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La Richesse du détachement

« J’ai compris que la valeur des mots tenait pour moi à leur sens ordinaire et courant, d’échange, et non à un au-delà du sens démiurgique qui les isolerait du reste du langage, et que ma recherche devait se dérouler à travers un rapprochement dramatique des signifiés plutôt qu’un rapprochement dramatique des sons ». 

Margherita Guidacci (née à Florence en 1921) date cette réflexion de 1946, année de la publication de son premier recueil. En attribuant cette orientation à la réflexion sur la poésie qu’elle venait d’écrire, et non à quelque intention ou idée préalables, elle plaçait sa poésie à venir dans une perspective vraie : celle qui fait du poète l’élève de ce qu’il a écrit, libéré de l’illusion du public, capable de dégager de sa poésie des principes de fécondité, plutôt que l’exécuteur d’une théorie préétablie ou le jouet des hasards de l’air ambiant.

Suivirent divers recueils entrecoupés de silences, conformément à la règle difficile que le poète s’était fixée de n’obéir qu’à une injonction profonde, étrangère au ludisme, au militantisme, au désir de productivité et à toutes les fadaises équivalentes, Cette conception coupait Guidacci du camp des thuriféraires puérils, i prompts à s’enthousiasmer sans discernement pour tout ce qui se donne le nom de poésie, et la rapprochait de quelques poètes à part, notamment d’Emily Dickinson et de Jorge Guillen, qu’elle devait beaucoup fréquenter.

De son oeuvre, « l’une des plus denses et des plus secrètes de la poésie italienne contemporaine », selon Bernard Simeone, que peut-on lire en français ? Neurosuite, traduit par Gérard Pfister (Arfuyen, 1977) ; Le vide et les formes, traduit par le même (Arfuyen, 1979) ; Le sable et l’ange, traduit par Bernard Simeone (Obsidiane, 1986), qui présente des poèmes de plusieurs recueils ; Le retable d’Issenheim, traduit par Gérard Pfister (Arfuyen,1987) et maintenant Sibylles, traduit par le même. Tous ces recueils sont bilingues.

Le sable et l’ange présente un poème de 1977, Croissance, où l’on peut deviner l’art poétique de Guidacci : "Sois croissance, non construction ! / C’est pourquoi tu as choisi / le parti des racines / contre le pavé des rues, fussent-elles impériales. / Ni compas ni règle / ne peuvent mesurer / ton germe obscur. / Ton secret, qubn le réclame auvent, /à la pluie de Dieu. / Tu es le rameau qui bruit dans la nuit. / Et l’aile d’un ange inconnu". Ce poème est venu tard, 30 ans après le début de l’oeuvre. Ainsi viennent les arts poétiques, engendrés par l’oeuvre elle-même, contrairement aux manifestes qui, faits d’idées préconçues,engendrent des oeuvres fausses dans la mesure où les principes qu’ils mettaient de l’avant y trouvent leur application.

 Le retable d’Issenheim est né d’une visite au musée d’Unterlinden, à Colmar, avec des amis allemands. Guidacci rapporte ainsi l’expérience terrifiante qu’elle fit du retable de Grünewald : "Le polyptique de Grünewald me fit une impression si forte qu’il me semblait ne pouvoir en soutenir la vue. Je lui tournai le dos, je me mis à regarder les tableaux de Schongauer tout autour de la grande salle du rez-de-chaussée, mais même ainsi je ne me sentais attirée que par le Grünewald, qui en même temps m’effrayait. Il avait ébranlé en moi quelque chose que je devais rééquilibrer ». De là naquirent les 12 poèmes qui portent discrètement la trace de l’expérience bouleversante.

De plus d’envergure, d’une maturité et d’un équilibre apolliniens, le dernier recueil donne la parole à 10 sibylles : l’hellespontique, la cimmérienne, la samienne, la libyque, la phrygienne, la persique, l’érythréenne, la tiburtine, la cumaine et la delphique. L’ensemble s’accompagne d’une histoire de la composition de Sibylles. Quiconque a fait l’expérience de l’inspiration ne sait pas davantage ce qu’elle est, mais, l’ayant éprouvée, il en reconnaît les contrefaçons malheureuses, parmi lesquelles Guidacci signale l’autosuggestion.

L’inspiration elle-même ne décline pas son origine ; elle ne dit ni le comment ni le pourquoi ; il n’y a de vrai que l’expérience qu’on en fait, sur laquelle aucun commentaire extérieur n’a de prise, et seul compte le poème qui en résulte, surtout s’il cerne la vie dans le monde comme le fait la sibylle de Delphes : "Le commencement et la fin sont simples / et vénérables. Il y a toujours de la grandeur / dans l’instant de la naissance et celui de la mort / quelle que soit la vie qui t’attend l ou que tu laisses derrière toi. Mais le centre / est difficile, ambigu. Toutes les eaux / sy confondent, les vents s y nouent, I les routes et les racines s’y mêlent"...

Voilà un recueil écrit à une grande distance de la poésie quotidienne et familière, et c’est peut-être grâce à cette distance, à ce détour par les figures antiques, que la richesse du détachement s’y superpose à la passion de la vie.