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La Lumière du soir, lu par Fady Noun

Assis dans son studio de la rue d’Alger comme dans la cabine d’un grand voilier, Marwan Hoss continue à 66 ans sa traversée de la vie en solitaire. Un nouveau carnet de bord, La lumière du soir, paru chez Arfuyen, rend compte de sa dernière étape en date. Le jeune homme qui débarquait à Paris à 20 ans avec un recueil, Capital Amour, salué par Nadia Tuéni et Georges Schéhadé, garde ce quelque chose de précieux, de fragile et en même temps de vital et d’indestructible qui est sa marque.

Parti en 1968 « faire des études en France », Marwan Hoss n’est plus « rentré au Liban », comme le souhaitaient son père libanais et sa mère italienne, avec un diplôme et un avenir. Il a fait mieux. Il s’est fait lui-même, il s’est forgé un destin comme poète, puis galeriste.

C’est sur une boutade que Marwan Hoss est entré dans le monde de l’art, après avoir usé les seuils des galeries, collectionnant affiches et lithos au petit bonheur. Un jour, il force le destin et décroche la direction de la galerie Le Soleil dans la Tête. C’est là qu’il fera son apprentissage de galeriste qui allait le propulser à la tête de la Galerie de France puis le conduire à fonder sa propre galerie, que des problèmes de santé l’obligent à fermer en 2008.

« J’avais 20 ans, se souvient le poète. Je n’avais rien. Je m’étais inscrit à l’Ecole pratique des Hautes études et à l’Institut catholique, mais je séchais l’université. J’ai dû faire de petites études sur le confessionnalisme, mais c’est vraiment tout. Et puis un jour, j’étais au Soleil dans la Tête, dont j’étais le client, et voyant la galerie déserte, je dis à Nadine Lévesque : Vous avez l’air de vous ennuyer beaucoup, pourquoi vous n’embauchez pas quelqu’un de dynamique, pour diriger la galerie ? Elle m’a engagé sur le champ. Et j’ai vite travaillé. »

Marwan Hoss retrace pour nous sa traversée, avec les mots choisis et la voix précieuse d’un homme entier qui n’a plus rien à prouver, et depuis longtemps. En fait, depuis ce jour d’octobre 1969 où il trouve, glissée sous la porte de sa chambre d’étudiant de la rue Soufflot, le plus beau cadeau qu’un poète de vingt ans peut rêver de recevoir, une lettre de René Char à qui il avait adressé ses poèmes ; une lettre qui le fixe définitivement dans son aventure intérieure et sa vocation d’écrivain. « L’oiseau-blé n’a rien à envier au coquelicot ou au rare bleuet, ses couleurs sont de neige à midi, de cette neige de juin jamais tombée. Je vous remercie de Capital amour, de votre pensée, Marwan Hoss », lui écrit Char, qu’il va rencontrer à l’Isle-sur-Sorgue.

À la suite de cette rencontre, un premier recueil, Le tireur isolé, paraît chez Guy Levis-Mano. Un recueil que Marwan Hoss emporte avec lui à Beyrouth, à bord d’un navire de croisière, avec la joie folle d’un enfant sérieux ayant réussi sa composition.

« J’ai fait un voyage d’artiste, raconte-t-il. Je regardais les étoiles, la mer, je voulais absolument entrer dans la peau du personnage dans lequel on m’avait mis. C’était une comédie. Je savais pertinemment que je n’étais pas Rimbaud, mais je revenais avec un recueil salué par René Char, des lettres... L’arrivée à Beyrouth fut drôle. Curieusement, je m’attendais à ce qu’il y ait foule. J’ai vu mon père, ma grand-mère et mon frère, qui m’attendaient sur le quai du port. Et je leur ai dit “Regardez, regardez !”. Ils m’ont fixé d’un air terne, sans saisir l’importance de ce qui s’était produit. Et voilà, je suis rentré au Liban avec une force et un éclat dont je ne demandais à personne de me renvoyer le reflet. Mais l’absence de joie partagée a rendu ce retour misérable. Et voilà ! C’était fini. »

« Je suis ensuite rentré à Paris, enchaîne Marwan Hoss, et j’ai rencontré infiniment de monde, des gens très cultivés. Mon second grand choc, ça a été Pierre Soulages. Mais Pierre a été beaucoup plus important que Char sur la durée, parce que Char je l’ai fréquenté quelques mois seulement, alors qu’avec Pierre, cela nous fait quarante ans. C’est quelqu’un de la même trempe que Char. Et ce qui est extraordinaire, c’est qu’ils ne se sont jamais rencontrés. Char n’aimait pas Soulages. Il disait : “Soulages peint des planches”. Soulages l’a peut-être lu ou entendu quelque part, mais il faisait semblant de ne pas comprendre pourquoi Char ne l’aimait pas. Et je n’ai jamais osé lui répéter ce qu’avait dit Char ! »

Naturalisé Français, en 1980, Marwan Hoss, assure : « Je n’ai pas renié mon appartenance au Liban, mais je dis simplement que j’ai eu, à Paris, de nombreuses responsabilités et des liens très forts, non pas avec la terre de France, mais avec des êtres exceptionnels. »

Les recueils que Marwan Hoss publiera par la suite chez Fata Morgana et Arfuyen, témoigneront de l’authenticité de race que René Char avait saluée, et qu’il confirmera dans une lettre à rendre jaloux tous les poètes du monde : « Excusez-moi de ne pas encore vous avoir remercié de votre envoi de poèmes. Ceux-ci ne m’ont pas déçu. Ils sont de vous et sur la ligne d’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares ».

De fait, comme le poète de l’Isle-sur-Sorgue en avait eu l’intuition, l’étrange et grave tonalité de l’œuvre poétique de Marwan Hoss rend chacun de ses vers immédiatement reconnaissable, que sa facture soit imagée ou, au contraire, réflexive et proche de la prose. Après Le tireur isolé, ce sera Le retour de la neige (1982), Absente retrouvée (1991), Ruptures (1998), Déchirures (2004) et aujourd’hui La lumière du soir (2014). En fait, tout l’œuvre poétique de Hoss tient en quelque deux cents pages d’écriture, avec beaucoup d’espace de respiration entre un recueil et l’autre. Cette authenticité devait le mettre à l’abri – une fois pour toutes et à un prix exorbitant – du grand monde frivole où pourtant il a évolué avec la grâce d’une girafe dans un zoo.

« C’est vrai, dit-il, j’ai eu une vie mondaine en ayant géré ma galerie pendant 35 ans et, auparavant, en dirigeant la Galerie de France. C’est évident que j’ai rencontré la terre entière ! Et que j’ai fait beaucoup d’argent à un moment ! Tout ça a été très important pour moi ; pour me prouver que j’étais capable de faire les choses tout seul, puisque je n’avais personne pour m’aider. Mais aujourd’hui, je me tiens loin de ceux qui sont à la fois dans la poésie et dans le grand monde. »

« Personne n’a aucun droit sur moi, ajoute Marwan Hoss. Mais moi j’ai tous les droits sur ma personne ; et j’ai des devoirs. Des devoirs envers ceux qui ressentent quelque chose en ma présence. Ou à l’égard de quelqu’un qui me demande de l’aider. Je trouve que c’est un signe d’amitié. C’est merveilleux. Du reste, chacun de nous a des obligations. Les miennes, c’est de survivre où je me sens le mieux armé. »

Comme chez Pierre Soulages, ce qui marque dans la poésie de Marwan Hoss, c’est le trait de lumière souligné par le noir. Saluons la lumière pure de certains poèmes. Saluons l’humanité et le métier de certains autres. S’il faut se faire l’avocat de la beauté sombre de La lumière du soir, c’est qu’il est écrit, comme tous les autres, en fonction de la mort, avec une charge lumineuse nouvelle qu’il cache et révèle en même temps.

« Pourquoi j’écris ? Parce que c’est vital, répond Marwan Hoss à la traditionnelle question. L’écriture met en perspective ma vie. Ce faisant, je vis d’une plus brûlante lucidité. Les mots sont le plus court chemin pour atteindre des vérités. En les façonnant, en les brusquant même, je les mets à distance. Sans quoi ma vie serait infernale. Lorsque l’incendie reprend embrasant la terre, les mots sont mes repères, ils désamorcent le danger. »

La lucidité de Marwan Hoss est totale. C’est un trait caractéristique de ses vers. C’est l’homme de l’adéquation entre le verbe et la vie. Aucune gratuité du verbe, mais seulement le mot intérieurement éprouvé et vécu… Avec des vers brefs, Marwan Hoss ne dit que le nécessaire. Comme un masque à oxygène. Tout le contraire d’un Saint John-Perse, l’une de ses grandes références poétiques.

« J’ai conduit ma vie / Jusqu’au bout de ses mots/ Aujourd’hui la fatigue / Paralyse mes gestes / Plutôt que de compagnons / Je m’entoure d’objets/ Ils ne savent rien de moi / Sauf quand je leur parle. » Ou encore : « J’irai à la recherche/ Du Grand Coudoux de Namibie / Et de son peuple. / Il me dira peut-être / Avec des mots nouveaux / Et le roulement des tambours/ Comment faire pour traverser le fleuve/ Qui traverse ma vie » Et cette autre merveille : « D’Indonésie je possède une statuette/ En bois d’acajou, / Le visage effacé/ Et le corps dépourvu de membres/ La tête est inclinée / En position de prière/ Tandis que son regard sans yeux/ M’observe en silence. »

Un homme qui s’est approprié sa vie, ses douleurs, sa solitude. C’est dans cette densité de vie et d’écriture que Marwan Hoss continue de vivre et d’écrire, dévisageant la vie, engageant un dialogue permanent avec des objets lourds d’un passé mort, et pourtant… Sa voix réveille en nous les échos de sa traversée, de ses orages et des plages vierges dont il a eu le bonheur d’être le premier à fouler le sable étincelant : « L’écriture s’interpose / Entre lucidité et folie » Ou encore : « La mort/ Est une science exacte »

L’une des grandes joies qu’on tire à lire Marwan Hoss tient à ses rapports à l’écriture et aux mots, où il est indépassable : « Soudain, un mot apparaît / Tous les mots s’y agglutinent / Comme dans une ruche les abeilles / Il me faut trouver leur reine / Alors seulement commencera / Le travail de l’écriture ».