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Le Grand silence

Une note de l’auteur en fin de recueil nous explique toute l’organisation de l’écriture fondée sur l’accueil d’une voix litanique qui traverse l’espace, sans doute en « grand silence », et qu’il convient d’enten­dre, d’écouter, de retranscrire. « C’est une permanente ré­pétition, et c’est un renouvellement incessant. » 

Le sous-titre trouve aussi sa iustification : « La phrase est le seul personnage et le seul décor. Elle porte en elle-même tout l’espace et tout le drame. » C’est dans l’ombre de tous ses morts que Gérard Pfister a écrit un livre en neuf pans symbolisant aussi bien un achèvement qu’une naissance ou renaissance. Un texte prend vie pour se porter soi-même jusqu’à se libérer d’un passé prégnant sans, à aucun moment, désirer l’oublier. L’écriture de la mémoire peut aussi nous projeter dans l’avenir : « ils me portent / et je les porte // en avant / moi aussi // pas / après pas ».

Laco­niques, ces vers épousent des notes sur une portée. La voix, celui qui la retient, cherchent on ne sait quoi entre la lu­mière et l’ombre. La langue est mots, bardée par eux et la mémoire ouverte sur rien. Si les morts et leur écoute conduisent toute l’écriture, ils ne sont pas pour autant en­vahissants, et leur poids ne se fait nullement sentir car ils ne sont plus qu’ombres dans la vie secrète d’un écrivain, « Ils marchent / derrière moi // d’un pas léger / si léger ». Ils portent le blanc, l’éclat de la disparition, la lumière du deuil. C’est dans la mémoire de ses morts, nombreux, que Gérard Pfister poursuit son chemin, mémoire réduite au strict minimum comme si le survivant ne connaissait rien d’eux, ou seulement un drame. Un passé gardé dans l’igno­rance pendant de très nombreuses années.

Le drame de­vient une force interne qui le pousse chaque jour avec la nuit derrière soi et la lumière au-devant. Entre les deux se tient .la. main qui écrit. Du sang, il en est d’ailleurs question ; criminel, il « coule / comme un fleuve » comme des trains vont vers la mort, sans doute en référence au grand pan des sacrifiés devenus les fantômes de toute une existence.

L’absence de sens provoque alors cette angoisse, cette incer­titude, cette interrogation, cette peur du vide et de son énorme gouffre, « abîme ouvert », que Gérard Pfîster se met à ressentir au cœur même des mots. Ces mots simples qui s’organisent autour d’un rythme et de périodes élémentaires avancent à petits pas comme clans un cortège funèbre. Le passeur et le témoin leur donnent voix pour re­joindre l’Humanité.

Parfois, le monde mental peut céder sa place à une brève perception du réel. L’auteur fait alors diversion dans le paysage qui défile. Mais c’est encore dans un train... mais le train de la vie où chacun peut mesurer son silence. Dans le mouvement circulaire de récriture, les yeux, grands ouverts des morts, empêchent toute possibilité d’oublier et place celui qui s’en absorbe entre « joie » et « désespoir ».