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Jean MAMBRINO

(1923 - 2012)

Jean Mambrino est mort le 27 septembre 2012. Il était l’un des plus grands poètes français contemporains. Il est essentiel de découvrir aujourd’hui dans toute sa variété et sa profondeur cette œuvre majeure, inaugurée grâce au soutien de Jules Supervielle et de René Char. Réjouissons-nous à cet égard qu’un livre d’entretiens avec Jean Mambrino soit en préparation, par les soins de Claude-Henry du Bord, aux Éditions du Cerf. 

Jean Mambrino est né en 1923 à Londres où se passe son enfance. Le STO le mène en Dordogne, comme bûcheron. Il est ordonné dans la Compagnie de Jésus en 1954.

Durant le même temps, avec Jean Dasté, il découvre le théâtre, qui demeure une part importante de sa vie. Professeur de théâtre à Metz, il a pour élève Bernard Marie Koltès. Passant plus tard au cinéma, il se lie d’amitié avec Roberto Rossellini et rencontre les cinéastes de la nouvelle vague. Il effectue des séjours réguliers à Londres où il fait la connaissance de T. S. Eliot et de Kathleen Raine. 

Son premier recueil, Le Veilleur aveugle, paraît au Mercure de France en 1965. En 1968, il s’installe à Paris et commence une collaboration régulière à la revue Études où il a été responsable durant quarante ans de la critique de théâtre. Il a publié, chez Seghers, une Anthologie de la poésie mystique française (1973). Son dernier recueil, Grâce, a paru aux Éditions Arfuyen en 2009.

Jean Mambrino a été distingué par le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en novembre 2004, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre de la préfiguration des Rencontres Européennes de Littérature en mars 2005.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

L’Hespérie, pays du soir

La Pénombre de l’or

L’Abîme blanc

Comme un souffle de rosée bruissant

Les Ténèbres de l’espérance

Grâce

Il était une fois aujourd’hui


REVUE DE PRESSE

Comme un souffle de rosée bruissant
Études (05/11/2006), par Claude Dandréa

Encore un très beau livre de ce grand poète de la spiritualité qui, à plus de quatre-vingts ans, ne cesse de nous éblouir par sa maîtrise formelle et l’indéfectible espérance qui illumine ses poèmes.

Le titre et l’épigraphe, empruntés au Livre de Daniel, font référence au récit des trois jeunes Juifs jetés dans la fournaise par Nabuchodonosor pour avoir refusé l’idolâtrie. Mystérieusement épargnés par le feu, ils entonnent un hymne de louange au Dieu créateur de toutes choses qui les a « arrachés à l’enfer et sauvés des mains de la mort » (III, 88, texte grec). 

C’est cette thématique du feu qui parcourt tout le livre de Jean Mambrino et lui donne son unité : brasier des origines du monde, flamme du désir qui attire l’homme vers l’absolu, mais aussi enfer des « captifs de la fournaise », prisonniers de l’En-Bas où la vie n’a plus de sens. Mais cela reste un livre de lumière, même si la douleur y a une place essentielle (elle culmine, au centre exact du recueil, dans le poème 45 qui évoque, avec une grande densité, la Passion du Christ dont « le néant / s’est remis à l’Amour »).

Hymne à la beauté de l’univers dans ses plus humbles manifestations, il est consentement à la dépossession qui nous prépare à la rencontre ineffable « dans une aurore de rosée, / où tu savais qu’en traversant le pire/tu le reconnaîtrais / au milieu des flammes ».

Jean Mambrino
La Vie spirituelle (06/01/2002), par Gérard Pfister

 Dans son plus récent recueil, L’Hespérie, pays du soir, Jean Mambrino cite cette lettre de Claudel à Jacques Rivière le 8 octobre 1910 : « J’ai entendu Tannhaüser à Vienne ; j’étais en larmes (…) Cette alliance de la volupté et de la sainteté. La sensualité terrible de Venusberg ! Qui a dit que la sensualité était un sentiment païen ? » Et quelques pages plus tôt il a fait référence à cette phrase étonnante de Mozart : « Je cherche les notes qui s’aiment. »
 Sait-on assez que l’auteur de Sainte Lumière, de la Saison du monde, du Palimpseste est l’une des grandes voix de la poésie française actuelle ? De son premier livre, Le Veilleur aveugle en 1965, à La Pénombre de l’or, qui sortira cet automne, près de vingt recueils ont paru, dont la haute écriture et l’ample vision offrent aujourd’hui à la relecture l’image d’une œuvre foisonnante et profonde, merveilleuse surtout d’élan et de liberté.
 Or il se trouve que Jean Mambrino a été ordonné dans la Compagnie de Jésus voici près d’un demi siècle et que tant de pages insolentes de lumière, brûlantes de bonheur ont été écrites dans une vie d’Église. Et ce n’est pas chose fréquente, si l’on veut bien y prendre garde, qu’un poète majeur de notre temps soit un prêtre ou un religieux. Depuis le siècle dernier, la plupart des plus grands poètes spirituels, de Péguy à Claudel, de la Tour du Pin à Marie Noël, se sont trouvé bien plutôt dans les rangs des laïcs.
 Sans doute Claudel ne s’y trompait-il pas : il n’est pas de musique ni de théâtre ni de poésie sans « l’alliance de la volupté et de la sainteté ». Et ce n’est pas chose facile, depuis l’avènement de nos sociétés productivistes, de se libérer de l’idée puritaine que « la sensualité est un sentiment païen ». Combien de tourments ont dû éprouver sur ce point nos poètes catholiques et quelle n’a dû être la force de leur tempérament pour vaincre enfin ce scrupule et sauver leur œuvre des « déserts de l’ennui / où l’âme se dessèche »… Et ils n’étaient pourtant que des laïcs.
 Si la poésie de Mambrino possède une grâce qui bien souvent semble tenir du miracle, c’est de savoir trouver « les mots qui s’aiment » et de réaliser comme sans y prendre garde l’unité réputée impossible des sens et de l’esprit. Dans un poème intitulé Signe, Mambrino nous livre cette contemplation : « L’automne avance avec douceur sous l’or du temps, / macérant la liqueur des longs jours, distillée / par le soleil intérieur ». À qui sait les sentir, toutes choses parlent la langue de l’esprit, comme l’esprit lui-même n’a souvent d’autre moyen de nous toucher que par ce que les hésichastes appelaient les « sens intérieurs ».
 La poésie est cette « distillation », où les sensations les plus simples, par la seule force de l’amour, sont changées en une eau de vie éternelle. Le poète n’en est pas l’auteur, mais le témoin. Sa vertu propre est de se faire pure réceptivité à ce qui vient, pure passivité à ce qui arrive, pure disponibilité à ce qui est : « Le poète écoute et reçoit des appels de toutes parts, du dehors comme du dedans, écrit Mambrino en ouverture à L’Hespérie. Il accueille en façonnant, et se façonne en acceptant ce qui le métamorphose. »
 Telle est la sagesse paradoxale du poète, et sa manière de sainteté peut-être : cet amour où la moindre fleur a sa part autant que le « prochain », cette joie où même l’ombre a quelque chose à nous dire : « Il faut abriter chaque mot dans le poème, / le rossignol, le muid, l’amarante, l’aurore, / et encore le sang, la sanie, le blasphème. » Tout est signe. Tout doit devenir parole.

La lumière d’une voix
Revue Alsacienne de Littérature (06/01/2004), par Jacques Goorma

 Une phrase processionnelle, grave et lumineuse, le goût d’une certaine lenteur qui sied à la majesté de son déroulement, à la croissance inéluctable mais comme retenue de son désir et nous prépare, selon le rythme de son rituel intime, au rapt de l’image par laquelle se propage la foudre de l’ultime.
 Saisirons-nous la chance d’éveil qui n’est autre que le sens, le mouvement premier de son offrande ? Sommes-nous prêts à manger la chair de l’esprit ? À mordre dans la lumière, à la source de la vision ?
 Le don jaillit du vide. Une œuvre immense et des plus hautes à la crête de deux siècles, nous permet d’enjamber un millénaire sans rien perdre de l’originelle scansion et sans rien oblitérer de ses possibles dénouements, gardant bien ouverte la fenêtre sans contour d’une parousie qui ne peut s’exclure.
 À chaque pas se lève une aube. Chaque pas renouvelle cette fraîcheur des commencements, ce frôlement toujours intact du mystère, l’émerveillement devant l’avènement perpétuel de la source où le monde ne cesse de célébrer l’alliance du jour et de la nuit, du sol et de la nue.
 Le génie qui nous surprend au détour de chaque page et qui force notre admiration, – ce pouvoir d’agrandir d’un seul coup, avec quelques mots, le champ de notre conscience en révélant à l’esprit des combinaisons et des possibilités insoupçonnées, mais comme secrètement attendues –, ne procède-t-il pas de cette force d’alliance et de fusion, de ce balancement constant, de cet accord sans cesse renouvelé, de ces noces incessamment célébrées entre la sensualité et la spiritualité, la transcendance et l’immanence ?
 Au cœur où le vertical rejoint l’horizontal, au cœur où se retrouve comme des amants le divin et l’humain, s’accomplissent les noces chimiques : incarnation, engendrements. Illuminée d’imminence, la phrase ne marche plus, elle danse. Offrande d’une parole salvatrice qui dénoue les craintes en réconciliant une à une toutes les oppositions.
 Mambrino est l’un de ces veilleurs, l’un de ces rêveurs sacrés. Qu’il accueille et exorcise aux creux de ses paumes les sanglots ou secoue soudain dans son poing le grelot du rire, il garde vive la flamme et ses secrets.
 « Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire, intimité, spiritualité, couleur, aspiration à l’infini. » Au sens où l’entendait Baudelaire, Mambrino ne serait-il pas l’héritier des grands romantiques, le défenseur d’une possible harmonie entre l’homme et le monde ? Mais d’un romantisme retenu que tempère la rigueur d’une pensée, la maîtrise d’une expression juste, la lucidité d’un trait qui ne peut manquer sa cible. Equilibre, une fois de plus, entre l’ascendance d’une passion et la clarté d’une irréfragable lucidité.
 Le poète aborde avec douceur les plus fulgurants vertiges. Il accueille avec tendresse les plus foudroyante visions. Mieux il nous indique l’issue. Une ouverture conciliatrice par delà les douloureux dédales de l’indéchiffrable.
 En fervent de Supervielle – qui flaira aussitôt dans les lignes de son jeune ami le souffle de l’esprit –, il partage l’exigence souveraine liant le sort de la merveille à la plus grande simplicité. En lui comme en sa parole, s’accomplira l’étreinte de la tendresse et du miracle. Et, comme lui, nous serons surpris par la puissance d’une douceur extrême, presque douloureuse ; étonné que l’étonnement se renouvelle.
 « Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ? » (Saint-John Perse) Sa parole nous enseigne la force infime et pourtant suprême d’un sourire devant l’abîme, l’élégance affable de la joie face à nos terreurs, et nous ouvre sans relâche à l’épiphanie de la beauté. Elle nous invite à demeurer avec elle au plus près du surgissement de la source. Dans le frémissement de sa clarté, de ses larmes et de sa gaîté.
 Une voix qui ne cesse de nous absoudre d’une douleur inconnue ou trop connue. Une voix qui nous enseigne les secrets de l’acquiescement et par son charme nous incline à consentir à l’inéluctable. Une voix comme une lumière fluide où s’étreignent l’amour et la connaissance. « Le vrai génie c’est la Bonté » (Saint-Pol Roux.)
 Une parole altière et compatissante attestant, dans un même mouvement, de sa grandeur et de son humilité nous convie, nous accueille, nous initie à cette jouissance intense du beau que Léon l’Hébreu nomme « la belle intelligence ». Cette félicité découlant de l’union amoureuse de l’intellect humain avec l’intelligence divine.
 Si cette parole consolatrice a la suavité d’un miel jamais elle ne s’englue dans la complaisance naturelle du langage mais nourrit sans cesse l’avènement d’une plus grande liberté. Au regard des dévots et des censeurs, le poète, à l’instar du mystique, sera toujours un dissident.
 Le style ainsi délivré, libéré, dénoué des contraintes extérieures à son intime nécessité, devient incantatoire et fait du poète l’officiant d’une parole. « Le veilleur aveugle », comme l’aède, se met à chanter. Et sa voix nous console ; nous enchante par la puissance de son invocation, de son évocation. Elle exorcise nos peurs, apprivoise nos doutes. « L’incantation peut participer à la fois du commandement et de la prière » (Bergson).
 Notre goût du bonheur serait-il la nostalgie lointaine et cuisante du paradis ? Au fond de l’instant, au point de convergence, c’est l’autrefois qui remue, la demeure d’enfance, la seule où puisse naître demain.
 Une voix nous appelle. De l’autre rive. Le versant où il n’y a plus de face. Le vide. Personne. Une immensité. Un espace. Avec, sur nos épaules, non pas une tête ou un visage mais toute la place pour le monde et pour l’amour sans cesse réinventé.

L’Abîme blanc
Pollen d’azur (09/01/2006), par Jean-Claude Walter

 (…) L’admirable chant que signe Jean Mambrino avec L’Abîme blanc, chez Arfuyen, nous entraîne en des terres analogues, où le regard d’un vieil homme ne cesse de scruter les moindre frémissements de cette vie encore offerte. Un long poème de soixante-dix pages, dont chaque laisse se lit tel un examen de conscience vers la clarté, la lucidité, la gouvernance de soi, au moment où l’obscurité va faire place à cette blancheur d’une aube sans fin. D’une page à l’autre, le lecteur est pris par ce doux phrasé, murmure d’une langue à son apogée – musicale, aérienne, envoûtante – tel un leitmotiv grâce auquel nous passons en revue l’univers et notre existence, l’enfance aussi bien que la maturité, avant que le blanc de l’abîme ne nous accueille en son sein...
 tu as découvert en chemin que l’éphémère est le plus sûr, (...)
 que le passage était ta demeure, semblable au vol de
 l’oiseau-migrateur qui habile la piste du vent, et le dépassement
 ton seul désir
 Ainsi nous guident et nous accompagnent Pär Lagerkvist et Jean Mambrino, purs poètes qui jamais ne se contentent de l’agencement des mots à travers l’écriture, mais s’avancent en leurs livres tels des maîtres de vie et de pensée.

Les Ténèbres de l’espérance
Élan (06/01/2008), par Barbara Poiré

 Jean Mambrino, poète, jésuite, récompensé du Prix de Littérature Nathan Katz pour l’ensemble de son œuvre, revient chez Arfuyen avec un cinquième recueil de poésie intitulé Les Ténèbres de l’Espérance. La figure oxymorique du titre s’inscrit dans la lignée même des Fleurs du mal de Baudelaire, où le bien côtoie le mal, où l’enfer est contre-balancé par la Lumière Divine.
 Ce recueil est une véritable descente aux enfers comme en témoigne la représentation de la Descente de la croix au flambeau de Rembrandt, illustrant la couverture de l’ouvrage. Aux cris et à la souffrance se meuvent les « âmes tortueuses » des enfers. Les ténèbres c’est le néant, c’est les étendues infinies, c’est l’oubli, l’oubli du visage de l’être aimé, ce sont les guerres qui font tant de morts, l’horreur des tranchées. Les ténèbres, c’est aussi la maladie, comme la myopathie où, étrangement, seuls les enfants atteints sont éclairés de la Lumière au détriment de leur entourage. Mais la présence de Dieu auprès du poète rend ces aléas de la vie supportables, car Il éclaire. La religiosité du recueil fait partie intégrante du champ lexical de l’espérance. On déterre l’espoir dans la prière, la communion, ou même un simple baiser entre « Saints et lépreux ». Face à ces tourments de la vie l’auteur trouve le repos dans « la paix de la prière ».
 Et c’est là le vrai chef-d’œuvre de Jean Mambrino. La fluidité du texte le rend aussi paisible qu’apaisant. Le lecteur a l’impression de se laisser porter par une musique dont les syllabes sont des notes : « Aujourd’hui s’est nourri en dévorant sa faim / Un vent né de poussière aveugle les veilleurs / Ils grattent seuls les parchemins qu’ils étudient / Au bout du chemin, il y a ce trou hagard ». Et lorsque les tenèbres étouffent, la partition s’emballe frénétique, multipliant allitérations.
 En cela, on peut rapprocher l’auteur d’artistes comme Virginia Woolf. L’être est partagé entre son corps comme entité physique, et son état immatériel, où il sort de lui même pour contempler avec paisibilité le néant. II se situe dans la lignée des poètes modernes comme Yves Bonnefoy pour qui le néant infini est empreint de noirceur (Les Planches courbes). Mais malgré tout Jean Mambrino reste un poète unique de par sa confession religieuse qui confère à ses poèmes une teneur spirituelle. Le lecteur après avoir lu ce recueil se sent définitivement apaisé, comme après une prière.

Prêtre de l’invisible
Dernières Nouvelles d’Alsace (26/02/2005), par Antoine Wicker

Dans l’étroite chambre de Jean Mambrino, les livres recouvrent les murs jusqu’au plafond. Sur les rayonnages, Hugo côtoie Malraux, Shakespeare dialogue avec Rilke. Les Pléiade cohabitent avec la Bible et les ouvrages d’art. Sur son bureau, qui fait face à un immense planisphère, les dernières nouveautés littéraires sont posées aux côtés de représentations du Christ et de la Vierge.

Chez Jean Mambrino comme dans ses écrits, le spirituel côtoie le matériel, le visible tutoie l’invisible. Né en 1923 à Londres, le poète est ordonné dans la compagnie de Jésus en 1954. A la même époque, il découvre le théâtre grâce à Jean Dasté, et se lie d’amitié avec Jules Supervielle suite à un article qu’il écrit sur lui dans le Times Litterary Supplément.

Jean Mambrino, qui enseigne l’anglais à Amiens puis à Metz, publie, quelques poèmes dans des revues. Son premier recueil paraît en 1965 grâce à Jules Supervielle, qui collectionne ses textes et les amène au Mercure de France. Eu 1968, Jean Mambrino s’installe à Paris dans la « cellule » de la communauté Saint Pierre Canisius qui jouxte l’ancienne chambre de Teilhard de Chardin.

Il devient collaborateur de la revue Études, prenant en charge, entre deux’ voyages au bout du monde, la chronique littéraire et théâtrale. En 1974 paraît son se¬cond recueil. La ligne du feu. dans la collection La petite sirène créée par Louis Aragon ! En trente ans, Mambrino a publié une vingtaine de recueils, dont le dernier, L’Abîme blanc paru chez Arfuyen, a reçu le Prix de Littérature Jean Arp. Jean Mambrino est également l’auteur de traductions et d’ouvrages en prose. Anthologies de ses travaux pour la revue Études, ou Lire comme on se souvient (Phébus 2000) et La patrie de l’âme (Phébus 2004). Le fil rouge de son activité intellectuelle et littéraire est dans la quête d’une méditation par les textes. « La lecture est une activité spirituelle, un acte méditatif, dit-il alors qu’une neige silencieuse recouvre peu à peu le petit jardin sur lequel donne son étroite chambre. La lectio divina des anciens moines qui lisaient et relisaient les textes sacrés est la source de ma passion. »

Si la lecture est un éveil, le poème, pour Jean Mambrino, est un acte religieux, au sens propre du terme. « L’origine latine du mot est religare, relier », aime à rappeler le poète, qui cite Alain : « Le beau vers est religieux par lui même ». « Toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur », poursuit ce sage au regard de jeune homme. Jean Mambrino est « entré en poésie » dès son plus jeune âge, découvrant, par la lecture des classiques, « un nouveau monde, un langage universel, neuf, le bonheur des mots, ce que donnent leur danse et leur métamorphose ».

Sa vocation de poète et sa vocation spirituelle sont ainsi intimement liées. L’inspiration est un mystère, guidée par un secret intérieur, qui donne forme et direction à un réseau d’images : « Le poème est un langage qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas » – c’est sa définition de l’art poétique.

Les Ténèbres de l’espérance
Le Mensuel littéraire et poétique (31/12/1999), par Nelly Carnet

 C’est une composition réfléchie que nous offre Jean Mambrino avec ce nouveau recueil de poésie qui fait apparaître sept chapitres de dix poèmes chacun. Une évolution semble avoir atteint son summum dont le poète, qui n’est plus dirigé que vers la vie, a pris l’entière conscience après avoir traversé des décennies.
 Le recueil poétique pourrait être à sa façon une équivalence des œuvres spirituelles d’un peuple en traçant révolution d’une société dans la lignée de la Bible. Il n’est sans doute pas anodin que pour sa composition l’auteur emprunte au livre des nombres récurrents, comme par exemple sept ensembles qui, multipliés par dix, donnent soixante-dix poèmes. L’auteur nous laisse ainsi suggérer la symbolique qui les accompagne.
 Dans la forme de l’alexandrin, du décasyllabe ou de l’octosyllabe et dans des poèmes rimés ou plus libres, Mambrino enregistre la dramatisation d’un monde au bord d’un gouffre qu’il s’est lui-même construit. Celui-ci se situe mimétiquement en fin de vers que la phrase épouse en l’absence de tout enjambement. En cela le poème laisse entendre une voix encore plus poignante. C’est te cas du texte liminaire du recueil : « Cette béance des visages sur la fin, / Leurs yeux brûlent d’un feu issu du sombre soir, / Toujours plus bas, là-bas, s’ouvre le vieil abîme. / Une absence s’abîme au fond de leur mémoire. (…) »
 
L’ensemble du recueil n’est que métaphore. Lorsque toute croyance s’est effacée du monde contemporain, « tous les temples sont en ruines », la nuit tombe et fait vivre l’homme dans un espace déshumanisé où ne peut plus luire qu’une lueur fébrile. Ainsi le titre Les Ténèbres de l’espérance est à double tranchant. L’espérance n’est plus que lettre morte ici-bas mais en même temps elle est encore un mot qui subsiste au fond de ses propres ténèbres. Deux mondes bien distincts et antagonistes se dessinent à travers les métaphores, avec, cependant, l’un des deux qui cherche à contaminer coûte que coûte son envers ennemi. Celui de la négativité gagne en effet du terrain sur celui qui représente la bonté. Le combat est mené d’une strophe à l’autre où chacun des deux se rebelle. « Si la lumière n’est qu’une effusion d’amour, / l’orgueil rayonne au fond des ténèbres de l’âme, / où elle se condamne à la haine de soi, /et courre la bête noire aux forêts en flammes. / Plus profond que l’abîme un rayon de bonté / touche celle où palpite une braise de foi / l’espérance de retrouver à son retour / l’humble splendeur du jour dans lequel elle est née. » Des vocables utilisés chez le monde des chrétiens tels que « espérance » où « bonté », fréquents sous la plume de Mambrino, mènent ce combat contre la noirceur qui n’en finit pas de faire retour un vers sur deux. Mais ce sont les mots de la bienveillance qui retrouvent finalement leur juste place.
 Les termes négatifs appartiennent au registre de la matérialité plus souvent qu’à celui de la morale ou de l’abstraction. L’espace poétique de Mambrino est généraliste en cela qu’il touche l’humanité et son histoire, rappelle des moments historiques d’une manière générique où domine l’ange noir et où son frère adverse, protecteur et gardien du bien, « se tient debout, / devant les portes noires, / veillant la joie exilée ». Cet ange se personnalise lorsque des prénoms sont nommés.
 Le poète accuse le monde de destruction où règne un matérialisme qui s’est développé de manière exponentielle. Ce monde broie dans son avidité. Il confronte finalement chacun à un néant qui devient lui-même sous l’égide d’un Tout qui se confond avec un Bien, car il fait mourir la pensée la plus élémentaire alors que celle-ci avait permis aux êtres humains de survivre jusqu’à aujourd’hui.
 Le recueil poétique met en scène une apocalypse : un monde matériel et charnel sans conscience n’est-il pas un monde qui n’inspire plus que la mort ? Mais les mots du langage poétique sont aussi ceux qui mènent « une guerre contre la guerre », contre la guerre réelle qui dévaste tout sur son passage, (femme, enfant, maison), et la guerre que mène la monde matériel contre l’humain.
 Dans ce recueil, le souffle poétique libérateur est beaucoup moins puissant que dans les précédents recueils. Il est de plus en plus menacé de disparition irrémédiable. Des phrases assassines sans retour possible sonnant le glas : « On ne peut plus partir, car le vrai c’est le faux, / et notre pays a la couleur du mensonge. » Pourtant, bien que la situation soit dramatique, un ultime appel à Lazare est lancé pour qu’une résurrection soit imaginable.

Jean Mambrino. Au bonheur des mots (1)
Prier (07/01/2009), par Jean-Claude Noyé

L’enjeu de la poésie ? Renouveler le regard que l’on porte sur le monde, pour mieux y découvrir la main secrète du Créateur. C’est cet art subtil de l’émerveillement qui inspire le jésuite Jean Mambrino. Jusqu’à faire de lui un poète de tout premier plan.

Jean Mambrino, vous êtes considéré comme un des grands poètes français contemporains. Où votre vocation d’homme de lettres s’enracine-t-elle ?
 
Les commencements sont toujours inconnus ; on ne saisit jamais que les émergences... Dès l’âge de 14 ans, j’ai été ébloui à la lecture de Verlaine, Hugo, Rimbaud, Claudel puis de tant d’autres. Et cet éblouissement n’a jamais cessé. J’écrivis mon premier poème à dix-huit ans. Cette entrée dans la poésie, c’était comme la découverte d’un continent vierge, d’un langage universel, absolument neuf, essentiellement savoureux. Le bonheur des mots, de leur alliance, de leurs danses, un sens profond, une musique révélant la vérité du monde, une réconciliation....

« Vérité du monde », « réconciliation » : ces mots s’appliquent aussi à la quête religieuse. Vous êtes entré dans la Compagnie de Jésus en 1941, à l’âge de 18 ans, puis avez été ordonné prêtre en 1954. Votre vocation religieuse prend-elle racine, elle aussi, dans votre jeunesse ?

J’ai beaucoup de réserves à parler de mon enfance. Disons que j’ai vécu mes premières années à Londres, dans le prestigieux hôtel Claridge’s dont mon père – Milanais d’ascendance florentine – était devenu le directeur en 1919. Mais j’ai été beaucoup séparé de lui et de ma mère et j’en ai souffert. À l’adolescence, un père jésuite m’a fortement marqué. Ce religieux, nourri de la pensée de Teilhard de Chardin, m’a communiqué une image rayonnante de la foi. Dans la grande solitude où je me trouvais, j’ai alors entendu un appel intérieur. Et peu à peu, j’ai découvert un chemin de plénitude où l’homme, créé par Dieu à son image et à sa ressem-blance, s’en remet à Lui. Et où, en ce qui me concerne, la poésie a trouvé sa place peu à peu, paradoxalement, à l’intérieur de ma vocation.

 Et votre vie s’est construite ainsi, à la croisée de vos activités littéraires et spirituelles ? 

Oui, pendant la guerre j’ai d’abord été bûcheronau STO (Service du travail obligatoire) en Allemagne, ensuite professeur de lettres et d’anglais, durant quinze ans. Puis, de 1968 à 2008, critique littéraire et dramatique à la revue Études. J’ai par ailleurs donné de nombreuses retraites spirituelles à des élèves de classe terminale. Et, à l’occasion de voyages aux quatre coins du monde, des cours et des conférences dans les universités de tant de pays visités.

Dans votre livre Art poétique, vous écrivez : « Le poème part d’une expérience centrale. » Qu’entendez-vous par là ? 

Trop de poèmes et de romans procèdent aujourd’hui d’une fabrication artificielle. Tressautement de mots qui agonisent sur place faute d’air, d’inspiration. Pour moi, la poésie exprime la vocation la plus haute de l’homme, c’est-à-dire la parole qui nomme le réel, le recueille. Du reste, toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur. Laissez-moi citer, à ce propos, le poète Rilke : « Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. » Indubitablement, la poésie est liée à l’expérience spirituelle. « Le poète est le prêtre de l’invisible », disait encore Wallace Stevens, un athée mystique.

Est-ce à dire que pour vous, prier et vivre en poésie, c’est tout un ?

Ouvrir l’apparence des choses, c’est rompre la gangue des mots pour faire jaillir l’évidence, le sens plein. D’où le thème continu dans ma poésie de l’ouverture et des images qui lui sont liées. Ici peut se deviner le lien entre la poésie et ma prière. Une prière proche de l’esprit des mystiques rhénans, où Dieu se montre en se cachant. « Cette présence si ouverte qu’elle disparaît », comme je l’ai écrit. Et c’est bien ainsi que l’apôtre Paul parlait de la prière : « Vous, vous ne savez pas comment prier. C’est l’Esprit Saint qui prie en vous, avec des gémissements ineffables, murmurant : Abba, Père  ! » (Rm, 8, 26). Pour en revenir à la poésie, elle est un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. Elle ne change pas la vie, mais elle tient tête au malheur en affirmant notre dignité. Elle reçoit autant qu’elle donne, permet un embrassement secret dans la nuit.

Jean Mambrino. Au bonheur des mots (2)
Prier (07/01/2009), par Jean-Claude Noyé

Comment entrer dans cette expérience ? 

Mais cela ne se décrète pas ! Ce qui est en jeu, c’est une ouverture du regard telle qu’elle permet d’échapper à l’usure du temps. Et, surtout, de s’émerveiller devant la Création. Les enfants ont naturellement cette capacité que la plupart des adultes perdent au fil du temps. J’interviens dans des classes de collège pour sensibiliser les jeunes garçons et les jeunes filles à la poésie. J’ai toujours été frappé par la qualité de leurs réactions, si fraîches et spontanées. Je suis persuadé qu’en m’écoutant lire mes poèmes, ils découvrent ce qui est déjà en eux et que je ne fais qu’amener au jour. Dans le même ordre d’idées, voici le message écrit que m’a transmis Ève-Pascale, autiste de naissance dont je suis le parrain et dont le langage oral est très limité : « Mon autisme fait comme un écran opaque qui me sépare du monde. À cet instant où mon parrain me lisait ses poèmes, j’ai eu l’impression que ce voile très épais se dissipait et que devant moi apparaissait la lumineuse vision de la beauté. Et mon émerveillement fut à la hauteur de ma joie et de ma reconnaissance pour lui. » On ne peut rien ajouter à cette louange de la beauté jaillissant du malheur lui-même.

 En appelez-vous, pour autant, à retrouver l’esprit d’enfance ? 

 Dieu s’est fait enfant et II nous appelle à le devenir, comme la « petite Thérèse » de Lisieux, ma sainte préférée, a su le faire entendre aux multitudes. Mais cet esprit d’enfance implique aussi l’admiration. À dire vrai, il n’y a pas d’âge pour contempler la beauté. Il faut simplement retrouver le goût de l’étonnement. Toutes les choses font signe. Encore faut-il savoir les regarder ! Ou plutôt les voir avec un regard renouvelé.

Cette attitude d’admiration ne se heurte-t-elle pas à une certaine « laideur » du monde, du monde moderne en particulier, à laquelle, comme poète, vous devez être particulièrement sensible ? 

II est certain que nous sommes à bien des égards dans le pire du pire, comme je l’ai exprimé dans mon avant-dernier recueil : Les Ténèbres de l’espérance. J’ai pourtant essayé, en avançant dans l’écriture de ce livre, de recueillir des gouttes de lumière qui ruissellent dans les trois derniers poèmes évoquant la Passion du Christ.

Que représente-t-il pour vous ?

Mais, cher Jean-Claude, je vais tout simplement vous renvoyer à l’évangile de Jean. « Philippe dit : Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. Jésus lui répondit : II y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ! Qui me voit voit le Père. (...) Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et et nous ferons en lui notre demeure » (Jn, 14 ; 8, 23). J’essaye de vivre dans la foi à ces paroles.

Y puisez-vous la force d’accepter le grand âge et l’approche inéluctable de la mort ? 
 
Je mentirais si je prétendais que je n’ai pas peur de la mort et le corps, bien sûr, s’affaiblit de jour en jour. Mais, par dessus tout, la grâce m’est donnée d’une confiance de fond dans la miséricorde de Dieu. Là encore, la mystique Marie de la Trinité, après tant d’autres saints, est pour moi une source d’inspiration et de réconfort. Je pense en particulier à cette parole que le Père lui a confiée : « J’ai repris le passé et Je garde l’avenir. Mais le présent, Je te le donne. C’est de lui que tu disposes : ne pense ni au passé, ni à l’avenir. Mais sois Moi présente. Sois présente à Moi seul. » Cette phrase me bouleverse toujours autant. De même que cette parole, adressée par sainte Thérèse de Lisieux à la supérieure de son couvent, un peu avant sa mort : « Dites bien, ma mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance. Je sens que toute cette multitude d’offenses, ce serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent. » À sa propre sœur, la prieure du couvent qui lui parlait de sa peur de mourir, la « petite » Thérèse rétorqua : « Ô ! Ma mère, le Bon Dieu vous pompera comme une petite goutte de rosée. » Ce qu’il fit plus de cinquante ans plus tard, quand il rappela à Lui mère Agnès dans Sa paix.
 
Mon conseil d’intériorité
« Je suis où tu es, et tu es où Je suis. Tu fais ce que Je fais, et Je fais ce que tu fais. » Cette parole que le Père adressa à Marie de la Trinité, sœur dominicaine des campagnes et grande mystique du XX° siècle, je la sais par cœur. Je la dis dans le métro, dans la rue, à ma table, au cinéma, un peu comme Max Jacob à qui le Christ apparut sur un écran ! « Je fais ce que tu fais. » Cela vaut pour chacun de nous, car Dieu participe bel et bien, secrètement, à toutes nos activités. Faire le marché, la cuisine, le ménage, taper sur un ordinateur, chanter dans un chœur, parler à un petit groupe, à un prisonnier, s’unir à l’être qu’on aime. Ainsi chacun peut mêler Dieu à sa propre vie en ce qu’elle a de plus secret.

Passage de la grâce
Les Affiches-Moniteur (10/09/2009), par Michel Loetscher

 La vie de Jean Mambrimo est richement tissée de rencontres (T.S. Eliot, Kathleen Raine, Simenon, André Dhôtel ou Henri Thomas), de partances et de grands voyages, de partages et de résonances heureuses. Ordonné dans la Compagnie de Jésus en 1954, il découvre le théâtre et enseigne les lettres et l’anglais avant d’assurer la responsabilité de la critique littéraire et dramatique à la revue Études. Grâce à la vigilance de Jules Supervielle, il publie son premier recueil, Le Veilleur aveugle, en 1965 (Mercure de France). D’autres œuvres majeures suivent, comme L’Oiseau-Cœur (Stock, Prix Apollinaire, 1979) ou N’être pour naître (José Corti, 1996), qui trouvent dans l’écoute de la musique du monde et de « demain qui s’en va » comme l’espérance d’une survie réaffirmée dans son dernier opus :
  Cette goutte d’eau
 Qui contient la mer,

 Innombrable
 Te reçoit.

 Ce grain de sable
 D’où naît ton désert,

 Vit solitaire
 Au fond de toi.

 Le Rien d’en-haut.

 Au cœur de la grande insécurité contemporaine, une parole poétique prend son éveil dans la limpidité même et ne laisse aucune échappatoire face à l’inconnu au fond de soi. Ne s’agit-il pas de « marcher plus loin que son être »  ?

Grâce
La Lettre de Ligugé (10/01/2009), par Lucien-Jean Bord

 Neuf suites de dix poèmes aux vers brefs et sonores mais aussi profonds et contemplatifs. Témoignages d’une confiance sereine, engendrée par la grâce et engendrant la joie.
 C’est toute la création qui est conviée à célébrer le don de cette grâce universelle telle qu’elle transparaît dans ces quelques mots : Un arbre rassemble / à son entour / l’espace, vivant séjour / de ses feuillages (p. 87).
 L’invitation que nous fait ici Jean Mambrino est de se laisser porter, emporter, par l’infinie tendresse de la grâce. Seule une grande simplicité pouvait dire ce qui est si grand.

Grâce
Études (02/01/2010), par Claude Tuduri

 Neuf suites de dix textes au vers bref et contemplatif forment le dernier recueil de Jean Mambrino. Après Les ténèbres de l’espérance, le poète y célèbre comme un retour de noces, celles de la parole et de la présence « totalement partout » (Jean Chrysostome). 

En dépit de quelques facilités spiritualistes, l’ouvrage ravit par sa simplicité et sa profondeur lumineuse. Le poète est aux aguets du moindre frémissement d’un monde « où le luxe se laisse entrevoir dans la petitesse », où « un souffle efface les eaux, le sable, les images ». La musicalité de l’écriture donne force aux oxymores associant l’infime et l’immense, l’ombre et la lumière et permet de multiplier finement les correspondances entre le monde sensible et l’expérience spirituelle : « Tout le visible vit de l’invisible / Tout l’audible de l’intransmissible / Tout le tangible de l’inaccessible ». Jonglant avec des rimes audacieuses et des vers de trois, quatre ou six pieds, le poète reprend de façon inspirée les grands thèmes de son œuvre – la forêt enchantée de milles métaphores, le feu, l’eau, l’abîme, le ciel et l’oiseau – en les dépouillant de tout vibrato incantatoire. Il en ressort un désert de blancheur et d’hospitalité où la Parole est la seule oasis où épancher sa soif.

La beauté n’y est pas un ogre aux pieds d’argile, mais le heu d’une paix insaisissable, toujours prête à s’effacer devant « l’inconnu que tu regardes te regarder ». Il y a dans ce mystère d’enfance, de louange et de vie place pour « l’humble entrée des malhabiles dans la Rose du Paradis » ; il y a dans ce silence – divine promesse ou présence qui déjà s’accomplit – un « abîme de bonté »« nul n’est condamné ».  

Œuvre d’une grande maturité, ce recueil joint quelques fragments de paysages à la Corot à d’étonnants apophtegmes vivant d’un « oui » communicatif à l’Incarnation : « Accepte, et reste/où tu n’es pas [...] Tant de voix perdues prient et respirent au fond de toi. »

Grâce
Ouest France (02/04/2010), par Pierre Tanguy

 Ses Ténèbres de l’espérance (Arfuyen, 2007) étaient le récit d’une descente en enfer : celui du manque d’espoir qui ronge notre temps, comme une maladie. Dans ce nouveau recueil de Jean Mambrino, l’absence ne règne plus, ici la confiance est revenue et une sérénité aimante. Ici est vraiment le royaume de la grâce, où l’homme n’est qu’attention et gratitude. « Tant de voies / perdues / prient et respirent / au fond de toi ».
 Grâce est le sixième livre de Jean Mambrino que publie Arfuyen. Il faut dire qu’il est l’un des plus grands poètes français vivants. Mambrino est né en 19 ?3. Jésuite, collaborateur régulier à la revue Études, il a publié, chez Seghers, une Anthologie de la poésie mystique française. Un livre d’entretiens du poète avec Claude-Henri du Bord est en préparation aux éditions du Cerf.

Grâce
- (31/12/1999), par Roland Nadaus

 Jean Mambrino est incontestablement une des grandes voix poétiques du XX° siècle, et qui continue de dire aujourd’hui sa Vérité dans une discrétion imméritée mais peut-être un peu voulue. C’est que l’ambiance christianophobe de notre temps n’est guère favorable à la lecture de textes profonds, spirituels, et qui exigent que le lecteur soit lui-même d’une haute tenue.
 Né en 1923, Jean Mambrino, s’il est d’abord poète, est aussi essayiste, traducteur, écrivain, chroniqueur, journaliste, homme de théâtre et... jésuite. Il a certes reçu des prix prestigieux comme le Prix Apollinaire et le grand Prix de Littérature francophone Jean Arp, mais il demeure pourtant pour beaucoup un inconnu. Maniant la forme brève autant que le style narratif, « il a le sens de l’invisible caché derrière le visible », comme le disait Julien Green. Pour lui, chaque instant de vie, chaque rencontre (celle d’un oiseau, d’un homme comme celle d’un paysage) est à la fois unique et remplie d’invisible éternel : « Chaque détail coloré / Sur l’émail du monde / Surabonde de beauté. / Le pataquès des hannetons, /Les papillons pris d’ivresse, /Le vol des passereaux / Au ras des deux les soirs d’orage, / Semblent un cadeau de passage / Que l’invisible apporte aux yeux. »
 C’est que, pour Jean Mambrino, la poésie n’est pas une distraction, une fioriture de la vie : c’est le cœur même de la Parole, en quoi elle est si proche de la prière. Ce dernier recueil d’à peine une centaine de poèmes brefs est d’une densité et d’une fluidité lumineuses. Elle confirme que, à 86 ans, Jean Mambrino demeure le grand poète qu’on devina dès ses débuts.

PETITE ANTHOLOGIE

L’Hespérie, pays du soir
(extraits)

Le signe

L’automne avance avec douceur sous l’or du temps,
macérant la liqueur des longs jours, distillée
par le soleil intérieur. Ce qui est fini
se prépare à commencer, derrière les cris
d’une poignée d’étourneaux que disperse le ciel
étoilé de larmes. Aux détours d’un pays
en guerre, une femme emporte furtivement
dans un sac en nylon, des fruits et du miel pour
son garçon transpercé d’une balle perdue,
à deux rues de là. Une autre pose son doigt
sur ses lèvres, quand le dernier rayon dessine
ce signe sur les portes de maintes maisons,
et que les étourneaux tournoient parmi les vignes.
Devine, murmure une voix, dans les roseaux.


La Pénombre de l’or
(extraits)

Cette force

Le soleil plâtre les murs. Frotte-les du doigt
pour recueillir sur tes paupières leur poussière
blanche. Le chant d’un coq raye l’air, et rappelle
la trahison. Couleur de cendre, les parois
d’une prison, où même la mort se révèle
vaine contre le goût du néant. Mais si ton
être entier s’abandonne à la nuit, c’est alors
que cette force empreint la terre où tu es né,
pour en faire une matière nouvelle dont
tu entends le cri de stupeur répondant à
l’appel venu d’un autre bord, et le hourra
du corps en plein vol, transmué en énergie.


Dans une autre ronde
 Pour Simon et Adrien

Dans la maison, vide en ce jour, un poisson rouge
tourne sans fin autour de sa cloison de verre. 
Rien n’y bouge à part lui, qui médite, et partage
l’âge de la terre, en sa solitude où bruit
le silence venu des constellations.
La nuit commence à se glisser par tous les mondes
où les arbres se rejoignent, les dauphins dansent
en liberté dans l’océan, les corps se fondent
l’un en l’autre, et les prisonniers tournent en rond
dans leur enfer. Les deux garçons qui sont rentrés
nourrissent le poisson. Ils attendent leur père.
Leur maman est devant eux, dans une autre ronde.


L’Abîme blanc
(extraits)

 il passe, s’efface, saisit au vol tes paroles qui émiettent leur appel sur fond d’absence, d’effacement et de souci,
 toujours prêtes à surgir de l’abîme blanc, à te dire l’impossible, si facile et familier, à te prendre, te reprendre, t’entreprendre,
 pour se cacher derrière toi, devant ce que tu es, loin devant, à côté, invisible à force de proximité,
 attirant vers soi ton souffle dans le sien qui le fait naître, le retient, le reçoit, le refait, et le désire plus que toi,
 seul aimé

*

 chacun de tes pas s’avance donc à l’aveugle vers le dernier que tu ignores, toute trace évanouie quand tu te retournes
 pour mesurer le chemin parcouru, ta marche comme happée par une lumière naissant sous tes pas,
 lorsque devant toi tu ne peux voir que cette absence adorable qui t’attire par une sorte de myrrhe
 qu’expire ton intime, si tu la reçois, la respires, et t’y abîmes au fond du temps, avec une confiance infinie
 en sa bonté


Comme un souffle de rosée bruissant
(extraits)

Cette danse improvise le jeu sacré
semblable à une marche
divinement légère
au sein des flammes
où le corps se transfigure
en feu qui ruisselle,
pour remplir la nouvelle chair
d’une rosée plus fraîche
que l’haleine soufflant des rives
de l’éternité.

*

Roule les étoiles dans ta main,
jette-les au loin, au fond
de ton esprit, où elles brûlent
et se dissipent en poussière d’or
colorant les galaxies.
D’où vient l’odeur d’une rose jaune,
et quel est le lien entre
cette senteur frêle, orangée,
qui s’épuise, voluptueusement,
quand elle expire,
et l’alchimie des astres
en travail de calcul dans ta cervelle
où se concentre l’essence de la lumière,
l’opulent désastre de tous les mondes,
perçu à travers les feux des nombres
aspirés par les Trous noirs,
que conserve avec eux la fine pointe
de ta pensée ?

*

Vous êtes l’un pour l’autre un aveugle
voyant. Tu tâtes lentement la paroi de son âme
du bout d’un roseau blanc. Il palpe ta présence
avec une tige d’hysope aussi sensible
qu’un regard. Vos deux rayons se croisent
en tremblant de joie. Chacun pense que l’autre
est plus grand que lui. Une goutte de rosée
scintille à la pointe des doigts de votre esprit.


Les Ténèbres de l’espérance
(extraits)

Nœud de la douleur, serré à fond.
Violente mutité. Profond refus
de tout contact, toute présence.
Le silence ne montre pas ses dents.
Au-delà de la fuite, l’absence.
La mort choisie vivante.
Il s’agit d’effacer toute trace
de l’origine. La source
et le berceau du sang.
L’avenir n’est plus.

Mais la chair ne peut-elle renaître
de la musique de l’esprit ?
L’esprit ne peut-il surgir
de la chair du regard,
à travers l’appel et le désir
d’une jeunesse première,
dans l’inaltérable été ?
L’ange se tient debout,
devant les portes noires,
veillant sur la joie exilée.

*

Qui n’aspire à retrouver
la nudité de la Terre,
la chair nue entière et bleue,
des montagnes du Liban ?

La patrie pour les errants
sans appui, jetés dehors,
à la recherche des puits
sur le sol fait d’ossements.

C’est la nuit que brille encore,
au bord de l’infinité,
l’annonce de l’étranger,
pour les cœurs sans feu ni lieu.