les grandes épreuves de Job en notre temps : maladie psychique, crise existentielle, voire mystique, remise en cause de certains traits ecclésiaux aussi. On croirait entendre saint Jean de la Croix quand elle s’en prend aux directeurs de conscience qui ont l’art terrible « de développer […] la défiance de soi-même […] jusqu’à obliger à une lutte épouvantable contre sa propre conscience. […] comme si l’honneur clérical était en péril parce qu’ils marcheraient eux-mêmes dans le chemin de l’humilité… » (p. 72). Et, un peu plus loin : « L’idée que les prêtres ont – qu’on leur inculque au maximum, qu’on prêche aux fidèles à leur égard – c’est un exercice de paternité. […] Jamais on ne dit “adorateurs” pour former vraiment de vrais adorateurs » (p. 73).
 Mais, au delà de la fille de la bonne société lyonnaise qui doit défaire le carcan de ses fausses obéissances religieuses, il y a la femme mystique fascinée par la Présence ou gémissant de l’absence : « Dieu donne le vertige – un vertige pire que tous les autres. Les vertiges terrestres viennent d’une impression de gouffre sous les pieds – le vertige divin, c’est un abîme d’altitude au-dessus de la tête, et nous un gouffre, une béance. On n’est pas seulement béant, on est béance dans l’être, c’est notre être même qui est une béance » (p. 57). À travers le dialogue entre Marie de la Trinité et Mère Saint-Jean, où l’amitié authentique de ces deux femmes se révèle, en toute liberté, dans un commun amour de Dieu, nous saisissons un peu le chemin vers la liberté que dut parcourir Paule de Mulatier.
 Comme Etty, elle dut enlever toutes les pierres qui obturaient l’entrée du puits intérieur pour que jaillisse la source…

Marie de la Trinité dans le sein de Dieu
La Croix (06/10/2010), par Patrick Kéchichian

 Le remarquable effort d’édition qui se poursuit depuis quelques années permet de mesurer l’importance du message de la religieuse.
 Les grands auteurs spirituels ne sont pas d’abord des écrivains : le prestige de leur œuvre répond à d’autres critères que ceux de la littérature. De plus, l’épaisseur de l’histoire les fige souvent dans l’écrin de leur temps. Marie de la Trinité, au contraire, est pleinement notre contemporaine, comme elle l’est aussi des mutations culturelles du catholicisme français du XX° siècle. Cette proximité est d’autant plus troublante que le surnaturel et toute la haute mystique coexistent ici avec les données immédiates de la vie commune, avec ses colères, ses désespoirs...
 Née dans une famille de la bourgeoisie lyonnaise en 1903, Paule de Mulatier ressent très tôt l’appel de Dieu. En 1929, elle se rapproche des Dominicaines missionnaires des campagnes, et de leur responsable, Mère Marie de Saint-Jean. Commandé par son directeur spirituel d’alors, ce choix contrarie d’emblée sa vocation contemplative. La communauté, dont elle prend l’habit en 1932, est alors en formation et cherche ses bases doctrinales. Dans ce contexte, Marie de la Trinité accepte des responsabilités harassantes. « Je vivais, dira-t-elle, dans un déchirement intérieur continuel, entre les devoirs de l’obéissance et les besoins profonds de ma vocation dont ces devoirs me détournaient. »
 Cela ne sera pas sans conséquence sur sa santé mentale. En 1941, Marie de la Trinité connaît une grave crise psychique qui ira jusqu’à l’hospitalisation et la cure de sommeil. C’est ce qu’elle nommera son « épreuve de Job », qui rend douloureuse sa quête de Dieu mais ne l’interrompt pas. Peu à peu, elle se décharge de ses obligations communautaires et commence, en 1951, une cure avec Jacques Lacan - pour qui elle rédige un mémoire sur son état. Puis elle se forme à la psychologie, participe à plusieurs congrès et exerce elle-même à l’hôpital Vaugirard. À partir de 1971, elle peut enfin vivre dans la solitude à laquelle elle aspirait. Malade, elle accomplit sa « bienheureuse Pâque », le 21 novembre 1980.
Mais l’essentiel reste à dire. De 1942 à 1944, Marie de la Trinité consigne sur des carnets son expérience spirituelle : 3 000 pages d’une bouleversante lucidité où elle témoigne de son apprentissage de la présence de Dieu accompagné d’une exigeante réflexion théologique. Deux séries de grâces marquent sa vie mystique. D’abord, celle, inaugurale, d’août 1929 où elle est saisie dans le sein de Dieu – in sinu Patris : « Il se révéla à moi, non comme à distance, mais de substance à substance, plus près que tout ce qui peut passer par une intelligence humaine. » Puis, durant l’année 1941, elle reçoit plusieurs grâces, contemporaines de sa souffrance psychique : « Il me donna de plonger indéfiniment en son infini... » Cette fois, elles regardent le sacerdoce du Christ et l’union à ce sacerdoce...
 La très grande richesse – la complexité aussi, et l’absence de séduction littéraire – du témoignage de Marie de la Trinité n’ont pas laissé indifférents ses premiers lecteurs, notamment le grand théologien Hans Urs von Balthasar qui, quelques jours avant sa mort, en juin 1988, se disait « de plus en plus persuadé de l’importance capitale du message de Marie de la Trinité ». Peu de temps auparavant, il avait parrainé, avec le P. Antonin Motte, la première publication française d’écrits choisis (Lethielleux, 1986).
 Le volume collectif qui paraît aujourd’hui, après un premier qui introduisait à l’œuvre de la religieuse (Cerf, 2006), prend la suite de deux séries de publications : sept petits volumes aux Éditions Arfuyen (de 2002 à 2007) d’extraits des Carnets ; une biographie par Sœur Christiane Sanson (Cerf, 2003) et surtout le premier des cinq volumes de l’édition intégrale des Carnets (Cerf, 2009). Ce remarquable effort d’édition est à la mesure de l’étonnante figure de Marie de la Trinité, dont le projet est moins d’exposer une claire connaissance que de progresser dans la nuit où Dieu la conviait – elle qui se disait « comme semée dans le Verbe Incarné ».

Carnets 1 - Les Grandes Grâces, (éd. du Cerf)
Nouvelle Revue Théologique (01/01/2010), par P.-G. D.

 Paule de Mulatier, alias Sœur Marie de la Trinité (1903-1980), première assistante de la fondatrice de la Congrégation des Dominicaines des Campagnes, a consigné en 35 carnets les lumières, expériences et paroles reçues dans l’oraison. Le texte intégral, qui comporte plus de 3000 pages rédigées entre 1942 et 1946, sera publié en cinq volumes, dont le premier. Quelques extraits, parus en 1986 sous le titre Filiation et sacerdoce des chrétiens, ont été traduits en allemand par Hans Urs von Balthasar (Im Schoss des Vaters, 1988).
 L’Auteur a dressé elle-même la liste des thèmes qui lui auraient permis la synthèse qu’elle n’a pu réaliser : Déité-Trinité, Père-Fils, Verbe, Esprit, Filiation, Sacerdoce, Immolation, Hostie-Sang, Église : ils reflètent, sous sa plume, le thomisme de ses conseillers spirituels dominicains, avec des images, surtout « hydriques » : sable de la plage, vagues de la mer, écluse, péniche. En notant les paroles du Père et du Christ, l’Auteur remarque : « Le Seigneur m’éclaire sans mots ; les mots sont de moi ». Parmi ces mots, relevons le terme « sacerdoce » (Communie à mon sacerdoce... Use de mon sacerdoce tant que tu voudras), un sacerdoce d’inter-cession et de suppléance, auquel l’A. relie souvent le vocable, plus inclusif, de « filiation ».
 Pourquoi a-t-elle cessé d’écrire ? Son conseiller spirituel lui ayant suggéré de considérer l’écriture comme un support et non comme un but, elle a reçu du Ciel cette locution : Choisis entre l’union et les lumières. L’ouvrage est enrichi d’une préface qui nous apprend que, à partir de 1945, l’A. a subi une grande épreuve psychique ayant nécessité une longue cure psychanalytique. Deux index : les thèmes ; les références bibliques.

PETITE ANTHOLOGIE

« Consens à n’être rien »
(extraits)

 Flavigny, jeudi 13 mars 1941
(Oraison en auto, en allant à Dijon)
« Ne cherche ta joie qu’en Moi. »

« Et moi, cherche-Moi pour Moi. »

 Flavigny, samedi 15 mars 1941
« Je te soutiendrai par ma Face. »

« Sache que Je suis là, Moi, le Père. » (là, en toi)

« Puisque tu n’oses Me regarder en Moi, 
regarde-Moi en toi, et vis en Moi. »

« Prie-Moi en toi. »

 Flavigny, jeudi 29 mai 1941
« De ma Déité même tu jouiras. Je te plongerai en Elle. »

« Nue, vide, dépouillée, pure capacité. »

« Repose-toi en Moi, le Père. » 

« Repose-toi en Moi, où Je t’aime. »

 Flavigny, jeudi 19 juin 1941
Pendant l’action de grâces, Il me dit : 
« Ose tout. »

« Je t’ai tout pardonné. »


« Entre dans ma gloire »
(extraits)

 Flavigny, samedi 9 janvier 1943
« Donne-Moi une fidélité de présence. »

« Ne crains pas de te mettre à part,
puisque Je te veux à part. »

« N’aie pas peur d’être trop aimée –
Ne te refuse pas à être, toi,
l’objet de mon amour de Père.
Car Je suis libre d’aimer qui je choisis
et comme il Me plaît. »

« Ainsi n’aie pas peur de recevoir cet amour,
de t’y exposer, de t’y ouvrir,
et de t’en laisser entièrement envahir toi-même. »

 Flavigny, dimanche 10 janvier 1943
« Utilise tes impuissances pour M’adorer,
comme J’utilise ma toute puissance pour te combler. »

« Laisse-toi aimer comme il Me plaît,
combler comme il Me plaît,
conduire comme il Me plaît. »

 Flavigny, lundi 11 janvier 1943
Avant la consécration, le Seigneur Jésus me dit :
« Consacre-Moi. »

Et juste avant la Communion, avant le Confiteor :
« afin que Moi aussi Je te consacre,
car c’est Moi seul qui consacre au Père. »

« N’entreprends rien.
Suis-Moi seulement,
et entre dans mes voies
de tout toi-même. »

« Adore-Moi, en pure perte
et disparition de toi-même. »

« Recueille-toi au dedans de toi-même –
et détourne-toi de tout l’inutile – fuis-le. »


De l’angoisse à la paix
Relation écrite pour Jacques Lacan
(extraits)

 La cure de sommeil commença dans de mauvaises conditions.
 Les premiers symptômes de déséquilibre avaient paru dix ans auparavant ; depuis huit ans je voyais des docteurs. Je venais de passer quatre ans en cure psychanalytique : une angoisse de plus.
 J’étais depuis quinze jours à Bonneval, au service libre. Le Dr B., argentin, m’avait seul examinée ; je n’avais guère confiance en lui, du fait de sa jeunesse, synonyme d’inexpérience, et de sa nationalité. Le Dr E. passait parfois rapidement, le matin, accompagné d’internes. Que répondre à ses questions, sinon : « Tout va très bien. »
 Durant ces quinze jours, on m’avait fait un traitement d’insuline (choc humide), qui avait provoqué, me semble-t-il, une recrudescence des obsessions. L’infirmière, un jour, m’avait appelée pour une électro-narcose ; j’en ressentis une douleur à la colonne vertébrale qui dura plusieurs mois – c’est tout. (...)
 Brusquement je me réveillai, on m’avait déshabillée et couchée et il y avait du va-et-vient dans la chambre. Tout le personnel du Pensionnat était rassemblé dans ma chambre. J’entendis vaguement : « La maison va brûler – Feu de cheminée – Emportez le mirus. » Des corbeaux avaient paraît-il construit leur nid sur la cheminée, le feu venait d’y prendre.
 Tout cela me parut tragique. Je sentis la réprobation générale peser sur moi. On me fit absorber un nombre considérable de pilules et je m’endormis dans la terreur, souhaitant ne plus jamais me réveiller et mourir ainsi, pour qu’enfin, tout cesse, puisque tout n’était que tourment. (...)
 De la cure (de sommeil) elle-même, je me souviens que l’insomnie nocturne fut de plus en plus fréquente et angoissante. Mon corps, sous l’effet des produits chimiques absorbés, dégageait une odeur de cadavre qui imprégnait matelas et oreiller. La femme de ménage qui venait le matin était douce et bonne ; l’infirmière du soir oubliait régulièrement de me donner les pilules en même temps que le repas ; elle n’y pensait qu’après et me faisait tout prendre ensuite. Jusqu’à minuit j’entendais un poste de radio – parfois les cris nocturnes de quelque malade dément. (...)
 Ces angoisses ne cessèrent de grandir et de proliférer. Vers le douzième jour, je crois, au comble du tourment, je demandai de suspendre la cure. La dernière nuit fut atroce :
 – On allait certainement me garder là jusqu’à ce que je meure, et on allait hâter ma mort sans que j’y puisse rien : j’étais enfermée, prisonnière, et personne ne devait avoir pitié de moi : c’était l’heure du châtiment.
 – J’allais mourir, et mourir de pourriture ; et j’allais mourir de cette mort de pourriture parce que j’étais moi-même une créature sordide, moralement pourrie ; ma mort serait symbolique de ma vie.
 – Tout cela était parfaitement juste et se déroulait dans un enchaînement logique auquel je n’avais rien à objecter. Dieu n’était ni cruel, ni injuste, il était infiniment bon de m’avoir épargnée jusque-là, et en comparaison de ce que je méritais, cette mort était un châtiment dérisoire.
 – La mort était donc imminente et j’irai aussitôt en enfer. Cette pensée de l’enfer me soulageait, d’abord parce que c’était juste, ensuite parce que je serais délivrée de la menace du pire, et surtout délivrée de l’angoisse ; cette libération de l’angoisse me rendait l’enfer infiniment souhaitable. Toutes les pires souffrances me sont rien, comparées à l’angoisse.(..)
 Donc, j’allais à la mort certaine. Un matin, la femme de service me trouverait morte, de cette mort de pourriture, signe et châtiment de mon infamie. D’ici-là les filles de salle feraient exprès de m’oublier, la religieuse du service ne s’en soucierait pas, on n’ouvrirait la porte que lorsque la puanteur de mon corps serait devenue intolérable.
 Tous les journaux attendaient ce jour pour faire paraître en première page le scandale : « La soi-disant Sœur Marie de la Trinité, Paule de Mulatier, a été trouvée morte, pourrie, dans une chambre de l’hôpital psychiatrique de Bonneval. » Ils diraient que j’étais une fausse religieuse et détailleraient toutes les faussetés de ma vie. Et ils auraient raison.
 Le scandale allait rejaillir sur l’Église, le Pape et les évêques, l’état religieux en général, ma Congrégation, mon couvent, ma famille. Et tout le monde le saurait.
 Je voyais déjà les énormes caractères de tous les journaux – et la photo qui me montrerait pourrie dans un coin de la chambre : « L’ex Sœur Marie de la Trinité ».
 Ce qui me consolait, dans ce comble de détresse, c’est qu’enfin la lumière serait faite sur mon cas – car, depuis que je suis religieuse, j’ai toujours été âprement critiquée par les uns et approuvée par les autres et ma personne provoquait ainsi autour d’elle des divisions. Il m’avait fallu très longtemps pour m’en rendre compte. (...)
 Ma terreur devint telle que j’eus le sentiment de frôler la folie. L’angoisse n’était plus reliée à aucun motif, plus rien ne la limitait et plus rien en moi ne pouvait lui résister, elle avait tout submergé.


Paule dite Marie
(extraits) 

 Préface de Gérard Pfister

 1941-1943 : Etty Hillesum écrit son Journal et « entre sans le savoir en littérature ». Dans les mêmes années, de 1936 à 1946, Marie de la Trinité écrit ses Carnets et entre, bien malgré elle, dans la grande littérature spirituelle. Bien d’autres rapprochements m’apparaissaient encore : Etty connaît l’enfer de la déportation, Marie celui de la maladie psychique. Etty se découvre dans le dialogue avec le Docteur Julius Spier, Marie, dans le face-à-face avec Mère Saint Jean. Etty, « la fille qui ne savait pas s’agenouiller », ressent l’irrépressible appel d’un Dieu sans nom ; Marie se sent « écrasée, moulue » par les « paroles » qui lui sont données dans le silence. Etty vit en révolte permanente avec l’institution, qu’elle ne se sent pourtant pas le droit de quitter ; Marie est d’une intransigeante et terrible lucidité sur le monde religieux, mais craint par-dessus tout ses propres faiblesses.

 Deux femmes ardentes, libres, énergiques. Deux visages d’une émouvante beauté au regard doux et profond.
 Deux natures d’artistes, car si Etty est poète et écrivain dans l’âme, Marie est musicienne et peintre. Deux intelligences toujours en éveil : comme Etty se passionne pour les langues et la psychologie, Marie va jusqu’à passer un diplôme d’hébreu durant les années mêmes où elle est en analyse chez Jacques Lacan et, sortant de son « épreuve de Job » entreprend avec succès de devenir elle-même psychothérapeute.
 Comment mieux faire sentir la force et le rayonnement de personnalité de Marie de la Trinité qu’en essayant de la faire entendre elle-même, en chair et en os, par la magie du théâtre ? Qu’elle soit là, à nouveau, sur scène, dans le drame qui fut celui de sa vie : dans la contradiction vivante de son appel vers Dieu et des contraintes de la vie religieuse, de sa puissance spirituelle et de ses fragilités psychiques, de son inépuisable besoin d’aimer et de la solitude de son expérience intérieure.
 La découverte de Marie de la Trinité n’en est qu’à ses tout débuts : elle n’a pris son véritable essor qu’en avril 2002, avec la publication du Petit Livre des Grâces. Chacun des petits livres parus depuis lors a révélé de nouvelles facettes d’une œuvre et d’une personnalité exceptionnellement riches et diverses. Si riches, si diverses même que le lecteur risque peut-être d’avoir quelque difficulté à l’aborder en ce qu’elle a d’essentiel. Entre le récit de la grande Grâce de 1929 et la « Relation à Jacques Lacan », comment trouver le fil ?
 Encouragé par l’exemple des spectacles consacrés à Etty Hillesum, il m’a semblé qu’il serait utile de réaliser une présentation de Marie de la Trinité tirée de ses écrits et des témoignages de ceux qui l’ont connue.
 Il m’est apparu que le dialogue entre Marie de la Trinité et Mère Saint Jean, tout au long de quelque quarante années, devait en être le fil conducteur. Car si, pour Etty, nous ne disposons que du journal et de ses lettres, nous possédons également, pour Marie, les correspondances de celle qui fut sa Supérieure, sa confidente, son amie et sa sœur spirituelle, Mère Marie de Saint Jean. Et l’extraordinaire est que la qualité littéraire et spirituelle de ces lettres se situe à une même altitude que celles de Marie de la Trinité elle-même. Que d’échos raciniens dans cette écriture, que de beautés qui ne dépareraient pas le Dialogue des Carmélites de Bernanos ou telle pièce de Claudel !

 

 Début de l’adaptation théâtrale

 Mère Saint Jean – Mes yeux vous cherchent, ma fille, et ne vous trouvent pas. La porte s’ouvre et ce n’est pas vous qui entrez. Mais je vous retrouve la nuit dans la petite étoile qui luit sur le mur, et le jour dans la représentation si paisible de la Sainte Famille. En la voyant dans le coin de ma fenêtre, comme vous l’avez disposée, il me vient pour vous et pour moi des désirs fous d’humilité.
 Il me semble que l’édifice qui s’annonçait si beau pour vous, ne peut s’élever selon le dessein de Dieu, sans des profondeurs d’humilité que l’œil vulgaire ne peut sonder. Je ne sais pourquoi, il me semble que ce n’est pas la psychanalyse qui aura le dernier mot, j’ai comme l’intuition secrète que votre guérison sera l’œuvre de Dieu, et non l’œuvre des hommes. Cependant, il faut bien prendre les moyens qui nous sont proposés, c’est un devoir.
 Et puis, vous savez, je n’ai pas trop confiance dans mes intuitions qui peuvent bien n’être que le produit de mon imagination, le désir de vous retrouver comme je vous ai connue un temps. Dieu avait les yeux sur vous, il les a toujours, et dans son regard il y a de la complaisance. Où veut-il vous mener ? Mystère ! Tout est mystère en Lui, et mystère d’amour. J’ai peur de ce matérialisme dans lequel on va vous plonger.


« Je te veux auprès de Moi »
Agenda 1927-1930
(extraits)

« Si tu me cherches, tu te perdras, toi, mais tu me trouveras, moi.

« Souviens-toi de ce désir d’identification que j’ai mis dans ton âme. Choisis : veux-tu t’identifier à moi, ou m’identifier à Toi ?

« Ton âme est une. Il n’y a pas de place pour toi et pour moi.

« Je ne suis pas semblable à toi, je suis Dieu – parfait. Tu es créature, néant, péché. Il faut que l’un ou l’autre meure en toi. »

 19 août 1929.
Nuit de grâces.
Le mystère de l’identification.
Ô Dieu, ce que vous m’avez fait connaître, réalisez-le en moi.
 
*

M’efforcer de pratiquer ce que je sais, et avant tout mettre au centre de mon âme : 
 l’amour
 l’humilité.
Désirer avec ardeur, vraiment, sincèrement, la perfection de l’amour
 L’IDENTIFICATION A JESUS CHRIST

 Dimanche 3 août 1930
« Je mettrai ton intelligence dans un parfait silence, à l’unisson de ton âme.

« Je te mettrai tout entière dans un profond silence. Car c’est dans le silence que je m’unirai à toi.

« J’ai créé l’âme silence parce que je suis silence. Ma seule parole dans l’éternité, mon seul mouvement, c’est le Verbe. Et tu sais ce qu’est cette parole et qu’elle est semblable à moi-même.

« Livre-toi à l’Esprit Saint, c’est lui qui fera tout. ‘‘L’Esprit Saint surviendra en vous.’’  »


Le Silence de Joseph
(extraits)

 Je pense au silence de saint Joseph : qu’il daigne m’en envelopper complètement, c’est comme une condition pour que la grâce « croisse et se fortifie¨ » en moi (Lc 2, 40).
 Je lui demande qu’il me donne son silence, par égard pour la croissance de Jésus en moi (23.08.41).

*

 Intensité de sa contemplation, toute concentrée sur le Père, ne se portant sur aucun détail des mystères de la vie publique et de la Passion, mais regardant la très sainte Humanité comme du sein même du Père.

*

 Tout confié à saint Joseph qui, sans être père, a plus que tout autre participé au mystère de la paternité divine. Afin que, sans être prêtre, s’il plaît à Dieu, de la manière et dans la mesure qu’Il voudra, je participe personnellement au mystère du sacerdoce du Christ.

*

 « Saint Joseph, cachez-moi aux créatures comme vous avez caché Jésus au monde ! » (20.09.41).

*

 La grâce sacerdotale de saint Joseph, bien que plus cachée, est très profonde. Il n’eut que la vie cachée, qui est toute d’expiation et de louange. La révélation du mystère de l’Incarnation par l’Ange lui apprit à perdre sa propre finalité en vue de l’unique gloire de Dieu (22.11.41).

*

  « Consens à n’être rien. » C’est comme la grâce de saint Joseph (23.11.41).

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 Le silence de saint Joseph est silence de vérité. Il atteste qu’il n’est pour rien dans tant de grandeurs : ni avant qu’elles lui soient départies, ni quand il en est gratifié, sans l’avoir prévu ni demandé.

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 Car ce sont bien de ces choses : « que l’œil n’a pas vues, ni l’oreille entendues, et qui ne sont pas montées au cœur humain : ce que Dieu a réservé à ceux qui L’aiment » [1 Co 2, 9]. A quel amour fut donc élevée l’âme si pure, si chaste, si humble, de saint Joseph : à quel amour pour le Père ? Il semble bien que, par comparaison, personne jusqu’à lui n’a aimé ni contemplé ni servi le Père – et après lui ? (30.08.42).

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 La confusion de saint Joseph : souffrance et humiliation naturelles intenses, mais sans aucun mélange d’orgueil, ni d’égoïsme, ni de jalousie.
 Confusion qui convient à une âme livrée aux motions du sacerdoce qui est de Dieu et qui réfère à Dieu. Qui n’a donc rien d’égoïste, ni à l’origine ni à l’aboutissement, bien qu’il saisisse toute la nature en elle-même, telle quelle, pour la référence.
 Cette confusion profonde, universelle selon lui-même, de saint Joseph, était une merveilleuse disposition à l’adoration, à l’immolation adoratrice et ce n’est pas seulement par nature, mais par effet de grâce qu’il l’éprouva si intensément et de façon continue.
 Intensément, mais sans trouble ni crainte. Filialement. (4.09.42).