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Marché de la poésie : l’invitation polonaise

 « La poésie de nos jours est une lutte pour respirer. »
 Tadeusz Rozewicz

 Un marché pour la poésie ? On ne se pose plus désormais la question. On sait aujourd’hui que c’est quelque 500 éditeurs de poésie, des centaines d’auteurs, dont 250 en signature pour près de 50 000 visiteurs qui du jeudi 18 au dimanche 21 juin, relèvent le défi de la création et de la fête. On a compris qu’au-delà des échanges marchands, il y avait des transactions plus secrètes, des voix répondant à d’autres voix, selon les mots de Virginia Woolf, des rencontres possibles, des projets à naître, de l’humanité en formation... Qu’il fallait donc un lieu, une vitrine pour ces livres différents, cette littérature vivante. Et c’est la place Saint-Sulpice !
 Cette année, pour cette 27° édition du Marché de la poésie, dont René de Obaldia sera le président d’honneur, la Pologne sera à l’honneur. Seront présents et à découvrir les poètes Adam Zdrodowski, Dariusz Suska, Tomasz Rozycki, Ewa Lipska, Adam Zagajewski et en concert, à 20 heures le 18 juin, Grzegorz Turnau et, le lendemain, Anna Prucnal, ce « nuage en pantalon », aurait pu dire Maïakovski, surgi d’une Pologne encore sous la botte stalinienne, exigeant tôt, haut et fort son dû d’amour. Comédienne au cinéma et au théâtre, celle qui est née à Varsovie se met au chant en 1978. On ne comptera plus ses succès. C’est elle qu’on pourra entendre,les sons voluptueux ou les serrements de gorge d’une voix unique, d’une présence qu’on n’oublie pas au soir du 19 juin à 20 heures. Onpourra également lire le texte de ses chansons, notamment celles écrites pour elle par Jean Mailland dans Chansons et contre-chansons pour Anna publiées aux Éditions de l’Amourier, livre qui n’est pas un simple recueil de chansons tant les contre-chansons viennent à la manière d’un contretemps rythmer l’ensemble mais un vrai livre de poésie.
 Comme celui de Tadeusz Rozewicz, Regio suivi d’autres poèmes, paru aux Éditions Arfuyen et qui a obtenu le prix européen de littérature en 2008, Traduit du polonais par Claude-Henry Du Bord et Christophe Jezewski, Regio, publié en 1969 en Pologne, est un livre qui se tient du côté de la vie, même la plus cruelle. Nouvelliste, dramaturge, salué par Kantor et Grotowski, poète, Rozewicz appartient à une génération qui a eu vingt ans dans un pays martyrisé par les nazis - son frère Janusz a été exécuté par la Gestapo en 1944 - et a vécu sa maturité sous le joug d’un pouvoir stalinien. Son écriture est d’une sobriété coupante et d’une brièveté éclatante. Peu ou pas d’images, un ton rauque, de la rudesse dans la voix. C’est qu’il ne s7agit pas ici de se payer de mots, c’est « l’os de la réalité », selon les mots de Pavese, que l’on veut rompre pour voir si quelque chose comme sa moelle y coulerait encore. Rosewicz écrit des poèmes comme autant de coups de dents. Dans l’avant-propos de son livre Anthologie personnelle paru en 1990 aux Éditions Actes Sud, il écrivait : « La création poétique pour moi ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas des poèmes, des faits (...). Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. » Des poèmes, des exorcismes – retour à la préface d’Henri Michaux à ses Épreuves, exorcismes – des poèmes de délivrance pour tenir debout et faire face quand la situation est faite de centaines de dépendances, Alors le poème est « réaction en force, en attaque de bélier ». Rosewicz dans ses poèmes de Regio arrive à introduire dans le roulis rauque des mots une violence telle que le malheur implose. Oui, les poèmes de Regio sont de ceux-là, capables de « tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile », comme récrivait Michaux. Oui, les poèmes sont des « corps vivants », verticaux, qui aident à nous tenir droit « un doigt sur les lèvres » face à « la bouche de la vérité / (...) fermée ». Ils seront multiples, buissonniers, au rendez-vous de ce 27° Marché de la poésie.