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Le Cantique spirituel

 Curieuse destinée que celle du Cantique spirituel de Nicolas Barré. Le manuscrit, sans date, est conservé aux archives départementales de Rouen. Il fut probablement rédigé lors du séjour que fit l’auteur dans cette ville, c’est-à-dire entre 1659 et 1675, mais jamais édité jusqu’en 1994, date où les éditions du Cerf publient les Œuvres complètes de ce mystique, membre de l’ordre des Minimes. Serait-ce la méfiance des théologiens à l’égard des mystiques, à la fin du XVIIe siècle, qui explique un aussi long silence ?
 Fondé au XVe siècle par François de Paule (Paola), disciple de François d’Assise, l’ordre des Minimes a l’apostolat pour visée. Il n’en reste pas moins que N. Barré fut d’abord théologien, en charge de la bibliothèque du couvent de la place Royale à Paris : sous l’influence de religieux comme le père Mersenne, le correspondant mathématicien et physicien de Descartes, cette bibliothèque comptait jusqu’à quinze mille volumes. Son inventaire permet de pressentir la culture religieuse de l’auteur : Jean Tauler, disciple de Maître Eckhart dont les Minimes avaient entrepris la traduction en 1587, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, le Pseudo-Denys l’Aréopagite qu’il cite explicitement. Il semble cependant que N. Barré ait connu la difficile expérience qui va « jusqu’à l’agonie, le blasphème et l’abandon de Dieu » (lettre 54), cette tentative d’exprimer l’inexprimable, la rencontre de l’âme avec Dieu.
 De manière inattendue, aucune des quarante-six strophes que compte le poème ne fait référence au Christ. D’autres textes, pourtant, soulignent qu’il faut aller à Dieu « par Jésus Dieu-Homme » (Maximes spirituelles pour toutes sortes de personnes désireuses de la perfection, n° 153) mais il s’agit ici de « cette contemplation obscure / qui ne se peut dire ou savoir » (strophe 14). Il s’agit aussi d’un état de pure passivité où l’âme est déprise d’elle-même. Elle n’aboutit pas pour autant à un repliement sur elle-même mais à un agir sous l’impulsion de « la flamme qui anime nos volontés » (strophe 45).
 Cette orientation est confirmée par ce que l’on sait de la vie de Nicolas Barré, initiateur d’un courant éducatif pour les enfants du peuple et fondateur d’écoles populaires à Rouen d’abord, puis à Paris. L’ouvrage comporte aussi une dizaine de lettres à des religieux ou des laïcs, choisies pour la liberté, la largeur de vue qui les caractérise. On ne peut donc que se féliciter de voir ces textes sortir d’un oubli de plusieurs siècles.