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Les Ténèbres de l’espérance

 C’est une composition réfléchie que nous offre Jean Mambrino avec ce nouveau recueil de poésie qui fait apparaître sept chapitres de dix poèmes chacun. Une évolution semble avoir atteint son summum dont le poète, qui n’est plus dirigé que vers la vie, a pris l’entière conscience après avoir traversé des décennies.
 Le recueil poétique pourrait être à sa façon une équivalence des œuvres spirituelles d’un peuple en traçant révolution d’une société dans la lignée de la Bible. Il n’est sans doute pas anodin que pour sa composition l’auteur emprunte au livre des nombres récurrents, comme par exemple sept ensembles qui, multipliés par dix, donnent soixante-dix poèmes. L’auteur nous laisse ainsi suggérer la symbolique qui les accompagne.
 Dans la forme de l’alexandrin, du décasyllabe ou de l’octosyllabe et dans des poèmes rimés ou plus libres, Mambrino enregistre la dramatisation d’un monde au bord d’un gouffre qu’il s’est lui-même construit. Celui-ci se situe mimétiquement en fin de vers que la phrase épouse en l’absence de tout enjambement. En cela le poème laisse entendre une voix encore plus poignante. C’est te cas du texte liminaire du recueil : « Cette béance des visages sur la fin, / Leurs yeux brûlent d’un feu issu du sombre soir, / Toujours plus bas, là-bas, s’ouvre le vieil abîme. / Une absence s’abîme au fond de leur mémoire. (…) »
 
L’ensemble du recueil n’est que métaphore. Lorsque toute croyance s’est effacée du monde contemporain, « tous les temples sont en ruines », la nuit tombe et fait vivre l’homme dans un espace déshumanisé où ne peut plus luire qu’une lueur fébrile. Ainsi le titre Les Ténèbres de l’espérance est à double tranchant. L’espérance n’est plus que lettre morte ici-bas mais en même temps elle est encore un mot qui subsiste au fond de ses propres ténèbres. Deux mondes bien distincts et antagonistes se dessinent à travers les métaphores, avec, cependant, l’un des deux qui cherche à contaminer coûte que coûte son envers ennemi. Celui de la négativité gagne en effet du terrain sur celui qui représente la bonté. Le combat est mené d’une strophe à l’autre où chacun des deux se rebelle. « Si la lumière n’est qu’une effusion d’amour, / l’orgueil rayonne au fond des ténèbres de l’âme, / où elle se condamne à la haine de soi, /et courre la bête noire aux forêts en flammes. / Plus profond que l’abîme un rayon de bonté / touche celle où palpite une braise de foi / l’espérance de retrouver à son retour / l’humble splendeur du jour dans lequel elle est née. » Des vocables utilisés chez le monde des chrétiens tels que « espérance » où « bonté », fréquents sous la plume de Mambrino, mènent ce combat contre la noirceur qui n’en finit pas de faire retour un vers sur deux. Mais ce sont les mots de la bienveillance qui retrouvent finalement leur juste place.
 Les termes négatifs appartiennent au registre de la matérialité plus souvent qu’à celui de la morale ou de l’abstraction. L’espace poétique de Mambrino est généraliste en cela qu’il touche l’humanité et son histoire, rappelle des moments historiques d’une manière générique où domine l’ange noir et où son frère adverse, protecteur et gardien du bien, « se tient debout, / devant les portes noires, / veillant la joie exilée ». Cet ange se personnalise lorsque des prénoms sont nommés.
 Le poète accuse le monde de destruction où règne un matérialisme qui s’est développé de manière exponentielle. Ce monde broie dans son avidité. Il confronte finalement chacun à un néant qui devient lui-même sous l’égide d’un Tout qui se confond avec un Bien, car il fait mourir la pensée la plus élémentaire alors que celle-ci avait permis aux êtres humains de survivre jusqu’à aujourd’hui.
 Le recueil poétique met en scène une apocalypse : un monde matériel et charnel sans conscience n’est-il pas un monde qui n’inspire plus que la mort ? Mais les mots du langage poétique sont aussi ceux qui mènent « une guerre contre la guerre », contre la guerre réelle qui dévaste tout sur son passage, (femme, enfant, maison), et la guerre que mène la monde matériel contre l’humain.
 Dans ce recueil, le souffle poétique libérateur est beaucoup moins puissant que dans les précédents recueils. Il est de plus en plus menacé de disparition irrémédiable. Des phrases assassines sans retour possible sonnant le glas : « On ne peut plus partir, car le vrai c’est le faux, / et notre pays a la couleur du mensonge. » Pourtant, bien que la situation soit dramatique, un ultime appel à Lazare est lancé pour qu’une résurrection soit imaginable.