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Le long d’un amour

 Les paysages semblent ici ramenés à l’essentiel : des pins, un étang, le vert de la montagne... Et surtout la vallée résumant à elle seule « une vie d’attente ». Cette attente prend aussi la forme d’un sentier sinueux, d’une sente. Peu à peu, la poésie de François Cheng nous convainc, à voix basse, de consentir à mourir « pour n’avoir plus / à mourir », de coïncider avec la vie qui « s’offre à nu », si on sait bien la voir, la sentir, l’accueillir. Zamour, humain comme spirituel, passe par cette voie méditative, contemplative. Il accepte tout ce que l’existence lui propose.
 L’image de la main tendue est récurrente dans ce volume. Cette main nous précède, humains, à la rencontre du monde, elle est prête à cueillir « l’instant unique ». Rien de plus charnel, malgré tous les désirs d’absolu. L’âme elle-même est « charnelle ». La voici en quelque sorte dans cette main, au bout de l’homme, « chacun en avant de soi », et François Cheng peut alors nous donner cette assurance :
 Cette promesse que tu détiens
 Combien tu la transmues en offrande 
 sachant que tout est donné dès ici

 Une vie d’attente au aeur de la vallée 
 Une paume ouverte instaure le royaume

 Cette quête poétique et spirituelle s’inscrit dans un cercle ; « tout départ un retour »,« tout est retrouvaille / tout est épousaille ». L’amour ose l’aventure, ne craint pas de plonger dans « l’ouvert », et la merveille est que, par là, tout et tous se rejoignent.
 Mais ne nous trompons pas sur cette union : « dans l’initial rythme retrouvé », dans ces visages se reflétant, il y a « pressentiment / d’une venue », espérance d’une révélation. L’amour humain ne trouve son total et véritable aboutissement qu’en l’Être, le souffle transperce et transporte la chair, la musique de la lyre et des étoiles retentit dans l’infini. C’est en termes de salut que François Cheng annonce ce passage où les mots s’effacent devant le feu :
 Dans l’infernal souterrain 
 Devançant tous les adieux 
 D’un coup nous sommes sauvés 
 Main à main
 Paume à paume 
 Nous voici ailés 
 Nous voici anges
 Les veines entre-mêlées irriguant le désir
 bruissent d’en-vol et d’ex-tase...
 La continuité d’esprit et de chant avec le livre poétique précédent, Qui dira notre nuit (Arfuyen, 2001), est parfaite :« tout ce qui est de vie / se relie ». Il ne suffit pour cela que de consentir, hors de tout système, hors de toute construction. Peut-être pourrait-on à ce propos relire certaines phrases qu’André Malraux faisait écrire au Chinois Ling dans La Tentation de l’Occident  : « L’action de notre esprit est d’éprouver lucidement notre qualité fragmentaire et de tirer de cette sensation celle de l’univers [...] car la suprême beauté d’une civi¬lisation affinée, c’est une attentive inculture du moi. »
 Il faut se réjouir du don de ces deux livres de François Cheng à notre littérature. Son élection à l’Académie française au fauteuil d’un autre chantre de l’amour, Jacques de Bourbon Busset, a justement consacré le destin exceptionnel de cet homme qui honore notre langue française en revivifiant admirablement notre poésie.