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Le poème : une « parole-en-trop » ? (2)

 Il y a quelque chose de pathétique, de déchiré – une blessure ontologique – dans ces poèmes, dans cette sonate, et pourtant, le poème dépasse toujours le négatif, traverse le négatif, parce que le propos n’est pas de se complaire dans cet inévitable négatif (pour qui est un peu lucide) : « Cela ne revient pas, cela / ne revient jamais, cette illusoire / certitude, ce juste équilibre / ce rêve maternel de complétude : / jamais ! /(…) Et pourtant, cela nourrit / ton cœur en secret » (p.13) Ou encore : « Si la violence du gouffre / saisit ton cœur et sidère ta pensée / n’oublie pas d’avancer, ne renonce pas / c’est la trace qui saura guider / c’est l’instinct qui distinguera / la voie du secours » (p.60).
 Cette reconquête du négatif, qui est au cœur de l’écriture, s’inscrit dans le poème, clairement : « Dans le négatif, dans le non-représentable / dans la blessure ouverte de chaque naissance / dans l’irréalisé, dans l’absence même / (…) tu retrouves l’aurore perdue » (p.29). Cette « parole en-trop » du poème, qui est une parole de l’être intime, murmurée en secret, c’est aussi une parole adressée. Et s’il est question de l’être intime, il est aussi question de l’être aimé : « Présence de l’être ! Il y a / trop de toi… » (p.42).
 Les dix poèmes qui composent chacune des huit sections du recueil, ce sont aussi, peut-être, alors, non plus plus les deux mains d’un musicien qui dirait sa partition, mais deux mains enlacées, et dix paroles de l’amour, multipliées. Le « je » et le « tu » deviennent « nous », conjugaison de l’être-deux : « Où es-tu ? Nous sommes / dans la main l’un de l’autre. Nous :
sommes » 
(p.42). Ces deux mains dessinent un espace : « Aimer / est la seule liberté » (p.43). C’est l’espace du poème, « parole en-trop » d’amour… (…) « Regarde, j’ouvre mes mains /
pour accueillir l’impossible / et radieuse lumière de l’amour »
(p.103) L’amour, alors, suture « la blessure la plus lointaine » ? Pour porter, au-delà, peut-être, une autre question : « Mais à qui est-il destiné, le fruit / qui a mûri ? A qui / s’adresse // le véritable amour ? » (p. 26).
 Laisser partir, c’est bien le titre de ce recueil. Cela sonne peut-être comme une invitation. Ou comme une demande ? Les deux verbes en tout cas ne sont pas unis par un « trait d’union »… de sorte que l’on peut penser qu’en effet ils doivent être dits, séparément. Comme deux verbes qui sonnent, qui consonnent. Laisser partir, cela pourrait sonner comme une résignation. Pourtant, tout ce que nous avons lu du recueil montre que cette poésie est tout sauf résignée. Et si « La parole est toujours en-trop », c’est peut-être parce qu’elle exprime aussi une révolte, pour beaucoup insupportable : «  Tu te bats contre des ombres et voilà : / ta colère, ton cri, tes craintes / sont les seules lueurs qui te guident ! » (p.66). Laisser partir, c’est peut-être la demande exprimée, à l’adresse de l’aimée, comme une dernière élégance (et l’on pense à Orphée) : « Il faudra vivre avec le manque / imaginaire et la blessure réelle. / Il faudra aimer avec la terrible / certitude de l’amour » (p.103).
 Le deuil, la perte, le manque, la blessure… Autant de thèmes qui, au fond, pourraient précipiter dans le désespoir. Mais quel humain ne les rencontre un jour ? Par la traversée du poème, cette « parole en-trop » plus que jamais nécessaire, et dans l’amour, est ici portée, non pas par un « professeur de mort », mais un « professeur de vie », selon la belle parole de Claude Vigée. Et ce dernier ajoute : « Les écrits ne sont pas, à mes yeux, des musées de la parole tue, les conservatoires de notre passé révolu, mais les réserves où puiser l’énergie nouvelle, redécouvrir la lumière cachée qui orientent notre marche vers le jour à venir » (Une voix dans le défilé, éd. Nouvelle Cité, Paris, 1985, p.11).
 Il est temps de « redécouvrir la lumière cachée » d’ Alain Suied, qui peut nous accompagner dans la nuit – du deuil, de la perte, du manque ou de la blessure – et orienter « notre marche vers le jour à venir ».  Une « marche amoureuse », voilà ce qu’a su faire, de cette nuit, dans « L’Ouvert, l’Imprononçable », le poète d’une « parole en-trop », qui manque déjà.