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Les Dits de Maître Eckhart

Les Éditions Arfuyen ont déjà publié, dans la collection Les Carnets spirituels, trois textes de Maître Eckhart : Le Grain de sénevé (1996), Sur l’humilité (1998), Les Légendes de Maître Eckhart (2002). Le présent recueil, traduit pour la première fois en français, est d’autant plus précieux qu’il condense tous les aspects de l’enseignement d’Eckhart en formules brèves et lumineuses. C’est un véritable résumé de sa doctrine qui s’y donne à lire.

Il est probable que ce florilège a été composé après la mort du Maître (1328), et après la condamnation papale de 1329 (la Bulle In agro dominico, qui ne porte, rappelons-le, que sur 17 propositions isolées de leur contexte). Les points litigieux de la pensée d’Eckhart sont, en effet, absents de ce florilège. Mais les Sprüche ou « dits » ici rassemblés nous transmettent le meilleur de la spiritualité eckhartienne : ils sont à considérer à la fois comme authentiques et comme orthodoxes.

La préface de M.-A. Vannier met en relief le thème, déjà présent chez Origène et d’autres Pères de l’Église, de la « naissance du Verbe dans l’âme », définie comme « le fait pour Dieu de se révéler à l’âme en une connaissance nouvelle et selon un mode nouveau » (p. 20). C’est en vue de cette révélation intérieure qu’a eu lieu la création de l’univers, elle est le vrai but du dessein divin : engendrer le Fils dans l’homme, et par là, l’homme comme Fils. En sorte que « quand cette naissance a lieu... cela est plus agréable à Dieu que lorsqu’Il créa le ciel et la terre » (p. 24).

La naissance de Dieu dans l’âme exige un complet détachement de soi-même, et de tout ce qui n’est pas Dieu. Mais ce renoncement n’a rien d’effrayant, car il est une libération : « Dieu nous ordonne une chose facile : il nous ordonne de laisser le néant » (p. 127). Il est vécu comme une entière disponibilité à la volonté divine : « Celui qui se tient sans cesse dans l’instant présent, sans cesse Dieu le Père engendre son Fils en lui » (p. 33).

À cette idée directrice, se rattachent bien des formules originales et édifiantes. Ainsi le nom de « Mère » donné à Dieu en tant qu’il est demeure auprès des êtres qu’il crée et les sustante (p. 82). Ainsi l’affirmation paradoxale que « c’est par mon humilité que je donne à Dieu sa divinité »  : car en me recevant de Lui, « je fais de Dieu celui qui donne », ce qui est le propre du divin (p. 95). Ainsi encore, ces phrases typiques d’une théologie négative, apophatique : « L’incompréhensibilité est une luminosité ». « Plus on connaît, moins on comprend » (p. 103 et 62).

On sera prudent sur l’aspect parfois dépersonnalisant de cette spiritualité, qui vise à l’effacement de toute différence, et valorise, semble-t-il, la nature humaine plus que la personne (p. 131-132). De même, on devra nuancer, et même critiquer, l’idée que « tout ce qui est en Dieu est Dieu », et que par conséquent, « j’ai été, de toute éternité, Dieu en Dieu » (p. 115) : le panthéisme affleure dans cette pensée, qui n’est acceptable que dans le langage mystique. Enfin, on est parfois surpris de voir citées comme paroles d’Évangile des phrases qui ne s’y trouvent pas (p. 111). Mais cette vigilance n’ôtera rien au plaisir de lire le plus grand des spirituels rhénans, dans l’impatience de découvrir la parution prochaine, aux mêmes éditions, de ses Conseils aux novices.