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« Maître et serviteur des ombres » de R. Beer-Hofmann, lu par J.-P. Jossua

Quelle bonne idée de la part des éditions Arfuyen de nous donner dans la collection « Neige », un choix de textes – poèmes, aphorismes, fragments en prose, conférences – de Richard Beer-Hofmann (1866-1945) qui fut une référence pour Rilke et forma avec Schnitzler et Hofmannsthal le trio viennois de référence du début du XXe siècle, comme Musil, Broch et Doderer trente ans plus tard. Mais il est plus oublié que tous ceux-là. Que Jean-Yves Masson et Fedora Wesseler aient réalisé cette édition bilingue est une garantie de qualité

Une bonne notice biographique – dans laquelle on insiste sur l’œuvre théâtrale de Beer-Hofmann et sur son activité de metteur en scène, mais aussi sur sa redécouverte de ses racines juives et de la nécessité de transmettre un héritage – et une bibliographie clôturent un volume qui avait été ouvert par une introduction. Dans celle-ci, l’accent porte ici sur la grande réputation (due surtout à son poème « La berceuse pour Myriam ») et l’étonnante appartenance européenne de l’écrivain, puis sur les raisons d’une production très restreinte et de l’oubli où est tombée son œuvre, ensuite sur la « pensée éminemment religieuse » que fut chez lui « la conviction d’être l’héritier et le transmetteur d’une tradition ancienne », enfin sur sa vision de la poésie comme engagement personnel total et acte « magique » faisant vivre les mots (« Le mage »), comme du poète chargé de la mission de créer un ordre par le poème.

Les poèmes sont beaux, émouvants – surtout les moins ambitieux – avec un ton ou un mouvement très personnels. Ils sont aussi, pour autant que je puisse en juger, très bien traduits. Les « poèmes retrouvés » m’ont paru moins aboutis et moins frappants. Les quelques aphorismes ou fragments restituent la vraie profondeur de pensée des poèmes qui, comme il convient, ne faisaient qu’y affleurer : la visée de l’ultime, le pressentiment de l’indicible, le combat avec Dieu, la possibilité qui est celle du poète de donner forme et de nommer ce qui sans lui, ne serait que chaos et jeux sans nom, source d’angoisse infinie.

[La recension de Jean-Pierre Jossua que nous reproduisons ici a été publiée dans l’excellent Bulletin de théologie littéraire 2015 de la Revue des sciences philosophiques et théologiques].