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Les Usages de l’éternité, de Patrick Kéchichian

 Ernest Hello est oublié. Ceux qui se souviennent de son nom l’associent à Léon Bloy – faux prophète, adepte d’un catholicisme doctrinaire, intraitable et pervers –, en lui déniant le talent de ce dernier. Quelle mouche atiqué Patrick Kéchichian, critique perspicace, à lui consacrer ses efforts ? Il s’agit d’un livre étrange, en vérité. Livre de compassion et de gratitude, qui devient intéressant grâce à cette sympathie, à la précision du travail, à la vivacité de l’écriture.
 P. Kéchichian ne se propose pas d’accomplir la tâche impossible de donner à Hello une place dans les Lettres, mais de faire écouter sa voix et d’abord, dans une première partie, de retracer sa silhouette – il est désarticulé, éberlué de n’être pas entendu, évidé de l’intérieur par ce vers quoi il s’oriente – et de reconstituer son existence de façon non hagiographique et méme non biographique. Il en manifeste les contradictions : affamé de gloire et voué à l’échec, plein de colère et d’intolérance en professant la charité, converti par Lacordaire et refusant sa sympathie au siècle, antilibéral intégraliste mais étranger aux combats de l’Eglise réactionnaire, d’une piété allant à l’évidence immédiate du surnaturel mais obsédé par la corporéité qui lui manque, tenant d’une conception utilitaire de la littérature et critique doué de sensibilité et d’intuition.
 De son œuvre – dont furent connus ses écrits contre Renan, les ouvrages composites L’Homme et Physionomie des saints, les adaptations de Ruysbroeck et d’Angèle de Foligno –, P. Kéchichian retient surtout Paroles de Dieu. C’est un livre fort, miroir du Verbe incarné écrit à partir d’une Écriture lue de façon symbolique sous l’influence de l’abbé Tardif de Moidrey ; elle marquera Bloy et, un jour, Claudel. La deuxième partie est un bref et vigoureux essai sur l’attitude spirituelle essentielle et constante d’Hello : le chant de la gloire divine et, paradoxalement, la passion malheureuse d’une gloire humaine, passion qui va jusqu’à user de flagornerie.
 P. Kéchichian essaye de comprendre, de « s’agenouiller » avec Hello, au titre « d’un amoureux respect ». Hello est le désir de Dieu fait homme, désir qui absorbe tout. Or il veut, de cette gloire, et par désir justement, bàtir dès ici-bas la demeure, voir l’idéal rendu tangible. Cela entraîne d’une part, dans l’ordre personnel, la volonté d’être reconnu comme disant la Parole de Dieu. Et, d’autre part, dans l’ordre social, l’attente – avec Bloy – d’un « Événement-Avènement » (Hello), du « Grand éclat de la gloire de Dieu » (Bloy), d’une manifestation extraordinaire annoncée par La Salette et les visions d’Anne-Marie (compagne de Bloy). Le monde refuse cette reconnaissance, et l’événement n’a pas lieu : horrible déception, destructrice, qui va jusqu’à condamner au mutisme, à la tentation de désespérer.
 Il y a donc là trois points décisifs : Hello pense que c’est dans un oubli total de lui-même qu’il veut remporter une victoire sur le monde (ce qui est tout à fait fallacieux !) ; Hello éprouve la nécessité absolue de faits, qu’il exige, de témoignages terrestres dont l’absence l’affole, de la possibilité de voir et de toucher (nous voilà bien loin de la foi !) ; Hello conçoit l’abîme d’inconnaissance auquel se heurte celui qui approche Dieu, et il en est désespéré à proportion de la force de sa perception.
 La troisième partie du livre est une méditation, un témoignage de la dette de P. Kéchichian envers Hello, émouvant si l’on en supporte le zeste de pathétique. Les larmes et le désert d’Hello ont résonné au profond de lui et lui font reconnaître cette « dette de charité » dans la communion des saints. Le regard d’Hello indiquait la gloire de la face du Christ mais, pour le suivre, il faut aussi accepter de reconnaître en son destin l’Homme de douleurs.