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Logbuch : le rêve brisé

 Qui suis-je ?
 Suis-je un hideux lambeau
 Du sabbat sanglant des mères-patries ? 
 Suis-je un lambeau de figure défigurée 
 D’outre tonitruante dégonflée 
 D’épave dépavoisée ?

Et plus loin...
 Mon coeur fleurit 
 Dit le coeur 
 Cendre cendre 
 Répond le vide 
 Mon ciel flambe 
 Dit le coeur 
 Cendre cendre 
 Répond le vide

 C’est un Arp inattendu, déconcertant qui surgit dans son Logbuch des Traumkapitäns (Livre de bord du capitaine des rêves) publié à Zürich en 1965. Un an avant le décès d’Arp. Mort déjà le rêveur funambulesque, le fabuleux manieur et inventeur d’images et de mots, qui parcourait l’univers de la poésie armé d’une imagination dévastatrice et d’un humour à nul autre ? L’homme qui embrassait le monde d’un rire, l’amoureux impénitent de la vie qui s’était révélé comme l’étoile la plus rayonnante du surréalisme (et aussi du dadaïsme), avait-il déjà fermé la porte sur lui ? Ne restait-il à Arp qu’à effeuiller des nuits glaciales, après ces Jours effeuillés (Gallimard) qui ont constitué la plus belle approche de sa nature exceptionnelle pour les lecteurs français ?
 C’est un autre Arp que nous découvrons dans Logbuch où Arfuyen, dans sa collection bilingue Alsace (*), rassemble – dans une traduction d’Aimée Bleikasten – une partie du recueil originel, complété du cycle de poèmes Krambol. Un Arp désenchanté, désillusionné, d’une lucidité désespérée, las (« Pour l’heure, je suis plutôt las las las, longuement j’aimerais tomber en éternel sommeil »). Pour Arp, c’est l’heure du bilan et au bout du bilan, il y a le rêve brisé. Brisé par un monde que le poète ne reconnaît plus, un monde glacé, sans chaleur, sans vie, un monde où la poésie, la fantaisie, le rêve n’ont plus de place.
 Certes la virtuosité verbale surgit encore (en d’étonnantes allitérations et assonances), le poète tente encore de relancer la machine : « A bas l’âme surcollective, le surmoi surtoi surnous robotique. A bas les sursinges progressistes ! » Ou encore : « Il nous faut encore des Guillaume Tell, au bras d’Eves énormes », mais le coeur n’y est plus, de la flamme ne restent que les tisons et le poète semble dire « A quoi bon... ». Tout juste a-t-il encore la force de dire son dégoût d’un monde qu’il rejette, de lancer un dernier cri (« Astres à jamais resplendissants »), mais la réalité a tôt fait de le rappeler à l’ordre dans « L’enfant d’un point » : « Est-ce que vraiment je ne ressemble à rien ».

*Il est essentiel de souligner que c’est un poète alsacien vivant à Paris, Gérard Pfister, qui est à l’origine d’Arfuyen-Alsace, grâce à qui on a déjà pu réentendre la voix d’Ernst Stadler.