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Le Manuel du Pélerin

 Après Le Civet de lièvre (prix du patrimoine Nathan Katz 2008) et La Nef des sages, qui pour la première fois, c’est tout de même extra­ordinaire, présentaient des textes de Geiler traduits de l’allemand alé­manique en français, voilà qu’a paru en 2010, l’année du 500e anniversaire (non fêté autrement ?) de la mort du grand prédicateur stras-bourgeois, un troisième ouvrage, ce Manuel du Pèlerin, traduit cette fois du latin. Car c’est dans cette langue, sous le titre Peregrinus, qu’avait été édité en 1513 un « Manuel », effectivement, ordonné en 25 consignes et rédigé sur la base d’un ensemble de sermons, Christliche Pilgerschaft, prononcés (en allemand) à la cathédrale de Strasbourg à partir de 1500. Un trajet bibliographique compliqué, on voit, mais intéressant à retracer, révélateur de la situation religieuse et linguistique (bilinguisme allemand-latin, rapport entre l’oralité et l’écriture) de l’époque.

 Le pèlerinage à Rome faisait partie alors des obligations de piété du bon chrétien anxieux de son salut. Comme, toujours, le pèlerinage à la Mecque pour les musulmans « en état de le faire » (Coran III, 91). Invariant (ou universel) de toutes les religions : le pèlerinage aux lieux sacrés, le mouvement d’un retour. Par là obéissance et unité des croyants. Le tourisme « culturel », c’est un peu la même démarche de piété, mais dans l’esprit, généralement, d’une laïcité arrogante qui s’imagine irréligieuse.
 À l’occasion du Jubilé (1500), le pape Alexandre VI avait annoncé aux pèlerins le grand pardon, une indulgence plénière. Formidable pro­messe de salut. Mais tous, naturellement, ne pourront pas se mettre en route. On a charge de famille, on est attaché à son commerce ou à la terre. D’où l’idée du pèlerinage intérieur, que chacun peut accomplir en esprit, sans abandonner ses pénates. Ce mouvement d’intériorisation de la foi, ici esquissé, s’approfondira avec la Réforme luthérienne à venir. Jusqu’à la perspective d’une piété privée, à la limite sans église, sans manifestation collective. Vous éprouvez le besoin de prier ? Vous vous retirez dans votre Kämmerlein, votre chambrette. Vous voulez connaître la parole de Dieu ? Vous prenez la Bible et vous lisez et en discutez chez vous, à la veillée, en petit groupe. Ce piétisme absolu, qui se répandra en Allemagne au XVIIIe siècle, tend à se passer de toute institution, donc tend à dissoudre celles qui existent. Danger ! On irait ainsi vers une anarchie religieuse sans Église, sans autorité « supérieure », sans autre maître que spirituel, sans autre maître, pour les chrétiens, que le seigneur Jésus.
 Du temps de Geiler prêchant dans sa chaire de la cathédrale de Strasbourg devant des foules mêlées, on n’en est pas là, on ne soup­çonne rien de tel, mais on s’approche du... tournant. En 1517, juste sept ans après le décès de Geiler, éclatera la première bombe Luther ! Informé par l’histoire comme on l’est, on ne peut s’empêcher de com­parer les thèses, les positions, de l’un et de l’autre. Et on croit voir un Geiler qui bouillonne intérieurement, dont le langage bouillonne, mais sa pensée reste soumise aux dogmes et aux règles de la sainte Église. Il ne songe pas à mettre en cause le vaste et sophistiqué système des In­dulgences qui est devenu à son époque la pratique centrale, constitutive même, de la religion chrétienne. En effet, le christianisme tient alors par son clergé qui a toute puissance sur les âmes, et l’Église fonctionne comme une sorte d’agence de distribution de biens immatériels (spiri­tuels ?) : des lots de pardon, des remises de dette, des grâces spéciales, des places au paradis et, avant cela, un rang privilégié au Purgatoire. Chaque bénéfice, naturellement, ou chaque « indulgence » se paye par des peines, des regrets, des paroles de repentir, que certifient des sacri­fices dont les sonnants et trébuchants ne sont pas les moindres.
 « Les indulgences facilitent pour les fidèles, qui ont le regret de leurs fautes et les ont confessées, cette rémission complète de leurs péchés et des peines dues aux péchés... L’Eglise accorde cette ré­mission en utilisant le trésor des mérites mis à sa disposition par la communion des saints. Ce Trésor de grâces est la source essentielle des Indulgences. »
 L’ingéniosité théologique appliquée à justifier la doctrine et « la po­litique » de l’Église et le rigorisme moral comme preuve de la foi, de la bonne foi, sont compensés chez Geiler et comme enlevés, emportés, par sa verve, sa jubilation verbale, qu’il communique à ses auditeurs, les faisant rire, les étonnant, les étourdissant de tours et de trouvailles, les ravissant. S’il a une place dans l’histoire de la littérature – et de la reli­gion –, si son renom a traversé les siècles, bien que les textes qu’il nous a laissés ou que des auditeurs enthousiastes avaient transcrits à ses pieds n’aient pas été réédités depuis longtemps, bien que presque personne ne les ait lus (peut-être à peine une dizaine d’érudits au XXèmc siècle), c’est bien entendu à son époustouflant génie rhétorique qu’il le doit. Ainsi est-il capable de développer sur vingt pages, soit sur quatre sermons successifs, une comparaison des vertus du pèlerin avec ses souliers. Pourquoi diable appeler vertus les souliers que nous portons - ou souliers les vertus ? « Parce que les services rendus au corps par les souliers, qui sont un ornement, une protection et une aide, sont comme les ser­vices rendus à l’âme par les vertus... L’auteur du Cantique des cantiques fait l’éloge de la marche gracieuse de la jeune fille dont les pieds sont chaussés de sandales. De même, comme l’atteste le prophète Isaïe (Is 57, 7), les prédicateurs, les missionnaires doivent chausser les souliers des vertus... » Plus loin, cette injonction : « Secoue de tes souliers la poussière de la vaine gloire. C’est une vraie poussière, poussière terrestre de la gloriole. Et de même que la poussière matérielle gêne la vision, de même l’orgueil attaque ta conscience. Il couvre de poudre les vertus de tes souliers... » Lyrique, mais comment ne pas sourire, cette imploration : « Oh souliers desséchés, sans l’onction de la grâce de Dieu, non, ils ne t’induiront pas facilement en tentation. Tu ne te laisseras pas ressemeler par ces cordonniers du diable. Chaussé des souliers des vertus, tu parviendras à la Patrie... »
 II y a aussi, à l’autre bout, « le chapeau de la patience » qu’il faut garder sur la tête, il y a la cape de la charité et le besace de la foi.. . Etc. Rien qui ne soit métaphorisé ou allégorisé, avec entrain ! À condition de jouer le jeu, et de ne pas vouloir prendre au sérieux les leçons de morale distillées, le plaisir littéraire que procurent ces acrobaties rhéto­riques reste vif, redoublé par la curiosité historique, qui n’est pas vaine, qui est une vertu humaniste...