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Le Livre des Processions

  Donne-moi le nay, et chante !
 Car le chant est une gloire authentique 
 Et la plainte du nay survivra 
 Aux puissants comme aux misérables.
 Ce texte poétique écrit en arabe et publié à New York en 1919 est une suite de vingt "processions", plutôt que de stations : ce sont autant de pas, graves, recueillis, brûlants, sur le chemin de la vie et de l’éternité. Marche souvent arrogante et dominatrice de l’homme, pas léger des gazelles, caresses du vent, des feuilles, furtives traces des nuages et de la rosée. Mais au-dessus de tous ces pas, de ces présences pesantes ou gracieuses, s’élève et demeure le chant, symbole de pure offrande, d’indestructible fragilité, signature de l’âme.
 Si l’on voulait invoquer d’illustres prédécesseurs, on pourrait dire que ce texte poétique et philosophique de Khalil Gibran (qui deviendra célèbre en publiant en anglais Le Prophète, en 1923) tient à la fois du Qohélet et de Tchouang-tseu : méditation sur la vanité de l’hom¬me, sur l’inconsistance de son être comme elle est développée dans le magnifique texte biblique de l’Ecclésiaste ; et confiance faite au naturel, à la spontanéité puissante et simple que représente la nature, comme en parle la philosophie taoïste.
 Car, au long de ces processions, le poète fait se répondre la voix venant de la forêt (innocente, vraie) et une voix plus dogmatique, assurée et mortelle, qui vient de l’homme civilisé. 
 La force des hommes est une ombre 
 Tournoyant dans l’espace de la pensée. 
 Les droits des hommes s’abîment 
 Comme les feuilles de l’automne.
 Nombreuses sont les constatations pessimistes :
 Sur terre, l’homme libre bâtit de ses penchants une geôle.
 Sans s’en rendre compte il en devient prisonnier.
 Et encore :
 Quand les hommes vieillissent et meurent,
 Ils sont arrivés à l’âge du sevrage.
Mais dans la forêt il n’y a ni tyrannie ni désespoir, ni savoir ni ignorance, ni reli¬gion ni impiété, ni blâme ni ivresse. Faut-il s’y réfugier ? Sans doute non. Mais reconnaître le déclin, l’ombre et la bles¬sure et se savoir passant, tel un mot écrit sur l’eau.
 Un livre rare et élégant.