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Laisser partir

 C’est de notre commune aventure terrestre et du terrible Réel que ne cessent de nous parler les poèmes d’Alain Suied, depuis Le Silence (1970) jusqu’à L’Éveillée (2004) en passant par La Lumière de l’origine (1988). Un travail de vérité qui commence par le consentement à la perte de la totalité heureuse du monde prénatal. Il faut accepter « la blessure ouverte » de la naissance, l’absence, l’entrée dans le champ de la pesanteur et dans celui de la solitude et du devenir. Mais dans cette nuit du monde brille la présence de l’autre, la promesse d’un regard, d’une écoute, d’un partage. Le reflet aussi d’une autre lumière. (...)
 Une liturgie de l’énigme et de la présence, du vertige et du don. Une façon de penser l’être – qui est aussi l’autre – qui passe par l’adresse à un « Tu » dont le poème cherche le regard. Un interlocuteur à qui, grâce à la distance qui m’en sépare, je peux dire ce que la trop grande proximité empêche souvent de dire ou de penser. Que l’amour ne sauve pas tout, qu’obscur est le secret du caew -« nous sommes toujours seuls I nous sommes toujours réunis » - mais que « Dans le rire de l’infini / dans le regard amoureux Il dans la secrète présence // tu retrouves l’aurore perdue ».
 
Un chant métaphysique modulant l’infini au miroir de l’émotion – celle dont Reverdy disait qu’elle est la poésie – et de la non-coïncidence. Une descente au plus profond de ce qui nous fait homme et nous écartèle entre nostalgie et appels d’une exigence spirituelle. « Qu’est-ce qui appelle au coeur / de la vie des hommes ? Ce chant / entre les dissonances, sans répit ? » C’est l’écho de ce grand écart que met en mots Alain Suied, dans Laisser partir. 
 En interrogeant la parole du manque, en cherchant source sous la surface du secret comme « sous le masque de la chair ». « A l’arraché » et avec l’urgence de celui qui ne veut pas se tromper de cible. Avec le courage aussi d’un funambule marchant entre deux abîmes vers un horizon qu’il sait chantant « au diapason d’un rêve /i à nous-mêmes inconnu ».