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Cracheur de feu

Né en 1937 dans un quartier populaire de Leeds, Tony Harrison est une manière de phénomène. Il occupe une place de premier plan sur la scène poétique d’outre-Manche, mais sa notoriété dépasse de très loin le littoral britannique. Il a failli succéder à Ted Hughes en tant que « poète lauréat », mais il a esquivé cet honneur trop académique à ses yeux, lui qui, issu d’un milieu très modeste, n’a cessé de le dépeindre et de défendre les valeurs ouvrières, de ramener à la surface les souvenirs engloutis du dernier conflit mondial, de mener un combat incessant contre les guerres d’aujourd’hui, celle d’Irak en particulier, ceci dès l’opération « Tempête du désert » en 1991. À cet égard, ses virulentes polémiques en vers sont publiées par des tabloïds, ce qui leur confère un retentissement considérable. […]

Je souligne le caractère valeureux de la tentative de Cécile Marshall, car le bonheur de lire sur la page de face le texte de Tony Harrison en version originale, a pour contrepartie la constatation que celui-ci, plus que tout autre, est quasiment intransposable en langue française. On traduit pourtant tout de l’anglais, même Shakespeare, avec des réussites inégales, il est vrai, mais Tony Harrison invente à lui seul un langage et une tonne, particulièrement réfractaires aux reflets combinés dans un miroir. Pourquoi cette difficulté ? C’est que Tony Harrison utilise toutes les ressources d’une langue et d’un lexique inépuisables, qu’il pratique systématiquement l’usage du style parlé, de l’argot — ou des argots — , des locutions populaires les plus inattendues, fréquemment triviales jusqu’à la provocation. Un langage de base qui est d’autant plus un défi à l’esthétique de la modernité, qu’il fait usage, depuis ses débuts et pratiquement sans interruption, d’un modelage classique, d’une prosodie métrique et rimée partout ailleurs considérée depuis longtemps comme déclassée, dépassée, désuète, et qu’il a le génie de renouveler au point d’en faire un instrument polyphonique à résonance universelle.[…]

Grâce à la souplesse grammaticale et syntaxique d’un langage poétique où l’accentuation tonique et l’emploi raffiné des néologismes permettent des torsions et des modulations surprenantes et inédites, la rime, loin d’être la casserole bringuebalante des queues de vers ou le « bijou d’un sou » raillé par Verlaine, retrouve une jeunesse et une pleine vitalité, avec lesquelles même un Aragon ou plus près de nous un Jacques Réda, n’auraient pu rivaliser. On dira : ce n’est là qu’une question de forme, après tout plutôt subsidiaire. Non, cela change tout. Écrire en vers parlés et rimes sans que cela ridiculise le locuteur est une potentialité qui abat le tabou de la contrainte et métamorphose celle-ci en liberté totale. Bien entendu, le vers métrique de Tony Harrison est tout à l’opposé de celui d’un Edmond Rostand, même s’il joue avec espièglerie sur tout le registre des jeux de mots et des trouvailles langagières les plus inattendues. Or, ce brio verbal, cette invention constante du discours, contribuent à un dessein essentiel : celui de nous donner de la réalité, des êtres et des choses qui la constituent, une image non seulement véridique, fortement enracinée dans l’expérience humaine, mais une image turbulente, truculente, et d’un prodigieux dynamisme.

Par exemple, la série de sonnets par quoi débute Cracheur de feu (sonnets du reste non ortho­doxes puisqu’ils comportent, au lieu de quatorze, seize vers répartis en blocs homogènes ou en strophes qui parfois se chevauchent) est entièrement axée sur le thème de la famille et du milieu social. Évocation à l’eau-forte d’une famille où l’on ne maîtrisait guère les subtilités du langage, et où des deux oncles du poète « l’un était bègue et l’autre muet  », milieu social situé dans cette région minière de Leeds où partout s’infiltre la cendre noire du temps et du travail. Je propose, avec un extrait des Rhubarbaresun échantillon de ce vers dégingandé, faussement claudicant, mais si haut en couleur. […]

Il faudrait plus longuement examiner certaines pièces de circonstance, telles que Une froide équipée qui donne la parole à « un Irakien calciné » et nous propose une sorte de fresque à la Goya ou un Guemica en vers, réquisitoire dévastateur qui ratisse les ruines, l’horreur, la monstruosité, intégrant en tant qu’argument saignant la dérision la plus triviale, où le langage, fut-il ordurier, l’est beaucoup moins que l’apocalyptique vision du témoin. Celui-ci avec la froideur sarcastique d’un rapport médical, retrace comment s’effectue la conservation cryogénique du sperme des combattants qui vont être fauchés par la mitraille du néant. Tony Harrison écrit à ce sujet : « Ils me semblaient alors maîtriser leur futur / avec leur sperme en flacon stocké en lieu sûr ». Ce cauchemar donne le frisson. Que la poésie puisse acquérir une pareille dimension de vérité, de suggestion dantesque et d’esprit satirique, très au delà du reportage dont il rassemble pourtant les composantes, en dit long sur l’immense talent d’un poète à qui aucun registre de l’expression n’échappe, et auquel aucun registre de l’humain n’est étranger. [copyright revue EUROPE]