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Margherita Guidacci : la soif et la source

Avec les Sibylles Margherita Guidacci donne libre cours à tout ce qui la déchire et l’anime depuis Le sable et l’ange, son premier livre de 1946 : elle est tour à tour tremblante et impétueuse, elle exprime aussi bien la soif que la source.

L’eau est ici l’élément originel. Ce n’est pas un hasard si les Sibylles s’ouvrent par une vision du flux et du reflux sur le rivage de l’Hellespont. Mais l’eau ne nous rappelle pas seulement que notre destin semblable à celui des conquérants "n’étreint qu’à peine / un instant de la mer". Dans Comment j’ai écrit Sibylles Margherita Guidacci raconte que jeune fille elle avait le don de "s’orienter sur les veines souterraines" et de les "porter à la lumière". Seul "le plus pur", nous dit la Tiburtine, découvrira les sources ou puisera dans le fleuve. Seul celui qui a "le juste désir", la juste soif, nous dit l’Erythréenne en se servant de l’image de "la racine, une et multiple" qui fondamentalement n’est pas différente, verra "l’arbre de la sagesse". Cosmique, analogue à l’ascension de la sève ou au jaillissement de l’eau, le mouvement qui nous conduit des profondeurs fécondes à la lumière, grâce auquel la parole est possible.

Ce mouvement-là, toujours actif, témoigne d’une confiance inaltérable. Mais la confiance, et c’est en quoi cette oeuvre me touche, n’a rien d’aveugle comme la sagesse n’a rien de froid. La Sibylles des larmes, la Phrygienne, elle aussi a recours à l’image de la racine et de l’arbre : des victimes qu’elle évoque "il ne reste / que cette grande lamentation, devenue racine / dans la terre dont est issu (son) arbre". Que l’on se souvienne de Neurosuite ou de L’horloge de Bologne, jamais Margherita Guidacci n’oublie la souffrance en ses incarnations innombrables, elle ne cache ni notre angoisse ni nos maladresses, elle les éprouve comme si nous étions en prison.

Nous aurions tort cependant d’opposer la source et la prison. Une tension plutôt caractérise cette eeuvre. La quête est d’autant plus intense qu’elle ne reçoit aucune aide. La Libyque ne répond pas à nos questions, elle nous demande de "persévérer". Il y a chez Margherita Guidacci comme une confiance en I"’inquiétude", en I"’effroi" même, seuls capables de nous obliger à faire un pas de plus et de nous ouvrir.

Ainsi sommes-nous mis constamment en alerte, attentifs au moindre signe. L’eau n’est plus l’élément privilégié, s’y ajoute l’air, ce vent que la Phrygienne écoute "résonner (...) comme la voix du dieu" ou ceux, "lumineux", d’Apollon où le silence de la Sibylle de Delphes sera comme un feuillage.

Certes Margherita Guidacci aspire à la "splendeur", à "l’allégresse", mais elle interroge plus qu’elle n’affïrme. L’air et l’eau le lui ont appris : que ce soit sur les mots, sur le temps, sur les choses, sur les autres, il ne s’agit pas d’imprimer une marque. Sa parole, en cela identique à la racine première, est une et multiple : toutes les voix qui sont en elle se rassemblent et se déploient à travers les Sibylles – dix puisque tel est le chiffre de la totalité, la Tetraktys de Pythagore que célèbre la Samienne.

"Un même dieu" également se révèle dans ce que nous avons séparé, le familier, le mythique. En fait, ce souci du nombre comme le sens d’un progrès intérieur n’efface pas le sentiment très vif de l’incertitude ou de l’ignorance. Margherita Guidacci aime trop l’arbre pour réduire, pour exclure. Déchirée, elle continue d’unir. "C’est la vie qui parle / en chaque chose vivante cependant qu’elle s’avance / vers la mort", disait la Sibylle de Cumes : nous faisons mieux qu’attendre une fin, nous portons l’immortel dans le mortel : je cite la postface, Un pari sur l’invisible, que Margherita Guidacci écrivit pour une traduction d’Emily Dickinson (Vivre avant l’éveil, Arfuyen), oui, tant que la soif et la source s’inventent et se regénèrent dans l’amour, dans la parole d’insécurité qui est la plus fervente.