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Le Séjour

 Le titre de ce livre invite d’emblée à un voyage immobile au coeur d’une intériorité qui nous semble très vite familière car comment résister à ce mot évocateur qu’est le « séjour », à ses nombreuses résonances ? Du « Séjour des morts » à celui des « Muses », en passant par l’interprétation de Condillac qui définissait le séjour comme une idée ou une sensation ou encore en allant voir du côté de Valéry qui affirmait que la pensée était "un séjour sans lieu", le mot séjour se met à parler en nous et à converser avec les mots et la pensée de Jacques Goorma.
 Cette conversation avec le langage même, c’est reprendre les termes du philosophe Heidegger lorsque celui-ci nous annonçait que « le langage parle ». Et pour ce faire, le poète n’a d’autre choix que de se mettre en retrait : « Séjournant en lui-même, il est ignorant de lui-même ».
 Paradoxalement, plus le poète est en retrait et plus il entre dans la proximité de la parole originelle : « Toujours il remonte vers son aube natale, toujours de sa parole résonnent ses origines. »
 C’est ainsi que le séjour devient non seulement une manière d’être mais aussi un espace et un temps où le poète est présent dans les mots qui le font exister. Le poète est traversé par la parole qui le précède, il lui prête sa voix : « Je donne mon souffle aux lèvres disparues, j’écoute parler en moi la parole vivante des morts qui continue de me précéder. » « Le séjour est avant tout et rien n’est après lui », « le séjour a le goût du ciel... » Cette façon de se tenir sur une lisière en jouant avec les pleins et les vides de la parole est en son essence même poétique.
 Heidegger situait « la poésie à mi-chemin entre l’ouverture originelle et le langage quotidien », Jacques Goorma s’engouffre dans cette clairière lumineuse où l’on découvre que « Le séjour est un joyau de la plus belle eau ». C’est l’évidence qui parle à travers lui, le poème est une source de lumière qui jaillit et le traverse dans l’instant même où il écrit : « Ce séjour est celui de la présence miraculeuse de la conscience. » Écrire pour le poète s’apparente alors à un état de grâce. Ne nous confie-t-il pas le secret de son bonheur quand il s’écrie : « tournoyer inlassablement autour du ciel, rude et splendide besogne. »
 Cependant Jacques Goorma écrit plus loin : « Le séjour qui n’est nulle part est le vrai séjour » ou encore « Il n’est point d’autre aboutissement à la parole que son origine ». Et c’est pourtant bien dans ces ambivalences , dans ces oscillations que le poète atteint la référence autosynchrone, au centre de lui-même, là « où le langage parle » et d’où il pourra affirmer : « D’ici, peut-être, tu pourras voir le poème. »
 Le Séjour est véritablement un hymne qui célèbre la vie, il fait chanter les mots jusque dans la matière en nous révélant que celle-ci nous parle mais que nous l’avons oublié. La terre, les pierres, les arbres, le ciel ne sont-ils pas nos premiers interlocuteurs ? Jacques Goorma nous offre la clé d’un séjour que chacun peut appréhender en se mettant à l’écoute de soi et du monde car le séjour est « Le point exact du surgissement du monde ». Cette définition fait écho à celle de Guillevic qui nous confiait que « Le poème nous fait naître au monde ».
 Indubitablement, ce sont les phrases et les mots qui nous font tenir, le langage nous fait et nous défait toujours dans la même interrogation de l’origine et de notre fin inscrite dans notre devenir.