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Les Centuries

Peut-on attirer l’attention des lecteurs sur une œuvre remarquable du répertoire anglo-saxon, et qui ne concerne pas, à notre sens, que les lecteurs de littérature mystique. Regardons le livre que publie Arfuyen dans sa très belle collection Ombre. Il s’agit, en vérité, d’une prose rare et qui fut d’accès difficile longtemps, y compris dans sa langue maternelle. Ainsi le public francophone peut goûter à un texte très original de Thomas Traherne, mystique gallois du XVIIe siècle traduit ici par Magali Jullien et présenté par Jean Mambrino.

Les Centuries, livre extraordinaire des années seize cents au pays de Galles, passent notre nouveau siècle avec une vigueur incomparable, comme celle que provoquent parfois l’altitude, ou les grandes joies imaginées des jardins suspendus, des sommets. C’est donc avec ce programme que nous appellerons « hölderlinien », que ce poème touche à l’excellence et au vital. On pourrait même aventurer l’idée hardie que ces strophes préfigurent, dans sa conception de la déité, le Grand Horloger des Lumières, tant tout y paraît brillant, organisé, presque rationnel. Cependant, le texte est la relation d’une expérience qui dépasse la vision close d’un dieu enfermé dans une mécanique, pour aller vers la contemplation, le ravissement, celui qu’a dû connaître Traherne en son enfance, quand, plus tard, il choisit pour se rapprocher de la divinité, la pratique de l’expérience mystique. À l’égal de Maître Eckhart, ou pour le monde oriental, Lao-Tseu, le regard jeté sur la fusion et la magnificence, l’énergie haute des poèmes de Traherne vient nous heurter comme une énigme, par une prose à la fois très aérée et euphorique.

« Mon Âme était simplement Prête et toute Disposée à de Grandes Choses » (3, 10). Merveilleuse idée de ce porte-à-faux, sur le temps, sur le monde, sur la nature et sur l’Homme, qui confine en un certain sens à la Voie du Milieu – chère au taoïsme –, sans abandonner le libre arbitre, le tout mélangé dans les étoiles d’une couronne mystique. Oui, une poésie en surplomb, au-dessus, animée par un grand nombre de majuscules qui confèrent, en un sens, de la majesté au texte.

« L’Infinité de Dieu est ce qui nous Ravit, parce que c’est la Région et l’Étendue de son Règne. Du seul fait qu’elle comprend l’Espace infini, elle est infiniment Délectable, parce qu’elle est la Chambre et l’Endroit où sont nos Trésors, le Reposoir de nos Joies et la Demeure, oui, la Mer et le Trône et le Royaume de nos Âmes » (5, 2). Cette perfection évidemment dépasse le simple champ religieux ou encore littéraire, pour atteindre à une zone complexe de notre condition d’Homme, faite du besoin d’échapper, de s’esquiver par le haut, de goûter et puis de fuir vers l’altitude. Tout s’éprend alors d’un feu vif, d’une combustion. À un Dieu-feu dévorant comme celui de Paul dans sa lettre aux Hébreux.

On voit ainsi alors, les forces majeures bien identifiées par Bachelard, celles du feu et de l’air, par exemple, qui sont toutes deux des combustions volatiles, deux liquidités brûlantes et vives. Oui, nous sommes devenus un peu meilleurs en lisant ce livre, renouvelés par cette divinité qui envahit l’espace intérieur dans une forme de sauvagerie qui permet la confusion de l’âme avec son essence supérieure. Et puisque nous en sommes aux hardiesses ne pourrait on pas dire de ce livre qu’il est un manuel d’aimer ? C’est-à-dire une possibilité de faire acte de foi, en l’Homme et la nature, la vie intérieure et la vie domestique, l’angoisse et son exercice. Juste parce que cette façon d’aimer est une position morale et spirituelle qui pousse au ravissement excessif et haut.

Et là, l’importance de l’écriture limpide et visionnaire de Traherne, aussi claire que profonde, pour cerner cette grande lumière, délicat travail de l’âme – qui se dilate comme chez Eckhart pour vivre dans son objet. Il faut un agrandissement pour l’accueil, et ce livre nous y conduit, grâce à une mystique anglicane énigmatique, qui heurte notre monde contemporain dans l’acclamation intérieure d’un grand livre, à la plasticité étonnante et au goût suave, fait d’une alacrité et d’une sorte de suspension poétique très singulière.