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La Troisième Main, lu par Michel Loetscher

Au large des dissonances d’une hyper-modernité liquéfiée dans une bavarde incontinence, l’universitaire Michèle Finck recueille en volume des moments de grâce musicale et invite à une manière de « transgression positive » par l’énigme de « la troisième main ». La musique, cet « art du toucher », consolerait-elle de la tragédie d’avoir été jeté au monde sans recours ?

Son père, Adrien Finck (1930-2008), poète et universitaire bien connu (et musicien empêché), habite ce troisième recueil né, une fois encore de l’émerveillement voire de l’ivresse face au miracle de la musique : « Bach : Messi en si. / Sergiu Celibidache // « Et resurrexit. » // Musique de Bach nous relie aux morts. /Les voix sont debout. L’os est debout. / Vouloir ensevelir le père mort / Dans le suaire du « Resurrexit ». / Lui donner sépulture dans cette liesse. »

Michèle Finck dédie à ce miracle-là ces cent « poèmes d’extase musicale » écrits dans le noir, après une opération de la cataracte durant l’été 2011 – et « venus les uns après les autres en une architecture signifiante » comme elle le rappelait lors de la présentation de son livre à la librairie Kléber le 28 mars dernier. Une traversée du noir qui, cent jours durant, avait intensifié son écoute et un livre de transmutation dont les délicates pièces d’orfèvrerie transmettent, dans leur cristalline transparence, la vibration de ces « illuminations sonores » – chacune comporte cinq vers comme les cinq doigts de la main : une assise qui retient la Parole et conjure le verbiage, un précipité d’âme qui dit la fulgurance de ce « miracle qui brûle », activée par cet « art du peu » dont la langue de feu fait danser les paysages voire les non-lieux d’une « postmodernité » si vacillante dans son incessant bavardage… « Bach : Partita n°2. Chaconne. / Yehudi Menuhin // Dans ses mains le violoniste porte le monde / Passé et présent. Mais d’où est venue la troisième main, / L’invisible main de la grâce, qui se pose sur les fronts ? / Elle porte l’espoir d’une arche future de lumière. Bach / A écrit pour cette troisième main. Menuhin le sait. »

Michèle Finck a placé en épigraphe de la note finale de ce livre de réparation ce mot d’ordre de Rilke : « Faire des choses avec de l’angoisse. » Ou comment passer d’une difficulté à vivre, fût-elle passagère, à une possibilité de dire, comment faire tendre, par vent contraire, le donné humain si fragile, vers la forme à atteindre, gorgée de sens, dans la plénitude du verbe qui « ouvre vers le large où neige le souffle » : « C’était comme si, en opérant les yeux, on avait ouvert quelque chose de plus profond : brèche dans l’écoute ; non pas poèmes sur la musique, mais poèmes à et avec la musique ; poésie et musique intimement mêlées, qui tournoient tout au bord du silence. Noir avec torche de musique. »

Par l’épreuve du noir, Michèle Finck a vécu comme « un bouleversement des cinéstésies » : « L’œil écoute, l’oreille voit » Et tremblent les paysages musicaux dans le vacillement du verbe qui fait advenir un si peu résistible cortège d’images – jusqu’à donner « visage sur terre » à telle douceur : « et le toucher sera caresse »… « Scarlatti : Sonates / Scott Ross : clavecin // Musique : pluie d’or / Sur la Danae / Du Titien. Trilles. / Triples croches claires. / Musique : art du toucher. »

Assurément, « musique heurte le néant » – c’est là sa fonction hautement métaphysique - et « permet de traverser le Styx » – par la grâce d’un voyage intérieur et de cette alchimie qui fait perdre la lyre et la langue dans son écoute (« réécouter est tout ») et « inventer des poèmes qui soient vitraux / sonores dans la lumière de l’obscur/ » Les mots du poème ne sont-ils pas musique, ne sont-ils pas le monde quand ils coupent le souffle, quand se retire leur excédent comme le bruit des jours et leur lassitude accumulée devant le plus vif éclat de l’âme réfléchie par miracle en ces pages ? Œuvre au noir, miroir double, vitraux réveillant leur feu sacré qui nous guide…

La pratique de la lyre est un exercice hasardeux dont il est difficile de tirer des notes toujours justes. En faisant « silence résurrectionnel » au fond de la musique et en la mariant à la poésie (comme jadis Éluard souda « l’amour la poésie ») Michèle Finck atteint, à la crête de ce qui danse et nous échappe sans cesse, la plénitude de sa propre cadence – celle-là même où l’on ne se perd qu’en s’accomplissant, celle-là même où l’on ne s’accomplit que par la ferveur d’une présence poétique à un monde arraché à son irréalité le temps d’une note bleue bien frappée, d’un silence habité, d’un tintement de vérité contre la paroi de verre d’une question d’ores et déjà perdue, d’un toucher d’âme ou de cristaux de neige croisant leurs fils de soie en de si délicates architectures poétiques…

Peut-être aussi d’un pas de danse vers son précipice, là où l’énergie de l’univers se réécrit dans la quintessence d’une poétique enjambant l’anéantissement annoncé des êtres – jusqu’à celui de leur mémoire. « On ne peut pas quitter la réalité d’un pas », écrivait André du Bouchet. Pas même d’un clignement d’astres dans l’éblouissement d’une révélation, en aval du temps ? Et « s’élève / l’humanité au-dessus de la poussière. Gravir ».