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Le Premier regard

 La poésie d’Alain Suied trouve son inspiration dans une expérience existentielle fondamentale. Celle-ci donne son titre au recueil couronné par la Société des Gens de Lettres : Le premier regard.
 Venir au monde est aussi ouvrir les yeux sur ce monde où l’on arrive, où tout est inconnu, tout à découvrir. Voir alors représente un instant inoui. Il est toutefois unique et nous ne nous en souvenons pas. La mémoire suppose en effet un passé et le moyen de décrire ce que nous voyons aussi bien que ce qui a été vu.
 Ce moyen, nous le savons, réside dans le langage, dans ses mots.Cependant Suied estime que les mots ne révèlent pas la réalité ; au contraire la voilent. Un poème nous avertit : "Les glaciers n’ont pas de noms... Les arbres n’ont pas de noms..." et ailleurs : "le langage nous éloigne du monde".
 C’est vrai en un sens, mais la seule dénomination permet d’appréhender le monde et de le comprendre. Une difficulté philosophique se cache ici, la distinction entre l’en-soi et le pour-soi. Cet en-soi ou l’Être demeure inaccessible. Seul peut-être le nouveau-né privé des mots, qui a "des yeux sans vision", en a eu la révélation fulgurante.
 La poésie pour Suied doit en exprimer la nostalgie et faire effort pour tenter du moins de se rapprocher de la dénomination initiale. On songe à Mallarmé qui désirait faire rendre un son plus pur aux "mots de la tribu", mais la tentative ici est à la fois plus ambitieuse et plus modeste. L’ambition est d’atteindre ce qui se dérobe à la quête. Nous sommes prisonniers du langage. L’émotion pure ne se communique pas, sauf par contagion muette. Or, le poète en est conscient qui écrit : "Souviens-toi et l’énigme se déplie".
 Il va donc se résigner à entreprendre une recherche sans espoir, à évoluer dans une sorte de contradiction douloureuse, à n’être, et je le cite, "qu’un pont entre deux univers contradictoires : le réel sans formule et l’arbitraire trop humain du discours." Ce pont pourrait prendre une expression symbolique – je,dirais métaphorique – et la clef, à y réfléchir, étrange, du talent d’Alain Suied, résiderait dans le constat désolé que l’enfance ne se retrouve pas à volonté.