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La Lune noircie

 C’est une voix bien singulière que celle d’Anise Koltz. Luxembourgeoise, s’exprimant en allemand dans un premier temps, elle choisit la langue française qui devient sa « patrie spirituelle ». L’écriture obéit alors à un véritable séisme intérieur où les repères linguistiques volent en éclats. Der Monde (la lune au masculin en allemand) devient féminine en français et ainsi de suite. Ce divorce d’avec la langue d’avant donne naissance à une nouvelle écriture qui permet à Anise Koltz de se libérer de la tutelle de sa mère et de régler ses comptes avec Dieu dont elle dit : « C’est à lui de croire en moi. »
 Dans une véritable insurrection du langage, l’auteur s’interroge : « Parlons-nous le langage ou est-ce le langage qui nous parle ? » Dans le premier récit de La Lune noircie, Anise Koltz met à jour les racines de l’être. À l’instar du « Vilain petit canard » d’Andersen, Jonathan de par ses différences est mis à l’écart des autres hommes. La souffrance de Jonathan est celle de l’auteur mais également la nôtre. Telles des fleurs vénéneuses, les images poétiques et oniriques d’Anise Koltz nous envoûtent. La mort, le désir, le désespoir traversent les mots qui nous font et nous défont dans cet entre-deux où la seule réalité est peut-être bien celle de l’écriture.
 Ce pouvoir du langage Anise Koltz en use dans son deuxième récit pour évoquer la mort de René, son époux torturé par les nazis et qui lui confie avant son incarcération : « Notre raison de vivre est le risque de mourir à chaque instant ». René réapparaît dans L’Irlande, ce troisième texte où « Les morts sont arrivés telle une migration d’oiseaux sauvages ». La Lune noircie est une véritable traversée de l’être qui repousse toutes les limites. Le langage explore le vivant, interpelle Dieu, se déjoue de la mort pour mieux affirmer son pouvoir. « Les mots me hantent, j’aime être hantée par eux », nous dit l’auteur. Avec Anise Koltz, on a envie d’explorer en soi, ces terres inconnues qui ont partie liée avec l’avant de notre naissance et l’après de notre mort. Pour ce faire, Anise Koltz pratique une véritable ascèse : « Je traîne chaque mot devant un tribunal intérieur. » La poésie est ce « silence déguisé en mots » qu’elle ne cesse de traquer dans l’écriture. Tel un boucher, l’auteur nous dit « dépecer les mots » dans une lutte intérieure avec elle-même.
 « Mon tablier est noir de sang », « chaque page blanche est souillée par l’ombre de la mort », ajoute encore l’auteur. Mais dans le même temps, Anise Koltz « construit sa maison » et déclare : « Hors du jardin d’Eden, je replante les arbres de la connaisssance afin que la pomme soit à la portée de tous. »