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Le grand silence

Dans la note rédigée à la fin de son ouvrage, Gérard Pfister nous livre une clé pour entrer dans la pleine lumière de son long poème. Le premier oratorio que l’on doit à Emilio de’ Cavalieri fut donné à Rome en février 1600 et avait pour titre « la représentation de l’âme et du corps ». Cet intitulé résume et éclaire l’œuvre singulière de Gérard Pfister qui est à l’évidence une traversée de l’être saisi par une incantation, une phrase qui, comme il en témoigne, est « le seul personnage et le seul décor ».

Cette phrase qui tient dans « une portée de mots », c’est ainsi que la définit l’auteur, est faite de mots « nés de rien ». Mais ce « rien » nous ouvre sur une magnificence qui n’a d’autre finalité qu’une scansion insinuante qui, dès les premiers vers nous entraîne dans un rythme qui jamais ne s’essouffle : « mes morts / sont derrière moi / mes morts / me portent ».

Et le poète d’entrer par le verbe dans cette Totentanz (danse des morts), d’en être la voix anonyme et sans retour. « Ils me portent / ils me poussent / en avant / ils savent / où je vais / mieux que je ne sais moi-même ». Cette longue marche dans « le sillon » telle « une bête de labour » s’apparente dès lors à une avancée en soi dans la lignée des êtres qui l’ont précédé par un travail d’écriture qui engage dans le même temps l’âme et le corps. L’auteur n’a d’autre choix que de « capter » cette « intonation », « incantation » ou « voix » venue du « plus profond du silence ».

Au poète de dérouler dès lors le fil des mots qui l’habitent et de s’aventurer en soliste dans cette quête de l’indicible où la mort s’invite et entre par l’écriture sous la peau vive de l’ âme.

Gérard Pfister nous rappelle ici que nous sommes faits de la chair des morts que nous portons et qui nous portent, ils nous accompagnent au quotidien dans nos gestes et nos paroles : « Je sens leur regard / dans mon sang / je sens /dans mes mots / leur silence / je pèse / dans mes jours / leur dignité ». Et l’auteur d’aller toujours plus loin dans le sillon de la page blanche jusqu’à appréhender sa propre mort : « je ne suis / personne / que toi / un mort / parmi les morts ».

Dans ce long poème qui irradie telle une épure flamboyante, Gérad Pfister tout en interrogeant la mort derrière chaque mot se laisse guider irrésistiblement par une cantate qui enveloppe et le texte et l’âme et le corps.

Dans cette danse immobile où « toutes choses s’effacent », la mort devient légère et le poème « Trois fois, trois arias, en une boucle parfaite et jamais refermée » s’ouvre sur cette musique du silence où commence l’infini.