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Le Psautier des Rois

 Le titre du dernier recueil de Jean-Marc Fréchette n’a rien de métaphorique : il s’agit d’une véritable suite de psaumes, de prières en forme de poèmes, invitant donc à la récitation et adoptant les diverses tonalités du genre : de la louange à la supplication, de la lamentation à l’action de grâces. En fait, il y a beaucoup plus de célébration que de plainte, tant l’expérience spirituelle, pour Fréchette, semble attachée à la joie.
 Le Psautier des Rois peint des tableaux et narre des scènes pour la plupart empruntées aux Evangiles, qu’il ordonne en fonction des saisons (en commençant par l’hiver), composant ainsi un « calendrier liturgique » dans lequel les événements de l’année chrétienne sont lus, entre autres, par l’entremise d’une symbolique naturelle : Avent et Nativité ne sont point séparés de la neige, cerisiers et pommiers fleuris accompagnent la Résurrection, la Trinité s’épanouit dans l’été, les érables enflammés voient défiler le choeur des anges, archanges et fidèles.
 Ce peut aussi évidemment être l’inverse, tel ou tel élément naturel fera figure de signe ou de présage ; ainsi, dans « Eloge du charpentier », les grains de neige, tels des anges, « chantent dans l’avant-soir / Le métier du patriarche : // Economie de la nuit / Et son sel nécessaire suspendu ».
 Très enraciné dans la tradition catholique, ce psautier fait de Marie l’une des grandes figures de son monde, avec celle du Christ. La foi y apparaît par conséquent comme un éblouissement amoureux, un espace de tendresse, une force de consolation. Comme souvent dans l’imaginaire catholique, la Vierge, le Christ, Dieu sont discrètement érotisés ; en témoignent ces paroles prêtées à Thérèse d’Avila : « Une poussière d’anges voile la face du verger. / Epoux, rends-toi à mon appel. Je te cherche entre les chambres... / Je suis éperdue d’un songe où flotte ton vêtement. » Les fréquentes évocations de fleurs, de fruits, de parfums, d’oiseaux rappellent aussi un peu le Cantique des cantiques.
 Tableaux et narrations sont composés sous le mode d’une totale adhésion aux Ecritures et aux dogmes : il ne s’agit pas ici d’une lecture de mythes, visant leur réappropriation symbolique et leur transformation. II y a, certes, un rapport singulier au texte chrétien, une manière per¬sonnelle de chanter la gloire divine, mais cette vision est toujours éblouie, toujours marquée par l’humilité du croyant. L’absence de distance fait qu’il est difficile, pour un lecteur athée qui n’a pas la foi en toutes ces images pieuses, de réellement entrer dans l’univers de Fréchette.
 L’écriture est pourtant extrêmement rigoureuse, montrant une maîtrise peu commune, à vrai dire, dans la poésie actuelle. On pourra la trouver un brin surannée, archaïsante, mais elle n’est pas précieuse. Elle se tient toujours dans la beauté, dans presque trop de beauté, sans même craindre une certaine naïveté. Des comparaisons et adjectifs évoquent le bien-écrire de compositions enfantines : « Ils recevront le pain lumineux / et le vin vermeil »  ; « La paix m’envahit comme un matin clair. » Cela participe d’une atmosphère générale d’« innocence », d’une recherche de pureté et de légèreté, qui s’accorderait avec les propos du Christ selon lesquels les fidèles doivent devenir semblables à de petits enfants.
 L’harmonie du style devient plus intéressante quand elle sert une vision : « Une tempête d’ailes a peint de suie / Le paysage de Judée. Et Marie s’écroula / Entre les femmes. » Le dessin peut se faire extrêmement précis, par exemple dans cette crucifixion intitulée "Royauté dérisoire" : « O tendre / Qu’on lacéra du fouet / Sifflant. // Un haillon de pourpre / Jeté sur ton corps / Ajouté jusqu’à l’os. // Un réseau d’épines / Enfoncé dans ta tête. // Entre tes mains / Ligotées étroitement. / Le sceptre de l’enfance, / Le roseau mince. »
 La psalmodie des textes repose sur un trame prosodique serrée et variée, que composent ensemble la syntaxe, la ponctuation et le vers. Avec des mots détachés sur une ligne ou rejetés sur la suivante, des incidents qui un moment rompent le fil du discours, des propositions continues, des phrases qui s’achèvent et commencent en différents lieux du vers, le texte est une partition pour le souffle, un exercice d’agilité. La langue est ainsi discrètement sonore : « Elle sourit (la vierge) / et dit adieu d’une voix légère. // La chambre s’est emplie d’anges ; / Ils se mêlent à l’été qui crépite / Dans l’embrasure. » Et ce jeu de rythmes répond à un voeu de commune mesure entre les êtres, les choses et le langage à travers les âges : « Ange, / Donne-moi la clef du paysage, / Afin que je sois consumé par le nombre amoureux / Et par la proportion. Ah enlève-moi // Jusqu’à la terre des aïeux ; / Qu’ayant foulé l’herbe jaunie et les tombes, / Je sois patient dans la campagne / Comme une grive qui s’attarde. »
 J’ai préféré les passages sobres, d’une spiritualité plus ascétique, à ceux qui reprennent directement une imagerie très chargée par le dogme et dans lesquels on ne peut guère s’insérer lorsqu’on n’a pas les convictions du poète. Mais je ne doute pas que des lecteurs pourront être sensibles à la beauté de cette langue.