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Le Pays derrière les yeux

Un espace « si immensément vaste », la nuit, c’est le pays « derrière les yeux » que Gérard Pfister évoque dans un très beau livre composé de 19 suites de vers brefs, presque litaniques.

Tout se passe là, en un lieu ou en un point extrême au-delà duquel il n’y a plus rien et où l’indicible règne. Mais cette ténèbre aiguise la lucidité du poète qui découvre alors « mille regards », « mille visages ». Plus encore, l’énigme s’avère présente et comme évidente en ce pays, énigme d’avant le sens et d’avant le discours. Les poèmes de Gérard Pfister nous l’éclairent sans abuser des mots, simplement en la nommant, en la cernant de ce qu’il faut de silence pour qu’elle nous apparaisse telle qu’elle est.

Admirons-la dans toute sa beauté, jaillissant de l’enfance peut-être, appelant notre adoration, suscitant la parole poétique en son expression la plus élémentaire.
 très pure
 très calme
 
 une flamme noire
 s’élève
 
 derrière tes yeux
 et elle n’a
 pas de nom


Les oxymores se succèdent dans les pages, embrassant l’infinie diversité du monde, isolant soudain un cerisier en fleur, un brasier étincelant, un poignant chant de silence. Tout peut prendre alors un visage inverse, qui révèle la secrète vérité des choses.
 le jour
 est la blessure
 de la nuit

 le sang
 n’en finit pas
 
 de couler dans le ciel

 
On est « avant » : « avant l’esprit », là « où la mort / n’a pas / commencé ». L’audace de la vision métaphysique s’allie à la nudité du langage. Cette alliance défie toutes les limites, tout ce que la pensée rationnelle pourrait interposer comme obstacles ou frontières. Elle s’impose à nous avec une remarquable force de persuasion, que seule la grande poésie peut mettre en œuvre .
 le pays
 derrière mes yeux

 n’a pas de frontière
 pas de rivage

 mais il n’est pas
 d’oiseau

 qui n’en prenne l’envol


Cet envol signifie, dans sa pureté solitaire, toute l’espérance spirituelle qui ne cesse de parcourir l’œuvre de Gérard Pfister. Notre nouveau siècle en a particulièrement besoin. Il saura prêter l’oreille et le cœur à ce murmure incantatoire très inspiré.