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La Règle de perfection

 L’Anglais Guillaume Fitch (1562-1610) vit le jour dans une famille puritaine du comté de Sussex dont il ne semble pas avoir gardé le rigo-risme. Converti au catholicisme à la lecture d’un livre de piété découvert fortuitement, il vint en France s’instruire de la foi et devint capucin à Paris sous le nom de frère Benoît de Canfield. Bientôt reconnu comme autorité morale à Paris, son zèle de néophyte lui fit rejoindre l’Angleterre en 1599, mais il fut aussitôt emprisonné par la police d’Elizabeth. Libéré au bout de trois ans, grâce à l’intervention pressante d’Henri IV, mais interdit de séjour dans son pays, il revint définitivement en France où il exerça son ministère de prédicateur et où il mourut en 1610.
 Son œuvre majeure, fruit d’une expérience mystique et de celle de père spirituel, est la Rè¬gle de perfection divisée en trois partie, pour la vie active, pour la vie contemplative et pour la vie superéminente. La troisième partie fait l’objet du présent volume. M. et D. Tronc ont justifié leur choix de ne garder que les quinze chapitres de l’édition « pirate » d’Osmont pa¬rue sans l’aval de l’auteur (1609) qui dut faire quelques concessions à la censure pour une édition officielle chez Chastellain en 1610. En 1627, elle en était déjà à la septième édition, par la suite surtout après l’affaire du quiétisme l’œuvre fut oubliée mais, dit H. Brémond, elle « a servi de manuel à deux ou trois générations de mystiques ».
 Pour Canfield, la perfection est de laisser Dieu être Dieu en nous. Pour cela, une seule règle : adhérer à la volonté de Dieu qui est Dieu même, en s’oubliant et ne regardant que celui qui demeure en ce rien qui veut bien l’accueillir.
 Avec cette certitude que Dieu est toujours là mais n’occupe que l’espace qu’on veut bien lui laisser. Quoi de plus simple, mais aussi de plus ambigu ? On le verra plus tard avec l’hérésie du quiétisme. Certains censeurs ont cru la reconnaître chez notre capucin, à tort, car l’abandon prôné par Benoît, consiste à « faire par le seul motif de plaire à Dieu, tout ce qu’on connaît que Dieu veut, commande, conseille, inspire ». Les trois pôles de sa spiritualité dans la ligne capucine sont l’humilité, l’austérité, la contemplation. C’est la recherche de toute une vie dont Benoît donne les clefs dans ce traité d’ascèse chrétienne. Mais approcher cette essence divine, l’homme en est incapable : « Elle n’est comprise sinon quand elle nous comprend et possède [...]. Nulle contemplation spéculative ne peut transformer, mais l’amour seul » (p. 31).
Être passif entre les mains de Dieu n’est pas de tout repos : il y faut « poursuivre [sa volonté], suivre son trait [attraction], sans en jamais sortir, ni la laisser, ni changer ». « La moindre immortification, affection ou recherche de nature, empêche un grand avancement spirituel » (p. 39). Cet effort continuel « est une besogne hors de son étendue et capacité », seul Dieu donne au fidèle la lumière et la force de se laisser façonner.
 La méditation du Cantique des cantiques (très expurgée dans l’édition de 1627) introduit à l’expérience de Dieu comme une véritable union nuptiale où par pure grâce, Dieu rend l’âme « ainsi toute simple et nue et la fait capable de voir sans formes » les choses spirituelles. « En cet esprit, en cette lumière elle voit cette volonté essentielle, à savoir l’essence de Dieu, comme est écrit : En ta lumière nous verrons la lumière » (p. 68). N’ayant de regard que pour Dieu, de volonté que celle de Dieu, la créature est prête à ne goûter autre chose que Dieu, à se fixer non sur ses pensées mais sur Dieu qui chassera alors ce qui n’est pas lui.
 L’ascèse consistera aussi à ne pas s’attacher à un exercice particulier : il serait notre propriété et empêcherait l’action de Dieu. Pas davantage se fixer sur une image : l’image représentée n’est pas Dieu et lui fait écran. Il faut mourir à sa propre vie pour se laisser ancrer dans la vie de Dieu. Ne pas chercher non plus une union sensible : Dieu est le Tout-Autre non accessible au sensible, ni même une expérience de l’union en esprit à Dieu : c’est compter sur soi au lieu de faire confiance à Dieu qui lui-même travaille l’âme.
 Chercher Dieu présuppose son absence, c’est donc un manque de foi puisque Dieu est toujours là. Dieu vivant dans l’âme y met sa clarté. « II faut donc le contempler et non pas penser en lui » (p. 99).
 La passivité de l’âme à laquelle s’attache Benoît doit mener à l’action, c’est-à-dire à la force qui permet de vaquer à ses occupations sans s’éloigner de Dieu et à la continuation qui donne de rester attentif pour ne pas s’échapper de la présence de Dieu. La lumière de foi est ratifiée et confirmée par l’expérience, son lieu est la fine pointe de l’âme. Il ne s’agit pas de prendre prétexte de chercher l’Esprit pour refuser ce qui est commandé, pas davantage de penser que « quand telle œuvre sera achevée je me retirerai en Dieu ». Chaque chose est bonne en son temps et en son lieu pour qui s’efforce de demeurer en Dieu.
 Saint François de Sales déconseillait la lecture de cette dernière partie qui « n’étant pas assez intelligible, pourrait être entendue mal à propos ». L’introduction et les notes en bas de page en facilitent la lecture et la compréhension. Si cette œuvre connut ses admirateurs et ses détracteurs, elle demeure un sommet de la littérature mystique franciscaine et demande de se laisser apprivoiser pour en profiter. Benoît d’ailleurs ne la communiquait qu’à bon escient. Ce n’est que poussé par ses supérieurs qu’il en accepta l’édition officielle peu avant sa mort.