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La mémoire revisitée de Bernard Vargaftig

 Deux livres de Vargaftig paraissent dans les mêmes temps. L’un des deux, L’Aveu même d’être là, accompagne un film réalisé par Valérie Minetto et écrit par la fille cadette de l’auteur. Le projet trottait depuis un moment dans la tête des deux amies mais non sans cette appréhension de ne pas être à la hauteur, d’autant plus que nombre des poèmes de Vargaftig leur demeuraient hermétiques. Finalement, le film est une réussite alternant les lectures avec des gros plans sur le poète et des prises de vue sur un paysage filmé tout en légèreté. La réalisatrice s’est trouvé des points communs avec le père de son amie Cécile. Elle a été touchée et séduite par son charisme, en particulier lorsqu’il lit ses textes. Elle a su filmer la nature, le ciel, les oiseaux, le passage d’un avion dans un état d’osmose avec le poète qui, lisant, transportait Valérie Minetto dans un état second. Le ciel avec ses nuages mouvants est comme une image de la recherche d’un Dieu improbable par un oiseau solitaire qu’incarné le poète. (…)
 Le film, le livre, nous dévoilent un certain nombre de secrets tout entiers contenus dans la création de Vargaftig. Ils s’inscrivent à la fois dans l’histoire collective et personnelle. « J’écris ce qu’est vivre », dit le poète à l’amère d’un secret avoué : être un juif épargné du crime. Ce secret est « l’aveu même d’être là », vers repris à un poème extrait du recueil Éclat & Meute (éd. Action poétique) et que Maurice Regnaut, ami du poète, considère être le pilier de la vie et de la création de Vargaftig. Dans le texte « Making of, À la volette », un autre aveu apparaît qui conduit toute la poétique de cet écrivain. C’est le premier secret mis à jour : « Ma mère aimait faire que par ses sonorités un mot glisse pour en devenir un autre. » Or, Vargaftig lui-même pratique ces glissements de sonorités d’un mot à l’autre, avec toujours, à la source des jeux sonores, l’amour d’une femme, Bruna. Les poèmes d’amour en direction de sa femme et autour de son prénom s’inscrivent dans une quête de l’Autre au féminin devenue muse éternelle. Le poète prend l’autre, l’incarne, le crypte dans le poème. Celui qui avait peur de devenir Rien parce qu’il était un enfant juif en sursis qui avait dû changer de nom finit par exister à travers cet autre. L’on apprend également que ce n’est que lorsqu’il rencontre Bruna qu’il détient enfin des papiers. C’est dire si son identité était auparavant frappée d’incertitude. Quand il écrit « te nommer me nomme », Vargaftig semble avoir tout révélé. C’est pourquoi l’enfance et le présent se télescopent sans cesse. Ce passé est même vécu au présent. Il est aussi au-devant car toujours à écrire. C’est « un entêtement chaque fois / Interminable qu’aucune clarté n’efface ». Révocation de l’enfance n’est pas nostalgique. Le poète la cherche simplement dans l’interprétation que la distance permet tout en restant en elle dans le présent qui fut la sienne. Ce n’est pas sans douleur que cette mise au présent s’effectue : les mots qui commencent certains poèmes sont ceux qui évoquent la brisure. « La faille va encore apparaître », écrit Vargaftig. L’écriture essaie de mettre de l’ordre dans le chamboulement des images issues des souvenirs. Le poète dit aussi aimer le hiatus et le pratique souvent dans son écriture au-delà même des deux voyelles qui se succèdent. Il aime le hiatus des deux voyelles car ce qui est difficile à prononcer représenta pour lui l’ouvert. Lorsque le hiatus s’étend à. rajyndète, il crée l’apparition de scènes qui s’ajoutent les unes aux autres avec une certaine brutalité. Ce qui rend le souvenir plus douloureux. (…)
 On apprend également que Vargaftig comptait beaucoup lorsqu’il était enfant. Et il continue de compter. Mais cette fois-ci, il compte les syllabes et imprègne ses recueils de toute une symbolique chiffrée. Il joue en particulier sur les dates, les mois, le nombre d’années écoulées. Il encrypte ce qui lui est le plus intime pour ne pas le perdre comme Bruna par exemple. Les cinq lettres de son prénom trouvent un écho dans le cinquième mois de sa naissance et le nombre de syllabes de certains vers qui composent ses poèmes. Avec Orbe, les quarante-quatre distiques de quatre syllabes sont un clin d’œil aux quarante-quatre ans que le poète a atteint l’année de l’écriture de ce recueil. Le dernier élément incontournable de cette poétique est « l’attention aux éléments les plus concrets dans une prosodie très travaillée qui manifeste la vie de la matière par les sons ». Pour Vargaftig, il faut aussi pouvoir lire un seul vers et qu’il ait un sens indépendamment de tous les autres auquel il vient s’associer pour créer un autre sens comme dans une phrase sans fin. Le corps amoureux bouge sans cesse dans la langue. La relation de l’homme et la femme représente un rempart au risque de la dispersion vécue autrefois. La femme devient même la source de poèmes où son identité se reflète poétiquement. « Bruna la lumière / Se promène sur les toits / Le vent ou la bruine / descend des collines ». Une musique d’amour court dans le poème dans un éclat d’ouverture.
 Mais en face de cette musique, il y a le thrène. Ce n’est que l’enfance écrit entre le 23 février 2004 et le 30 janvier 2006 s’inscrit dans la continuité de toute la mémoire visitée dans les autres recueils, mais avec, cette fois-ci, le deuil d’un fils comme déclencheur de l’écriture. C’est toute la mémoire qui se retrouve chamboulée. Les traumatismes les plus anciens resurgissent. Les quatrains commencent par un cri de douleur qui se prolonge silencieusement dans l’ouverture de la mémoire, de la plus proche à la plus lointaine, revisitée et rythmée par les mots et leurs hiatus, les phrases et leurs asyndètes. Le vacillement, la brisure, la faille, aspirent à eux tous les vers. C’est ainsi que mort et absence se font entendre dans un être qui se met à vivre autrement, possédé soudain par autre chose et dans un autre espace. Les trente-cinquième et quarante-huitième pages, « blanches et muettes, disent la mémoire vivante de [son] fils » qui n’atteindra jamais sa quarante-huitième année. L’écriture du recueil est une attention à ce tout qui vit mais dans le souvenir du renversement. « Les amandiers j’entends comme ils tremblent / qui font espérer / Pour avoir été ce déchirement / dont le souffle garde l’abîme »