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Marie de la Trinité dans le sein de Dieu

 Le remarquable effort d’édition qui se poursuit depuis quelques années permet de mesurer l’importance du message de la religieuse.
 Les grands auteurs spirituels ne sont pas d’abord des écrivains : le prestige de leur œuvre répond à d’autres critères que ceux de la littérature. De plus, l’épaisseur de l’histoire les fige souvent dans l’écrin de leur temps. Marie de la Trinité, au contraire, est pleinement notre contemporaine, comme elle l’est aussi des mutations culturelles du catholicisme français du XX° siècle. Cette proximité est d’autant plus troublante que le surnaturel et toute la haute mystique coexistent ici avec les données immédiates de la vie commune, avec ses colères, ses désespoirs...
 Née dans une famille de la bourgeoisie lyonnaise en 1903, Paule de Mulatier ressent très tôt l’appel de Dieu. En 1929, elle se rapproche des Dominicaines missionnaires des campagnes, et de leur responsable, Mère Marie de Saint-Jean. Commandé par son directeur spirituel d’alors, ce choix contrarie d’emblée sa vocation contemplative. La communauté, dont elle prend l’habit en 1932, est alors en formation et cherche ses bases doctrinales. Dans ce contexte, Marie de la Trinité accepte des responsabilités harassantes. « Je vivais, dira-t-elle, dans un déchirement intérieur continuel, entre les devoirs de l’obéissance et les besoins profonds de ma vocation dont ces devoirs me détournaient. »
 Cela ne sera pas sans conséquence sur sa santé mentale. En 1941, Marie de la Trinité connaît une grave crise psychique qui ira jusqu’à l’hospitalisation et la cure de sommeil. C’est ce qu’elle nommera son « épreuve de Job », qui rend douloureuse sa quête de Dieu mais ne l’interrompt pas. Peu à peu, elle se décharge de ses obligations communautaires et commence, en 1951, une cure avec Jacques Lacan - pour qui elle rédige un mémoire sur son état. Puis elle se forme à la psychologie, participe à plusieurs congrès et exerce elle-même à l’hôpital Vaugirard. À partir de 1971, elle peut enfin vivre dans la solitude à laquelle elle aspirait. Malade, elle accomplit sa « bienheureuse Pâque », le 21 novembre 1980.
Mais l’essentiel reste à dire. De 1942 à 1944, Marie de la Trinité consigne sur des carnets son expérience spirituelle : 3 000 pages d’une bouleversante lucidité où elle témoigne de son apprentissage de la présence de Dieu accompagné d’une exigeante réflexion théologique. Deux séries de grâces marquent sa vie mystique. D’abord, celle, inaugurale, d’août 1929 où elle est saisie dans le sein de Dieu – in sinu Patris : « Il se révéla à moi, non comme à distance, mais de substance à substance, plus près que tout ce qui peut passer par une intelligence humaine. » Puis, durant l’année 1941, elle reçoit plusieurs grâces, contemporaines de sa souffrance psychique : « Il me donna de plonger indéfiniment en son infini... » Cette fois, elles regardent le sacerdoce du Christ et l’union à ce sacerdoce...
 La très grande richesse – la complexité aussi, et l’absence de séduction littéraire – du témoignage de Marie de la Trinité n’ont pas laissé indifférents ses premiers lecteurs, notamment le grand théologien Hans Urs von Balthasar qui, quelques jours avant sa mort, en juin 1988, se disait « de plus en plus persuadé de l’importance capitale du message de Marie de la Trinité ». Peu de temps auparavant, il avait parrainé, avec le P. Antonin Motte, la première publication française d’écrits choisis (Lethielleux, 1986).
 Le volume collectif qui paraît aujourd’hui, après un premier qui introduisait à l’œuvre de la religieuse (Cerf, 2006), prend la suite de deux séries de publications : sept petits volumes aux Éditions Arfuyen (de 2002 à 2007) d’extraits des Carnets ; une biographie par Sœur Christiane Sanson (Cerf, 2003) et surtout le premier des cinq volumes de l’édition intégrale des Carnets (Cerf, 2009). Ce remarquable effort d’édition est à la mesure de l’étonnante figure de Marie de la Trinité, dont le projet est moins d’exposer une claire connaissance que de progresser dans la nuit où Dieu la conviait – elle qui se disait « comme semée dans le Verbe Incarné ».