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Marcel Weinum et la Main Noire

C’est un devoir de piété qu’accomplissent Gérard Pfister et Marie Brassart-Goerg qui réunissent en un beau volume les témoignages relatifs à la Main Noire, ce petit réseau de jeunes héroïques, qui perpétra le seul attentat contre le Gauleiter Wagner qui eut lieu pendant la guerre. Ils réunissent les témoignages déjà publiés, particulièrement dans le t. IV de Béné, parti en 1978, consacrés à ce réseau, mais aussi dans d’autres publications plus difficiles d’accès. Ce volume prend place dans la collection Les Carnets spirituels éditée par Arfuyen. On ne peut que s’incliner devant ce travail où l’on témoigne de la détermination de jeunes Alsaciens à entreprendre malgé l’ampleur leur de l’appareil totalitaire d e répression qui déjà enserre l’Alsace, la résistance contre l’occupant.
 Pour quelles raisons l’historien reste quelque peu sur sa faim ? Non pas parce que tous les textes publiés le sont dans une traduction française. L’historien de l’Alsace reproduit suffisamment de sources en traduction française, pour le reprocher à d’autres. Sauf si... il s’agit d’une publication de sources, où le texte doit être publié en original doublé de sa traduction. Disons donc qu’on aurait aimé voir la version originale de certains textes, publiés ici. La publication ne souffre-t-elle pas trop d’absence de contextualisation ? « Croisade des enfants » que l’action de Weinum et de ses compagnons ? On n’est pas convaincu de la référence, pas plus que celle que produit le préfacier Alfred Grosser, évoquant les jeunes Scholl.
Certes, les membres du groupe de la « Main Noire » sont pour la plupart des catholiques fervents, élèves ou anciens élèves de collèges catholiques. Mais ils sont aussi, c’est le cas de Weinum et de René Kleinmann, des aspirants officiers français. Nous sommes donc bien devant des représentants de cette génération de jeunes catholiques alsaciens, marqués par leur engagement dans les cadres de la jeunesse française, comme les routiers scouts de Saverne, ou les jeunes étudiants du Front de la Jeunesse d’Adam, ou les jeunes jocistes que le curé Neppel réunit autour de lui. Ils ont été pour une partie d’entre eux évacués et sont rentrés avec leurs parents. Pourtant, et cela est remarquable, Weinum édcrit en allemand à ses parents (lettres transmises en cachette, et traduites par J-J. Bastian), ce qui pourrait démontrer que les parents lisent mal le français (et que Weinum écrit bien l’allemand ?). Il est dommage que l’on n’ait pas respecté la langue utilisée par Weinum lui-même. Sa dernière lettre transmise en cachette a-t-elle été rédigée en français ? Bien entendu, la lettre du 13 avril qui devait passer par la censure a été rédigée en allemand et ne fait pas allusion au patriotisme ardent qui anime Weinum, mais à sa foi. La dernière lettre de Guy Môquet a suscité de nombreux commentaires. On pouvait ne pas s’y référer ; pourtant les commentaires qui l’avaient accompagnée et qui portaient sur les dernières lettres de jeunes condamnés à mort, avaient été importants pour en éclairer le sens. Mais ne devait on pas citer aussi une dernière lettre fiorr émouvante elle aussi, du jeune condamné à mort communiste, René Birr, exécuté un an plus rard à Stuttgart, qui a été publiée dans l’ouvrage, pratiquement introuvable aujourd’hui, de iVlattern, Heimat unterm Hakenkreuz, de 1953. Reste un mystère qui ne sera probablement jamais élucidé. Alors que tout le monde est arrêté en juillet 1941, que les « chefs » sont incarcérés en août 1941, on attend 6 mois avant d’exécuter Sieradski, sans procès. l:ezécurion pour résistance « wegen Widerstandes » – terme ambigu, qui peur désigner aussi bien la résistance à ses gardiens que la résistance en général – est annoncée par un communiqué publié en première page des Strasburger Neueste Nachrichten du 16 décembre 1941. Le communiqué émane du Reichsführer SS en personne, soit Heinrich Himmler. Visiblement, la SS a isolé le cas de Sieradski, « ehemalige polnische Staatsangehörige » [il n’existe alors plus de Pologne], et en a fait le chef « Rädelsführer » d’une petite bande, qui devait être exécuté sans jugement, car les autres attendent d’être poursuivis devant les tribunau. Pour Sieradski. une sorte d ’affiche rouge !
 Le procès des autres membres du réseau eut lieu à huis clos trois mois plus tard, à partir du 27 mars 1942. Les avocats, qui auraient renseigné Bopp (Journal), relatent que le Gauleiter aurait voulu éviter une condamnation à mort mais se prit de bec avec le Président du Sondergericht qui s’y refusa. Il est vrai que le 21 mars 1942 Hitler s’était plaint du laxisme des magistrats. Le 31 mars 1942, Weinum est le seul condamné à mort, les autres écopant de peines de prison allant de trois ans pour l’un d’entre eux à trois mois et pour la plupart d’entre eux, ces peines sont purgées par la préventive. Ils n’en furent pas moins incarcérés au camp de Schirmeck jusqu’à leur incorporation de force : voilà ce que nous avait appris Bené. Utile par contre, le rappel des efforts faits par les survivants de la « Main Noire » pour que le souvenir du sacrifice de ces jeunes résistants, sur le sol alsacien, ne soit pas oublié. L’ouvrage que publie Gérard Pfister constitue à cet égard un témoignage important.