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Jacques Goorma, "Le Vol du loriot" lu par Jean Mambrino (RAL)

Un enfant accroupi au-dessus d’une fourmilière pense peut-être que le ciel nous regarde de la même manière. Comment le rejoindre ? Ainsi s’ouvre ce petit recueil inspiré, où l’air circule partout entre les vers, entre les mots, avec une singulière liberté. Dès l’aube se présente une visitation, et chacun peut trouver « sur le seuil du matin / la cruche encore fraîche de la nuit » où bouge encore quelques étoiles. « S’il y a un mur au fond du ciel (murmure l’enfant) qu’y a-t-il derrière ? » Cette question vertigineuse le fait chuter vers le haut, dans un vol qui n’a pas de fin, une « salve de cristal » où le vol sort de l’oiseau « comme la mer sort de l’eau pendant la sieste. »

Même si un « ange adorable, dans le désordre replié de ses ailes / joue à attraper des phrases » et que l’amoureux fixe un instant sa paume sur l’épaule ferme et ronde, il file vite, à travers sa tête, dans l’épaisseur fluide de la lumière : elle s’enfonce en elle-même, où passe une face infinie qui l’attire et l’efface. Tomber dans le sans fond de la hauteur suspend la chute, car le ciel porte et berce l’instant à jamais immobile. Une « spacieuse solitude » délivre l’esprit, insinue une joie mystérieuse, dont la source demeure inconnue. Serait-ce cette fois le regard de l’ange ?

« Sa bonté foudroyante exige tout de moi. » Il y a un couloir, « tout près de l’autre monde », qui fait surgir ce chant inexplicable, et de nouveau la joie, le vol sans limite. « Une miette d’infini est tout l’infini. »

Le calice du plaisir rassemble alors la vie qu une prière offre sur ses paumes, à l’heure où le matin vient « boire le jour à la fenêtre ». Et la poésie se dépose pour la première fois sur un mince feuillet, apprivoise la splendeur, prolonge l’émerveillement du vol. Tout devient parole, celle-ci, inspiration ailée, extase dans l’envol de l’étreinte « crémeuse », quand le poème passe, et frôle le corps de son aile de vertige, et que tourbillonne la musique. C’est l’expérience suprême. « Le ciel m’enfonce son épée dans le front. »

Le poète est identifié à cette flamme qui brûle au fond de son corps. La flamme, où le vol, traçant sa route ? Le vol est invisible, transformé par le ciel où le poète rejoint une nouvelle enfance qui plane au-dessus des mondes. « Le vol instantané » est devenu le Chant. « Le vol de l’esprit », disait la Santa Madre d’Avila. Celui-ci nous emporte avec lui.

[L’article de Jean Mambrino que nous reproduisons ici a été publié dans le numéro de la Revue alsacienne de littérature daté de janvier 2006.]