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Le fait de la foi et de la liberté

 Né en 1922, Charles-Eugène Weiss était un de ces milliers d’Alsaciens (au total 160 000 Alsaciens et Lorrains) incorporés de force, dont un tiers ne reviendra plus. Il fait partie de ce tiers, atteint d’une balle à la tête le 12 avril 1944. Il n’avait pas 22 ans. Il serait devenu pasteur dans une paroisse en Alsace, comme ses deux grands-pères l’avaient été, ainsi que son beau-frère, Paul Sorg. Il avait entrepris ses études de théologie en allemand, à Erlangen et à Tübingen.
 Sa vocation était certaine, fondée sur une foi qui paraît toute naturelle, comme une donnée de sa personnalité, comprise d’ailleurs par lui-même comme un don, et qui, à peine éclose pourtant, va s’avérer à toute épreuve, à l’épreuve d’une guerre totalement insensée, du côté où il se trouve, et injustement subie. Il ne se plaint pas, ne proteste jamais contre son sort, qu’il remet à la volonté de Dieu.
 Il n’a pas connu, semble-t-il, la tentation de déserter et de se livrer aux Russes, comme tant d’autres, dont la plupart ont alors échoué, pour y rester longtemps, certains pour y mourir, au camp de Tambov. En réalité, nous n’en savons rien, n’ayant pour témoignage que ces lettres que les bureaux ouvraient sans vergogne et dans lesquelles il ne pouvait donc rien livrer de ses sentiments politiques.
 Ce qu’il dit et qu’il aurait probablement dit de toute façon, même sans aucune censure, c’est sa foi entière, revigorée par ses malheurs mêmes, par la douleur, par la croix qu’il porte. Difficile pour un croyant moyen, non éprouvé, de comprendre une certitude aussi inébranlable. « Je n’admets plus qu’on me dise qu’il n’existe ni Dieu ni éternité, que ce sont là des illusions et des chimères. Non, ce sont pour moi des certitudes vécues. » Mais honnêtement, force est d’admettre le fait d’une telle foi, comme plus faiblement les incroyants doivent bien admettre le fait religieux, et non seulement tolérer son enseignement, mais le souhaiter.
 La certitude n’empêche pas la réflexion, l’accompagnement intellectuel de ce que l’on croit. Pas de spéculations oiseuses et sophistiquées, mais l’analyse de ce que l’on vit, la bienfaisante lumière de la pensée. Ainsi est-il amené un jour, dans un campement en Russie, on ne saisit pas bien les circonstances, à traiter par écrit de la foi comme « expérience et décision ». (...)
 L’état du monde, surtout quand la guerre fait rage, servira toujours d’argument contre l’existence de Dieu. Objection dirimante, pour beaucoup, à une théologie chrétienne qui affirme obstinément que Dieu est amour. Le jeune Weiss répond que la souffrance vient de ce « nous sommes dans l’atelier de Dieu ». Formule vertigineuse, peut-être insondable. Elle signifierait que Dieu est au travail en nous, à travers l’humanité, à travers toute sa création ? Que comme dans tout travail en cours il y a des accomplissements, mais aussi de nombreux, d’innombrables déchets ? Pour atteindre son but, des formes parfaites, l’artisan torture la matière. « Les moments les plus durs peuvent faire de nous des enfants de Dieu. Celui qui accepte l’épreuve peut être transformé. C’est ainsi que Jésus a accepté son chemin de souffrance. Dieu l’a "élevé à la perfection par la souffrance" (Hébreux 2, 10) et c’est ainsi qu’il doit en être de nous. » (...)
 Par son courage et son calme, Charles-Eugène a été, au milieu de ses compagnons d’infortune, un consolateur, un soutien, un motif d’espérance. Sans en avoir le titre et bien que tout jeune, il a joué le rôle bienfaisant d’un aumônier militaire. Dans l’une ou l’autre situation, il lui a fallu déplorer l’inconduite de certains soldats, « pervertis et haineux », la déraison de certains chefs, mais dans l’ensemble, au quotidien, il a rencontré des « hommes convenables et raisonnables », ayant des sentiments religieux et ne voulant rien savoir des « principes nouveaux » (entendez le fascisme).
 Pour surmonter les pires épreuves, il suit une méthode assez simple : il pense chaque fois que ça aurait pu être pire, il s’estime heureux d’avoir tenu le coup, il a eu de la chance finalement et au lieu de se lamenter il dit sa reconnaissance, il s’applique à la gratitude. « Nous avons toujours des sujets de reconnaissance, aussi maintenant. » Tant de sagesse, de la part d’un garçon de 21 ans, émouvra jusqu’aux larmes le lecteur sensible. La sagesse n’attend donc pas le nombre des années !
 Là, dans des conditions extrêmes, oeuvre d’une série de démons, un chrétien se révèle à nous comme un homme libre, d’une pleine liberté intérieure qui « plane au-dessus de toutes les libertés, comme le ciel plane au-dessus de la terre », comme le royaume des cieux. Luther, n’est-ce pas, avait expérimenté et théorisé ainsi, avec cette image, « la liberté du chrétien ». Cet enseignement qui est au coeur du christianisme, Charles-Eugène Weiss l’a illustré – et payé – de sa vie. Il importe de le rappeler à une époque comme la nôtre qui sous prétexte de laïcité ne veut plus rien reconnaître au-dessus des lois de la République et se montre de moins en moins disposée à tolérer une objection de conscience ou de foi.
 Il est réconfortant aujourd’hui d’avoir ce livre, ce « carnet spirituel », présenté dans une belle collection. Sa valeur de témoignage, tant historique que religieux, avait été tout de suite soulignée et la mère de l’auteur, Mme Marthe Weiss, avait publié en 1946 deux minces volumes, l’un en allemand, Durch Nacht zum Licht, die Stimme eines Gefallenen, l’autre en français, dans une traduction qu’elle avait elle-même assurée. Exprimons le souhait que soixante ans plus tard le texte rencontre de nouveaux lecteurs, qu’il devienne comme il le mérite une référence, une source de citations, une nourriture spirituelle, qu’il entre dans la prédication et la mémoire des paroisses. Décidons-nous à être fidèles.