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Le poème : une « parole-en-trop » ? (1)

 « La parole est toujours en-trop. / Même quand nous gisons, affaiblis / écrasés sous le poids de notre illusion / elle trouve une voie / invisible, elle suit le fil inaperçu / où glissera, funambule / le fantôme de notre rêve aboli », écrit Alain Suied (1951-2008) dans le deuxième ensemble de Laisser partir (p. 36) – il y a en tout huit ensembles de dix poèmes qui composent ce recueil d’une grande force intérieure.
 Dix poèmes par sections, comme les dix doigts du poète accompagnant doucement, mais sans fléchir, ces « paroles en-trop », d’une touche, ces nocturnes intempestives : « tu dois chanter dans la nuit sans écho » (p.66).Le poème semble être, précisément, dans cet ultime recueil, le « porte-parole » − le rythme interne −de cette « parole en-trop », ou, plus précisément, le poème est à la fois, doublement, le porte-parole (d’où le goût marqué pour l’écriture anaphorique) et cette « parole (…) toujours en-trop. ».
 Une « parole en-trop » qui est pourtant une parole mesurée, qui va dire, en huit temps forts, ce qu’est la condition de l’homme, ce « parlêtre » (Lacan) qui meurt : « Qu’est-ce que c’est ? / Nous ne le savons pas. (…) / Parole : / voilà, peut-être, ce que c’est / – une parole, un souffle, un cri » (p.56). En écho peut-être à Qohélet, aussi : « Ne laisse pas ton cœur te mentir : / tu sais que chaque destin humain / rencontre la solitude et la mort » (p.12). Et si la parole est mesurée, avec doigté, c’est, bien sûr, parce que le sujet est grave – l’élégie et le tragique ne sont pas absents de ces pages qui affrontent la mort (le mode mineur n’y est jamais toutefois une tristesse consentie ) – , mais c’est aussi parce que le poète est lucide, et cette lucidité stoïque est un espoir (une lumière, conformément à l’étymologie du mot), même ténu, comme un accord soudain retrouvé, une note inespérée : « Tu sais que l’erreur conduit / ton cœur et le mène au facile / aveuglement, tu sais aussi // que la vérité viendra, exacte / et terrible, ô violence natale / ô silence sans retour // (…) tu sais aussi // que ton cœur vaincra, juste / et serein, ô virulence abyssale / ô parole sans détours ! » (p.12)
 De quel excès, alors, est-il donc question, dans cet « en-trop » du poème ? Je revois cet homme discret, au regard profond, avec, chez cet amoureux de la langue de William Blake (qu’il a traduit) une élégance insulaire, quelque chose de doux. Pourtant, elle est rugueuse, rugueuse et belle, cette poésie, parfois, parce que l’excès dont il est question, c’est celui de l’être, dont il est sans cesse question : « Nous savons obscurément que l’être est en exil » (p.95). En exil, et blessé… ontologiquement blessé : « dans la blessure ouverte de chaque naissance » (p.29).
 L’être du monde, en excès, s’efface : « Le monde parle, lui aussi, / à son rythme que tu ne sais plus reconnaître » (p.28). Parce que c’est d’abord l’être intime, rudement questionné, secoué de questions, qu’il s’agit, à travers le poème, de (re)conquérir. « Qui est là ? Qui frappe à la porte / de l’espèce ? Qui habite nos visages ? / (…) qui habite notre passé ? » (p.39)