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"Le visage secret", lu par Laurent Albarrracin (Pierre Campion)

Il y a dans l’usage du tutoiement chez Alain Suied, comme une exhortation. Un appel à sortir de soi, à se quitter pour aller vers l’autre. C’est dire assez la dimension éthique d’une telle poésie. « Je suis responsable de la responsabilité de l’autre » affirmait Levinas pour dire que le sujet est mené hors de son cercle premier de responsabilité, qu’il est poussé peu à peu hors de lui par le commandement éthique. Bien évidemment, le titre du recueil fait signe vers le thème levinassien du visage comme lieu épiphanique de l’altérité. De l’altérité, il est question dès les premiers vers du premier poème de ce recueil : « La souffrance des autres : / vois-tu pourquoi / tu ne peux pas la cerner / ni la réparer ? Vois-tu / sa lumière aussi ? »

Il n’est pas étonnant qu’autrui soit ici envisagé dans sa dimension souffrante. Car la souffrance d’autrui est précisément l’altérité absolue. Le souffrant est en effet l’autre de l’autre. L’autre de l’autre parce qu’il est l’autre en proie à une altération (l’autre est aliéné par sa souffrance, devenu doublement autre en quelque sorte) mais plus encore, et à l’inverse, il est l’autre de l’autre en tant qu’absolument autre parce que la souffrance, paradoxalement, est garante de l’intégrité de l’autre en autrui, qu’elle marque son caractère inapprochable, inconciliable, « irrejoignable », (« incernable » et « irréparable », dit le poème, car l’autre sera toujours, dans sa souffrance, inentamable par moi). Quand l’autre souffre, il m’est absolument étranger, il s’éloigne en lui et dans un absolu, dans un non-moi radical. Et en même temps c’est par là qu’il m’est proche, qu’il m’appelle, qu’il me révèle à moi par « sa lumière », par sa façon de me requérir éthiquement. C’est parce que la souffrance est la part irréductiblement autre de l’autre qu’elle m’éclaire, qu’elle m’oblige, c’est parce que l’autre est inassimilable qu’il me sauve de moi.

Tout un jeu dialectique s’opère ainsi dans le dernier livre d’Alain Suied (l’ultime recueil composé de son vivant, il est mort en 2008) entre des couples de contraires qui se trouvent renversés, bousculés, comme passés au tambour du judaïsme et de la psychanalyse, les deux continents intellectuels d’où vient ou par où est passé le poète. […]

L’altérité, le défaut, le désir, voilà ce qui fonde le réel, selon cette poésie. Les êtres y évoluent « soutenus par le vide ». L’ignorance reste le meilleur appui que l’on puisse prendre dans le monde : « Nous / voyons se tisser, se défaire / le motif inconnaissable de l’aube. » Car la défaillance du réel est sa vraie vibration réelle. Autant que du tutoiement, la poésie de Suied est une poésie de la question. L’indécidable sauvegarde l’autre de l’être, en quelque sorte. Seule la question accompagne vraiment ce qu’elle interroge quand la réponse au contraire l’offusque. De même, seule l’absence – dût-elle être douloureuse – semble la modalité d’une présence préservée comme mystère.

Là est l’enjeu d’une poésie qui cherche à faire retour à l’origine mais qui, sachant ce retour impossible (à cause surtout d’un risque d’enlisement complaisant dans une « illusion natale » et un narcissisme), prend le parti du départ, de l’exil, du chemin vers l’autre.

[L’article de Laurent Albarracin dont nous reproduisons ici des extraits a été publié sur l site de Pierre Campion le 5 décembre 2015].