Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Le Voyage à Stettin

 Ce court roman d’apprentissage, qui se lit d’une traite, comporte une mince trame narrative : pendant la deuxième guerre mondiale, Heinrich, un jeune allemand, part pour quatre semaines suivre un stage d’instruction de la marine des jeunesses hitlériennes au port de Stettin, sur l’Amiral Trotha. Il quitte son amie Hannah, son lycée, prend le train au petit matin. Dans le récit allusif sur le début de son séjour sur la Baltique, on comprend que quelque chose d’anormal s’est vite passé, dans une courte page qui ressemble à un rêve, ou à un cauchemar – et on retrouve Heinrich, qui attend le train, puis se rend finalement à Berlin.
 Arrivé dans la capitale allemande, il se résout à téléphoner à son oncle Plinke. Dès le début de cette histoire, le lecteur sait que la manière de vivre de ce parent déplait fortement à sa sœur, mère d’Heinrich. Elle n’a plus de relations avec lui, Heinrich ne le connaît pas ; aussi découvre-t-il un homme aux manières décomplexées et provocantes, très différentes des étroitesses de la ville de province dont il vient. Plinke apparaît tout de suite comme un personnage central, un Allemand peu conventionnel, surtout à l’époque du nazisme. Fabricant de semelles orthopédiques, il côtoie les milieux littéraires, ou ce qu’il en reste, à Berlin. On sent un microcosme qui exprime une forme de résistance passive, mais qui doit surveiller sans cesse ses paroles. Constamment, des répliques inattendues mettent le lecteur en éveil.
 Ce roman est construit à partir d’une scène qui n’est pas racontée, un incident qui est survenu au port de Stettin, sur l’Amiral Trotha, quand Heinrich montait la garde sur le navire. Il est clair qu’il n’a pas respecté une règle et a été écarté. Cette rupture correspond à un événement de la vie de l’auteur : en 1941, lors d’un stage du même type, il a été renvoyé au bout de trois jours parce qu’il lisait au moment de monter la garde. Mais le livre, traversé par le poids de la guerre, les bombardements, les destructions, les ruines, dépasse un destin individuel. Il montre les interrogations et les rêves d’un adolescent qui passe par une épreuve qui le transforme avec une telle force qu’il est envahi par l’idée de la mort, à la grande surprise d’Hannah qui lui crie : « Mais tu n’es pas du tout mort (…), tu vivras encore beaucoup, beaucoup d’années » ; il reprend aussi des matériaux de la grande tradition expressionniste allemande, et des procédés venus du théâtre, ce qui donne au livre un mode narratif original, par scènes juxtaposées, et un ton surprenant.
 En fait, indiquent les traducteurs, le roman provient d’une pièce de théâtre écrite auparavant, ce qui explique « la prééminence du dialogue ». Car Tankred Dorst est d’abord un homme de théâtre, il a écrit de nombreuses pièces pour des théâtres allemands, mais a aussi travaillé avec Chéreau à Milan et à Villeurbanne. Il considère qu’« une pièce de théâtre n’est pas de l’ordre de l’achevé », que la mise en scène peut l’amener à revoir son texte. Hélène Mauler et René Zahnd précisent encore qu’il est « l’auteur de théâtre allemand vivant le plus joué dans le monde germanophone », et ajoutent qu’il « participe à sa façon au profond examen de conscience de l’Allemagne d’après-guerre, nourri par les réflexions et les prises de positions de Böll, par les témoignages et faux-fuyants de Grass, ou encore par les enquêtes ciselées et sublimes de Sebald ». Ce roman, le plus personnel de l’auteur, confrontent, avec une grande sobriété d’écriture, des êtres différents soumis à la pression de la Grande Histoire.