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La Lune noircie

 J’ai rendu compte en 2008 du recueil L’Ailleurs des mots d’Anise Koltz, luxembourgeoise née en 1928 et écrivant exclusivement en français depuis 1983 après avoir publié des recueils allemands et bilingues à partir de 1960. Voici un nouveau volume, La Lune noircie, d’un caractère très différent.
 Il ne s’agit plus de poèmes incisifs, en vers très courts, mais, sauf exception, de séries de quelques pages faites de brefs paragraphes en prose, constituant quatre ensembles liés et un court postlude. Le style reste dépouillé, l’imaginaire masqué par une violence maîtrisée. Plutôt que de poème en prose, il convient de parler de prose poétique car l’aspect narratif est dominant.
 Le caractère poétique est déjà sensible dans le premier exemple, « La lune noircie » : long et dur récit de la croissance d’une jeune homme étranger à ce monde, Jonathan, qui s’est toujours méfié du langage et, pour finir, le répudie.
 Il l’est davantage encore dans le second, « Lève-toi et marche », écrit par l’A. à la mémoire de son mari, médecin décédé en 1974. Il est ouvert par trois brefs poèmes en vers, posant la présence de l’aimé. La rêverie va le ressusciter de façon très émouvante en mariant les évocations au présent et les souvenirs, réels ou imaginaires, du temps de la guerre où il fut torturé par les nazis et demeura longtemps entre la vie et la mort ; le récit semble s’éloigner de la biographie pour situer le décès dès cette période ; à la fin de la séquence, on retrouve Jonathan, qui fut protégé par René K. : il erre dans la ville comme un « idiot ».
 La narratrice poétique part pour l’Irlande, et c’est le troisième et très bel ensemble : promenade dans l’Ouest irlandais, pays de fantômes dans lequel la présence de René K. se fait plus insistante encore.
 Le quatrième, plus onirique, raconte la rencontre d’un homme qui a perdu sa femme et sa fille, toutes deux alcooliques (Quelle portée donner, chez cette agnostique, à quelques phrases ? À propos de la visite d’un prêtre au mourant : « Lui est vivant » ; en Irlande : « Je sais que je te reverrai. »)
 Le postlude dit la vie des mots et le travail de « chercher la fiction pour apprivoiser la réalité, la posséder au moment où elle semble perdue. »