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Le Pays perdu

 Un lecteur d’Alain Suied notera sur-le-champ que sa langue est nette et claire, que son style est aisé, naturel, apparemment spontané quoique élaboré sans doute avec soin. Mais ce qui originalise cet écrivain est le ton – réalité subtile que les connaisseurs savent apprécier d’instinct. Un ouvrage faisant autorité définit le ton comme « qualité de la voix humaine (...) caractéristique de l’expression des états psychologiques et du contenu du discours ». Une telle définition mérite d’autant plus d’intérêt qu’elle dépasse la trop facile antithèse du fond et de la forme.
 Disons donc que Suied nous parle à partir de son expérience personnelle, de ses connaissances cumulatives et de ses intuitions, de son tempérament poétique, de son réel. Il le fait avec simplicité et avec force, avec conviction, avec une modestie qui coexiste avec l’assurance de celui qui a su voir :
  Tourne la clé :
 le monde s’ouvre. 
 Transparent et premier 
 lointain et proche 
 mortel et nouveau.
 Cette ouverture au cosmos, tempérée par le laconisme de l’exposé, implique de toute évidence un long « travail sur soi » comparable à celui que l’on pressent chez d’autres poètes passionnés et austères comme Jabès ou Jaccottet.
 La première moitié du recueil, Sommes-nous au monde ?, s’interroge sur le degré de réalité que nous pouvons appréhender ici-bas, sur la cohérence du moi, sur les secrets que nous pouvons et devons percer. Le titre de la seconde moitié, La transparence du mystère, implique que l’on nous propose des clefs. L’auteur laisse aussi entrevoir quelque espoir de délivrance puisque les pires faiblesses ou épreuves peuvent se transmuer en révélation – pourvu qu’intervienne un élément d’amour ou de confiance ou simplement de chance. C’est ainsi que :
 dans la perte aussi
 jour après jour elle refleurit
 la rose noire de l’espace ...
 Après une longue et dure odyssée spirituelle, l’être pensant approche enfin de la solution :
 Tu as plongé
 dans la transparence du mystère 
 tu as traversé
 le cristal de l’esprit
 et tu frappes à la porte 
 de la Loi.

 Alain Suied a composé un beau livre épuré et profond. On peut se demander incidemment si le besoin de réconciliation qu’il exprime et son aspiration à « la Loi » ne se rattachent point à la tradition d’Israël (il est né au sein d’une antique famille juive). Mais il peut toucher tout chercheur de vérité, religieux ou non. Relevons encore qu’il est un éminent musicologue. Les rapports entre métaphysique et musique ne sont peut-être pas fortuits et l’on sait que Schopenhauer y a fait maintes allusions.