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Le Premier regard

  "L’enjeu du poème, ce sera, désormais, depuis toujours aussitôt, de mener au Symbolique –sans céder aux incitations de l’idéologie ni au changeantes compromissions du temps, De situer la parole au coeur même de sa fragilité – n’être qu’un pont entre deux univers contradictoires : le réel sans formule et l’arbitraire trop humain du discours."
 A Paris (où vit Alain Suied ) comme ailleurs – sinon plus qu’ailleurs – cohabitent deux types de poètes : les premiers, avides de reconnaissance et de médailles, bovidés ployant la nuque pour recevoir les coups euthanasiants de l’abattoir critique, occupent les devants d’une scène qui tend chaque jour à se rétrécir davantage, face au dynamisme d’une poésie vraiment internationale ; les autres, quels que soient leur âge ou leur état de notoriété, demeurent des artisans rigoureux, soucieux de rester, dans la pénombre des mots, à l’écoute de leur être profond .
 Incontestablement, Suied appartient à cette seconde catégorie : sans tapage ni éditeurs voyants, ce quadragénaire bâtit, dans le silence, une oeuvre de langage dont rien ne vient entraver le cours naturel, l’épanouissement essentiel . Car, loin de toute " médiatisation " - toujours illusoire et, par définition éphémère en poésie – il se montre uniquement soucieux de résoudre les énigmes, d’interroger le mystère de l’existence : Voilà, écrit-il, le pays perdu, le pays où j’ai lieu. Puis, ailleurs : Souviens-toi et l’énigme se déplie ou encore : Nous sommes nés dans le rêve du monde. Ici, le langage assume une double mission : à la fois porter la réalité ("porter les choses", disait Daumal ) et bâtir une autre réalité, surréelle .
 Voici donc, avec Le premier regard, l’itinéraire de l’homme à travers les intersignes ; à travers l’absence, le vide, le manque : celui qui écoute / l’ombre / s’éveille à l’invisible ( quelle belle tonalité rilkéenne ! ) Pour écouter les sources, là où nos vies n’ont pas de nom, il faut demeurer à l’affût , celui d’un poète-philosophe fasciné par le silence et les interrogations de la vie ..
 Mais, il convient de le préciser, nous ne sommes pas ici au coeur d’une quelconque et banale poésie philosophique . Au contraire : cette poésie "pure" ne prend, pour exister, d’autres prétextes qu’elle-même .
 Il faut donc lire et, surtout , relire ce Premier regard dont irradie, en outre, un climat , particulier et très personnel, fait à la fois d’effleurement et d’affleurement ; un climat tissé de paradoxes fertiles, à la fois doux et ferme, net et flou, comme le prouve assez bien ce texte, avec lequel nous laisserons poète et lecteur à l’écoute de leur silence intérieur :
 Le fantôme souriait
 inaccessible et familier 
 comme si nous avions vaincu 
 le monstre avide : le passé. 
 Hors d’atteinte,
 " Ombre légère, emporte-moi 
 dans le pays sans lieu 
 de ta blessure.
 Murmure enfin le grave secret du malheur ". 

 Le fantôme souriait
 Comme la trace d’une étoile 
 souligne d’un éclair 
 la note initiale du néant.