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Levées d’empreintes

 Une façon de porter ses mains vers les petites sources, une manière d’aller entre silence et lumière, d’épouser le corps aimé du vent, d’offrir rivage à l’écho et accord au passage, c’est tout cela la poésie de Pierre Dhainaut.
 Refusant les séductions du langage et animé par la rare exi¬gence d’être à la hauteur de ce qui n’a pas de parole, il est ce poète à l’écoute, accueillant en s’effaçant l’appel des mots, ceux qui viennent du monde comme ceux qui viennent de la langue ou de la profondeur des années, "cet obscur / remuement où se confondent / la terre, les os et les racines, la mémoire fidèle, / la mémoire féconde, lorsque la porte une parole / afin de la remettre au jour. "
 Avec pudeur, avec réserve, derrière la vitre, ou dans le pur matin des grèves, c’est la fragilité et l’équilibre merveilleusement instable d’une présence que ses mots transcrivent, la parfaite adéquation d’un moment et d’une transparence que vient parfois troubler l’ombre d’un questionne¬ment existentiel. "Pour qui / continuer ? Heureux d’être incapable de répondre, / de respirer mieux en offrant l’épaule à ce qui passe / en nous le temps de s’affermir" .
 Le sable nu sous le ciel nu, un galet, des fleurs sur un mur, les veines du bois ou un vol d’hirondelles, chaque fragment du monde, dans sa nudité, semble appeler le geste immémorial et fondateur du poète. Devant le temps qui se resserre et qui rend de plus en plus vulnérable, il s’agit de se faire de plus en plus léger, d’écrire une langue qui ressemble à la langue des pas sur une plage, à "ces empreintes d’oiseaux / que la brise interprète". Bientôt effacée, certes – "aucune empreinte / ne résiste au destin qui la ronge, la disperse" – elle est cependant celle qui dit le mieux la connivence profonde avec l’haleine du monde, sa respiration, son rythme océanique, ainsi qu’avec notre propre relation au souffle.
 C’est aux souffles d agir :
 celui où s’attise la cendre, 
 celui où crépite une flamme, 
 ardeur est la même, 
 qu’ils inspirent
 N’être rien qu’une présence dans la présence, une vigie dans l’innocence du sensible, un relais entre le saisissable et l’insaisissable, un éclaireur en quête du mot "permettant de réunir ou dé/argir", Un homme dont le chemin est balisé par quelques mots fétiches comme l’arbre.
L arbre – frêne ou tremble, mélèze ou érable, orme ou saule – dont "la beauté sonore" et la force ascendante ont les vertus magiques de la main qui se tend – "Et que les mains se tendent / comme on tend l’oreille, // s’ouvrir, s’accroître, / enseignent-elles, // aucun contour, aucun / nom ne possède / la chair qui mûrit, / qui résonne. "
 Avec "Offrir et ne jamais finir" – le titre ô combien programmatique de l’ensemble qui clôt le livre – et avec les embruns, l’écume, les pierres, la lumière, les vents et l’éphémère, qui "en se ressourçant / te ressource en même temps que lui", c’est l’essentielle géographie et la subtile prescience d’un art d’être qui se trouvent pour ainsi dire résumées. Don et offrande, à l’ombre silencieuse de ce qui reste et arde dans le poème.
  Aiguiser la soif et la rajeunir, 
 le poème a la gorge claire.
 
 Les mains ne quitteront le poème
 qu’une fois remplies d’embruns, de grains.

 Silence du poème, qui nous empêche 
 de nous éteindre.