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Le Grain de sénevé

 C’est une surprise, pour les non spécialistes, de découvrir en 1989 un poème de Maître Eckhart, et qui a même toutes chances d’être authentique. De plus, il se présente, tel un cantique johannicrucien, avec un commentaire qui eût pu passer pour émaner du même auteur. Mais, nous explique Alain de Libera dans son excellente postface, il y a des nuances importantes de la pensée des deux textes qui font écarter cette idée : le commentaire latin 0 dont, on nous donne ici des extraits – est plus dyonisien, plus érigénien, moins intellectualiste ; en revanche, le poème est homogène aux sermons allemands d’Eckhart dont il synthétise tout le mouvement, à l’articulation de la pensée et de l’expérience.
 Si on lit l’allemand occidental ancien en s’aidant de la traduction, on comprend qu’il s’agit d’un Lied, un texte de chanson, au rythme simplet (on sait même pour quelle musique). Mais chaque strophe contient une nouvelle et puissante image directrice : le fleuve, l’anneau, la montagne et le désert, la lumière et la ténèbre, enfin l’invitation à sombrer dans le flot sans fond, dont se souviendra Angelus Silesius. C’est la métaphore de l’eau courante qui certainement l’emporte en nombre d’occurrences, mais celle du « merveilleux désert » – sans limites, sans lieu ni temps, et qui a sa propre guise – est la plus originale. Elle joue ici le rôle de celle de la nuit chez Jean de la Croix, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’elles soient entièrement superposables, ni quant à l’imaginaire ni quant à la théologie.
 Le commentaire latin est clair, intéressant et ce fut à coup sûr une très bonne idée de nous le donner ici avec le Lied. Mais c’est un texte dionysien entre pas mal d’autres, c’est-à-dire un texte proclusien mâtiné de Trinité. Le poème, en revanche – si je ne cède pas involontairement à son exotisme, me semble étrangement rare et beau et même, quand on lit les huit strophes d’un même mouvement, fascinant.